viernes, 25 de octubre de 2013

Poétique de l´inceste


"Tous avaient été, de génération en génération, des hommes particulièrement impitoyables. Tous, sans exception, avaient tué dans leurs âmes les sentiments humains, comme ils tuaient les hommes. Le caractère le plus marqué de leur terrible race avait été une atroce impitoyabilité. Tempéraments aussi absolus qu’indomptables, dont les passions avaient la faim des tigres, c’étaient de ces gens qui croyaient le monde créé pour eux, et qui, pour faire cuire seulement l’oeuf de leur déjeuner auraient incendié toute une ville. Quand ils s’avisaient d’être débauchés, c’était de la débauche qui va jusqu’au sang et jusqu’à la mort... Un jour, l’un d’eux avait enlevé à un de ses écuyers une jeune fille qu’il aimait, et l’ayant violée, il l’avait tuée à coups de boule de quilles, dans un des fossés du château. Pour lui, elle n’avait été qu’une quille de plus ! Un autre, en sortant ivre d’une de ces orgies nocturnes comme ce damné château était accoutumé d’en voir, et se présentant le matin à la communion, passa son épée à travers le corps du prêtre qui la lui avait refusée, et le massacra, tenant l’hostie, sur les marches mêmes de l’autel. Un troisième avait assassiné son frère de ses propres mains, et avait mis le signe de Caïn sur sa race, qui, un jour, devait l’y retrouver... 

Tout tremblait, dans un pays qui, d’ordinaire, ne tremble devant rien, quand on pensait aux Ravalet, et l’horreur pour ces hommes tragiques était devenue si forte, qu’on s’attendait à voir sortir d’eux, un jour ou l’autre, non plus des créatures à visages d’hommes ou de femmes, mais des êtres à forme et à face inconnues, et on disait dans le pays, à chaque grossesse d’une Ravalet, avec un frisson de curiosité et d’épouvante : « Que va-t-il nous tomber de ce ventre ? Que va-t-il nous vomir d’affreux sur la contrée ? » Mais cette horrible attente fut trompée. Les monstres qu’on attendait furent deux enfants de la plus pure beauté, qui sortirent tout à coup, un jour, comme deux roses, de cette mare de sang des Ravalet.

Analogie singulière et mélancolique ! Dans l’écusson des Ravalet, il y avait, fleurissante, une rose en pointe. Il y en eut aussi deux à l’extrémité de leur race, mais ces deux-là portaient dans leur double corolle la cantharide qui devait leur verser la mort dans ses feux... Julien et Marguerite de Ravalet, ces deux enfants, beaux comme l’innocence, finirent par l’inceste la race fratricide de leur aïeul. Il avait été, lui, le Caïn de la haine. Ils furent, eux, les Caïns de l’amour, non moins fratricide que la haine ; car en s’aimant, ils se tuèrent mutuellement du double coup de couteau de l’inceste qu’ils avaient voulu tous les deux.
Hélas ! comment le voulurent-ils ? Comment s’aimèrent-ils, ces infortunés contre qui le monde de leur temps n’éleva jamais aucun autre reproche que celui de leur amour ?... Ce qui fait de l’inceste un crime si rare, c’est l’accoutumance. Dans le château solitaire où ils furent élevés, Julien et Marguerite de Ravalet avaient dû, à ce qu’il semblait, assez s’accoutumer à eux-mêmes pour que leur dangereuse beauté ne fût pas mortelle à leurs âmes ; mais ils étaient la dernière goutte du sang des Ravalet, et leur fatal amour fut peut-être leur inaliénable héritage... Qui a jamais su l’origine de cet amour funeste, probablement déjà grand quand on s’aperçut qu’il existait ?... À quel moment de leur enfance ou de leur jeunesse trouvèrent-ils dans le fond de leurs coeurs la cantharide de l’inceste, souterrainement endormie, et lequel des deux apprit à l’autre qu’elle y était ?... Combien de temps avant les murmures grossissants des soupçons et l’éclat détonant du scandale, dura leur haletant bonheur, coupé de remords et de hontes, mais qui devint bientôt assez puissant pour les étouffer ?... Séparés, en effet, le fils exilé au loin et la fille mariée, de par l’impérieuse autorité paternelle, le fils revint tout à coup au château comme la foudre, et enleva sa soeur comme un tourbillon. Où allèrent-ils engloutir leur bonheur et leur crime, ces deux êtres qui trouvaient le paradis terrestre dans un sentiment infernal ?... Questions vaines ! On l’a ignoré. Pendant plus d’une année on perdit leur trace, et on ne la retrouva qu’à Paris, par un triste jour de Décembre, – mais, pour le coup, ineffaçable – sur un échafaud ! – et sanglante. 

