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martes, 15 de febrero de 2011

Socrate le mort vivant




"J'étais allé, comme tu sais, en Macédoine pour mon commerce : mes affaires m'y ont retenu dix mois, après quoi je revenais la bourse bien garnie. Un peu au-dessus de Larisse, je pris la traverse pour arriver plus vite au spectacle en question; mais voilà que, dans une gorge profonde et écartée, plusieurs bandits, de vrais colosses, se jettent sur moi, et je ne me tire de leurs mains qu'en y laissant tout ce que je possédais. (7) Dans cette extrémité, je vins ici loger chez une hôtesse, nommée Méroé, déjà vieille, mais encore fort engageante, à qui je contai en détail les motifs de mon excursion prolongée, mes alarmes en revenant, et ma catastrophe en plein jour : le tout d'un ton lamentable, et en rassemblant mes souvenirs tant bien que mal. (8) Celle-ci me fit l'accueil le plus gracieux. J'eus gratis un bon souper; puis, dans un accès de tempérament, elle partagea son lit avec moi. (9) Ouf ! une fois que j'eus tâté de sa couche et de ses caresses, impossible de me dépêtrer de cette maudite vieille ! (10) Les pauvres hardes que ces honnêtes voleurs avaient laissées sur mon dos sont devenues sa propriété. Tout y a passé, jusqu'aux minces profits que j'ai pu recueillir en faisant le métier de fripier, tant que j'en ai eu la force. Enfin tu as vu quelle mine je faisais tout à l'heure. Voilà où m'ont réduit ma mauvaise étoile et cette honnête créature.

(I, 8, 1) En vérité, repris-je, tu mérites encore pis, s'il y a pis que ce qui t'arrive. Quel odieux libertinage ! Quitter enfants et pénates, pour courir après une vieille peau de prostituée ! (2) Chut, chut, dit-il, portant précipitamment l'index à sa bouche et promenant ses regards autour de lui, comme pour voir s'il n'y avait pas quelque péril à parler. Il y a quelque chose de plus qu'humain dans cette femme. Retiens ta langue imprudente, ou tu vas t'attirer sur les bras une méchante affaire. (3) Oui-dà, m'écriai-je, c'est donc une puissance que cette reine de cabaret ? (4) C'est une magicienne, dit-il; elle sait tout : elle peut, à son gré, abaisser les cieux, déplacer le globe de la terre, pétrifier les fleuves, liquéfier les montagnes, évoquer les mânes de bas en haut, les dieux de haut en bas, éteindre les astres, illuminer le Tartare. (5) Allons donc, lui dis-je, baisse le rideau, plie-moi tout ce bagage de théâtre, et parle un peu comme tout le monde. (6) Veux-tu, me dit-il, un échantillon ou deux de ce qu'elle sait faire ? En veux-tu davantage ? Te dire qu'elle peut enflammer pour elle, non pas seulement les gens de ce pays, mais les habitants des Indes, mais ceux des deux Éthiopies; bagatelles ! ce sont là jeux de son art. Tiens, écoute ce qu'elle a fait ici même, et devant mille témoins.

(I, 9, 1) Un de ses amants s'était avisé de faire violence à une autre femme. D'un mot elle l'a changé en castor. (2) Cet animal, qui ne supporte pas la captivité, se délivre de la poursuite des chasseurs en se coupant les génitoires : elle voulait qu'il en advînt autant à son infidèle, pour lui apprendre à employer ses forces ailleurs. (3) Elle avait pour voisin un vieux cabaretier qui lui faisait concurrence : Elle l'a transformé en grenouille; et c'est en coassant du fond de son tonneau, où il barbotte dans sa lie, que le pauvre homme appelle aujourd'hui les chalands. (4) Elle a fait un bélier d'un avocat qui avait un jour plaidé contre elle; il n'avocasse plus maintenant que des cornes. (5) Enfin la femme d'un de ses amants laisse un jour échapper contre elle je ne sais quel propos piquant. La malheureuse était enceinte : chez elle soudain les voies de l'enfantement se ferment; son foetus devient stationnaire; et la voilà condamnée au supplice d'une gestation sans terme. (6) Il y a, de compte fait, huit ans qu'elle porte son fardeau; son ventre est tendu comme si elle devait accoucher d'un éléphant.