Muette sur ce drame intime et profond d’un amour qui n’a eu pour témoins que les murs de ce château, dont les pierres, pour nous, suintent l’inceste encore, et les bois et les eaux qui les virent si délicieusement et si horriblement heureux sous leurs ombres ou sur leurs surfaces et qui n’ont rien révélé de ce qu’ils ont vu à personne, la Tradition, la grossière Tradition qui ne regarde pas dans les âmes, se trouve à bout de tout quand elle a écrit le mot indigné d’inceste et qu’elle a montré du doigt le billot où les deux incestueux couchèrent sous la hache leurs belles têtes, si belles qu’elle-même, la brutale Tradition, les a trouvées belles, et que le seul détail qu’elle n’ait pas oublié, dans cette histoire psychologiquement impénétrable, tient à cette surprenante beauté. Celle de Marguerite était si grande, qu’en montant les marches de l’estrade sur laquelle elle allait mourir et comme elle relevait sa jupe sur ses bas de soie rouge pour ne pas s’entortiller dans ses plis et pour monter d’un pas plus ferme, cette beauté, comme une insolation, égara les sens et la main du bourreau qui allait la tuer, mais qu’elle châtia de son insolente démence en le frappant ignominieusement à la face.
Ceci se passait en place de Grève, le deux Décembre 1603, Henri IV régnant. Ce Roi, qui a entrelacé le surnom de bon dans le surnom de grand et en a fait le plus glorieux chiffre qu’un souverain puisse jamais porter, sentit, paraît-il, sa bonté hésiter devant le coup de hache de sa justice ; mais sa femme, Marguerite de Valois (Marguerite aussi comme la coupable !), raffermit en lui le justicier. Elle avait à son compte, sur son âme, assez d’incestes, pour se punir elle-même dans l’inceste de Marguerite de Ravalet.
(...)
Après l’exécution, le Roi ordonna de remettre leurs deux cadavres à la famille, qui les fit inhumer dans l’église de Saint-Julien-en Grève, avec cette épitaphe :
« Ci gisent le frère et la soeur. Passant, ne t’informe pas de la cause de leur mort, mais passe et prie Dieu pour leurs âmes ».
L’église de Saint-Julien-en-Grève est devenue l’église abandonnée de Saint-Julien-le-Pauvre, et ceux qui y passent n’y prient plus devant l’épitaphe effacée. Mais où il faut passer pour prier pour eux, – si on prie, – c’est dans ce château où ils sont certainement plus que dans leur tombe. J’y suis passé cette année, par un automne en larmes, et je n’ai jamais vu ni senti pareille mélancolie. Le château, dont alors on réparait les ruines, que j’aurais laissées, moi, dans leur poésie de ruines, car on ne badigeonne pas la mort, souvent plus belle que la vie, ce château a les pieds dans un lac verdâtre que le vent du soir plissait à mille plis... C’était l’heure du crépuscule. Deux cygnes nageaient sur ce lac où il n’y avait qu’eux, non pas à distance l’un de l’autre, mais pressés, tassés l’un contre l’eau comme s’ils avaient été frère et soeur, frémissants sur cette eau frémissante. Ils auraient fait penser aux deux âmes des derniers Ravalet, parties et revenues sous cette forme charmante ; mais ils étaient trop blancs pour être l’âme du frère et de la soeur coupables. Pour le croire, il aurait fallu qu’ils fussent noirs et que leur superbe cou fût ensanglanté..."

Barbey d´Aurevilly, Une page d´histoire

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