(I, 10, 1) Mais ce dernier trait et beaucoup d'autres ont fini par attirer sur Méroé l'indignation générale. On convient un beau jour que le lendemain on ira la lapider en masse, pour satisfaire la vindicte publique; (2) mais elle a déjoué le plan par son art. Comme la magicienne de Colchos, à qui un seul jour de répit obtenu de Créon suffit pour réduire en cendres et le palais et la fille et le père, (3) cette autre Médée (c'est elle qui me l'a conté dernièrement, étant dans les vignes) n'eut besoin que d'opérer certaines pratiques sépulcrales autour d'une fosse, et soudain chaque habitant se vit claquemuré dans sa maison par la seule force du charme; et cela, sans qu'il fût possible à personne de forcer une serrure, d'enfoncer une porte, de percer une muraille. Si bien qu'après deux jours de réclusion, (4) c'était à qui proposerait de se rendre; et tous criant à l'unisson, s'engagèrent sous les serments les plus sacrés à ne rien entreprendre contre elle, à la protéger même contre toute violence. (5) Alors elle se laissa fléchir, et leva les arrêts de la ville. Quant à l'auteur du complot, toujours tenu en prison chez lui, par une belle nuit, lui et sa maison, sol, fondations et tout, furent transportés à cent milles de là sur une montagne à pic, où l'on manque d'eau. (6) Et comme il s'y trouvait une ville dont les bâtiments pressés ne laissaient aucune place au nouveau venu dans leur enceinte, elle le planta là en dehors des portes.

(I, 11, 1) Mon cher Socrate, repris-je alors, voilà qui est merveilleux, et qui n'est pas aussi gai. (2) La peur me gagne à mon tour, et une peur qui compte. Vraiment je suis dans les transes. Si ta vieille, par ses intelligences surnaturelles, allait être instruite de nos propos ! (3) Eh vite, dépêchons-nous de dormir; et dès que le sommeil nous aura rendu les forces, éloignons-nous d'ici sans attendre le jour, et le plus tôt qu'il nous sera possible. (4) Je parlais encore, que déjà le bon Socrate ronflait de son mieux, sous la double influence de la fatigue et du vin, dont il avait perdu l'habitude. Aussitôt je ferme la porte, j'assure les verrous, puis je me jette sur mon grabat, ayant pris la précaution de l'appuyer contre les battants en manière de barricade. La peur me tint d'abord éveillé et ce ne fut qu'à la troisième veille que mes yeux commencèrent à se fermer.

(7) Je venais de m'assoupir. Tout à coup, avec un fracas qui n'annonçait pas des voleurs, la porte s'ouvre, ou plutôt elle est enfoncée par une force extérieure qui brise ou arrache les gonds, (8) culbute ma petite couchette boiteuse et vermoulue, et me fait rouler sur le plancher. Là, je reste à plat ventre, emprisonné sous mon lit qui retombe sur moi et me cache tout entier.

(I, 12, 1) Je compris alors qu'il peut y avoir contraste entre le sentiment et sa manifestation extérieure. Souvent la joie fait verser des larmes. Moi, malgré l'épouvante qui m'avait saisi, je ne pus retenir un éclat de rire à cette métamorphose grotesque d'Aristomène en tortue. (2) Tapi cependant sous cette cachette improvisée, je guettais tout inquiet, et en regardant de côté la suite de cette aventure. Je vois entrer deux femmes d'un âge avancé, (3) dont l'une tenait une lampe et l'autre une éponge et une épée nue. Dans cet appareil, elles se placent aux deux côtés du lit de Socrate, qui continuait à dormir de plus belle; (4) et la femme au glaive parle ainsi : Panthia, ma soeur, le voilà ce bel Endymion, ce mignon chéri qui jour et nuit a usé et abusé de moi, pauvrette, (5) et qui fait maintenant si bon marché de ma tendresse. C'est peu de me diffamer, il veut me fuir; (6) et moi, nouvelle Calypso, je n'aurai plus qu'à pleurer dans un veuvage éternel la perfidie et l'abandon de cet autre Ulysse. Puis, me montrant du doigt à sa soeur Panthia : (7) Et cet excellent conseiller, cet Aristomène, qui a tramé cette fuite, et qui, plus mort que vif en ce moment, est là qui nous épie, rampant sous ce grabat, croit-il m'avoir impunément offensée ? (8) Sous peu, dans un instant, tout à l'heure, j'aurai raison de ses sarcasmes d'hier et de sa curiosité d'aujourd'hui.

(I, 13, 1) À ces mots je sens une sueur froide circuler sur tout mon corps, un tremblement convulsif me remue jusqu'aux entrailles, et imprime de telles secousses à tous mes membres, que le lit s'agite et semble danser sur mon dos.

(2) La douce Panthia dit alors : Que ne commençons-nous, ma soeur, par mettre en pièces celui-ci à la façon des bacchantes ? Ou bien, nous pourrons encore le garrotter bien serré, et le châtrer à notre aise. (3) Non, dit Méroé (car je ne pus méconnaître l'héroïne de l'histoire de Socrate), laissons-le vivre, pour qu'il jette un peu de terre sur le corps de cet autre misérable. (4) Alors, faisant pencher sur l'épaule gauche la tête de Socrate, elle lui plonge dans le cou de l'autre côté l'épée qu'elle tenait, jusqu'à la garde. (5) À l'instant où le sang jaillit, elle le reçut avec précaution dans une petite outre et sans en répandre une seule goutte. Voilà ce que j'ai vu de mes propres yeux. (6) Ce n'est pas tout. Pour ne rien omettre, sans doute, des rites d'un sacrifice, la tendre Méroé enfonce sa main dans la plaie, et, fouillant jusqu'aux viscères de la victime, en retire le cœur de mon malheureux camarade. Le coup lui avait tranché la gorge, et sa voix, ou plutôt un râle inarticulé, se faisait jour, avec l'air des poumons, au travers de l'horrible blessure. (7) Panthia en boucha l'orifice avec l'éponge : Éponge, ma mie, disait-elle, enfant de la mer, garde-toi de l'eau douce. (8) Cela fait, elle relève mon grabat, et, jambe de çà, jambe de là, les voilà qui s'accroupissent sur moi l'une après l'autre, et, lâchant leurs écluses, m'arrosent à l'envi d'une eau qui n'était pas de senteur.

(I, 14, 1) À peine ont-elles repassé le seuil, que les battants de la porte se rejoignent, les gonds se replacent, les barres se rapprochent, les verrous se referment. (2) Quant à moi, j'étais gisant à terre, tout haletant, tout trempé de cette dégoûtante aspersion, nu et transi comme l'enfant sort du ventre de sa mère; ou plutôt j'étais à demi-mort, ne me survivant, en quelque sorte, à moi-même, que pour me sentir dévolu au gibet. (3) Que deviendrai-je, lorsque demain on va voir ce pauvre garçon égorgé ? Quand je dirais ce qui en est, personne voudra-t-il me croire ? Un gaillard comme vous ne pouvoir tenir tête à une femme ? (4) Vous aviez du moins la force de crier au secours. Un homme est égorgé, là sous vos yeux, et vous ne soufflez pas ! (5) Pourquoi n'avez-vous pas été victime du même attentat ? Et les auteurs de cette atroce cruauté en auraient laissé vivre le témoin, tout exprès pour la révéler ! Ah ! vous avez échappé cette fois à la mort ! eh bien ! ce sera la dernière. (6) Voilà ce qui passait et repassait dans ma tête. Et cependant la nuit tirait à sa fin. Dans cette perplexité, je jugeai n'avoir rien de mieux à faire que de partir furtivement avant le jour, et de gagner au pied aussi vite qu'on peut le faire à tâtons. (7) Je prends donc mon léger bagage, et, tirant les verrous, j'introduisis la clef dans la serrure. Mais vingt fois je tourne et retourne en tous sens, avant que cette honnête, cette excellente fermeture qui, pendant la nuit, avait si bien su s'ouvrir d'elle-même, voulût enfin me livrer passage.

(I, 15, 1) Holà ! quelqu'un, m'écriai-je; allons, qu'on m'ouvre, je veux partir avant qu'il soit jour. Le portier, qui était couché à terre, en travers de l'entrée, se réveille à moitié. (2) Eh ! vous ne savez donc pas, dit-il, que les routes sont infestées de brigands, vous qui parlez de partir à cette heure de nuit ? Si quelque crime vous pèse sur la conscience, si vous avez assez de votre vie, nous n'en avons pas, nous, de rechange à mettre en péril pour l'amour de vous. (3) Mais, lui dis-je, dans un instant le jour va paraître. Et d'ailleurs je suis si pauvre ! qu'est-ce que des voleurs pourraient me prendre ? Ne sais-tu pas, imbécile, que dix contre un, fussent-ils autant d'athlètes, ne peuvent dépouiller un homme tout nu ? (4) Le portier n'avait fait que se tourner de l'autre côté, et déjà s'était à moitié rendormi. Bon ! dit-il; et sais-je moi si vous n'avez pas expédié votre camarade, celui que vous amenâtes hier coucher avec vous; et si vous ne cherchez pas à décamper de nuit pour plus de sûreté ? (5) À ces mots (j'en frissonne encore) je crus voir la terre se fendre, me montrant l'abîme du Tartare et la gueule de Cerbère déjà béante pour me saisir. (6) Je vis bien alors que ce n'était pas par bonté d'âme que Méroé avait épargné mon cou; l'aimable créature me réservait pour la croix.

(I, 16,1) Rentré dans ma chambre, je cherchai à la hâte quelque moyen d'en finir avec la vie. (2) Mais je n'avais là sous main que mon grabat pour instrument de suicide. Grabat, lui dis-je, mon cher grabat, compagnon de mes infortunes, témoin avec moi des scènes de cette nuit, (3) seul témoin, hélas ! que je puisse citer de mon innocence devant mes juges, prête-moi ton secours pour descendre plus vite aux enfers. (4) Tout en parlant, je démonte la sangle du fond, je la façonne en manière de hart, je l'assujettis par un bout à l'extrémité d'un chevron qui formait saillie au-dessus de ma fenêtre, et je fais à l'autre bout un nœud coulant. Puis me hissant sur mon lit, pour prendre le fatal élan de plus haut, je passe ma tête dans le noeud; (5) mais au moment où je repoussais du pied le point d'appui, afin que, par le poids du corps et la tension du lien, la strangulation s'opérât d'elle-même, (6) la sangle, qui était vieille et moisie, se rompt tout à coup. Je tombe lourdement sur Socrate, dont le lit se trouvait au-dessous; je l'entraîne dans ma chute, et nous voilà tous deux roulant sur le carreau

(I, 17, 1) Là-dessus le portier entre brusquement, en criant à tue-tête : Où êtes-vous donc maintenant, homme si pressé qui voulez partir, jour ou nuit ? Vous ronflez sous la couverture. (2) Je ne sais si ce fut la commotion, ou l'effet de cette voix discordante, mais voilà Socrate qui se réveille; et, le premier sur pied : Que les voyageurs ont raison, dit-il, de maudire ces valets d'auberge ! (3) Je dormais d'un si bon somme ! et il faut que ce drôle, qui n'entre ici que pour voler, je parie, vienne faire tapage et me réveiller en sursaut. (4) O bonheur inespéré ! comme je me relevai joyeux et alerte ! Honnête portier, m'écriai-je avec effusion, le voilà mon bon camarade, mon bon père, mon bon frère, que tu m'accusais cette nuit, ivrogne que tu es, d'avoir assassiné ! Puis serrant Socrate entre mes bras, je le couvrais de baisers. (5) Mais l'infâme ablution dont m'avaient infecté ces harpies tout à coup le saisissant au nez : (6) Arrière, dit-il en me repoussant; tu ne flaires pas comme baume. Et les quolibets de se succéder sur l'origine de ce parfum. (7) J'étais au supplice, tout en tâchant de riposter par quelque plaisanterie du même ton. Tout à coup, rompant les chiens, je lui frappe sur l'épaule : (8) Allons, dis-je, profitons de cette fraîche matinée pour commencer le voyage. Je reprends mon petit paquet, et, notre écot payé, nous nous mettons en route.

(I, 18, 1) Nous avions déjà fait un bout de chemin quand l'aurore vint à paraître; et tout s'éclaire autour de nous. Alors, d'un oeil empressé, je cherche sur le cou de mon camarade la place où j'avais vu l'épée se plonger. (2) Étrange hallucination ! le sommeil et le vin ont-ils seuls créé ces affreuses images ? (3) Voilà Socrate, sain, dispos, sans une égratignure; plus de blessure, plus d'éponge, pas la moindre trace de cette plaie qui brillait si horriblement tout à l'heure. (4) Puis, m'adressant à lui : Vraiment les médecins ont bien raison, quand ils prétendent que c'est aux excès de table qu'il faut attribuer les mauvais rêves. (5) J'avais trop levé le coude hier au soir. Aussi la nuit ne m'a pas été douce, j'ai bien eu le plus abominable cauchemar... À cette heure encore, je crois me voir souillé, inondé de sang. (6) Non pas de sang, reprit-il d'un ton ricaneur, mais bien de quelque autre chose. (7) Au surplus, j'ai rêvé aussi, moi, et rêvé qu'on me coupait le cou. Une atroce douleur m'a saisi à la gorge; il m'a semblé qu'on m'arrachait le coeur. Tiens, je respire encore à peine; les genoux me tremblent, je chancelle en marchant. Il me faudrait, je crois, quelque chose à manger pour me remettre. (8) Ton déjeuner est tout prêt, lui dis-je en ôtant mon bissac de dessus mon épaule, et m'empressant d'étaler du pain et du fromage devant lui. Asseyons-nous sous ce platane.

(I, 19, 1) De mon côté, je me dispose à prendre ma part du repas, tout en suivant des yeux mon convive, qui dépêchait avidement les morceaux. Tout à coup je le vois qui pâlit, qui jaunit, et va tomber en défaillance. (2) L'altération de sa face était telle, que, mon imagination se peignant déjà les Furies de la veille à nos trousses, (3) l'effroi me saisit comme j'avalais la première bouchée, et le morceau, bien que des plus modestes, s'arrêta dans mon gosier sans pouvoir ni descendre ni remonter. (4) L'endroit était très fréquenté; ce qui mit ma terreur au comble. (5) Deux hommes cheminent ensemble; l'un d'eux meurt assassiné : le moyen de croire à l'innocence de l'autre ? (6) Cependant Socrate ayant donné raisonnablement sur la provende, se mit à crier la soif. (7) Notez qu'une bonne moitié d'un excellent fromage y avait passé. À deux pas du platane coulait une rivière; une belle nappe d'eau, paisible à l'oeil comme un lac, brillante comme l'argent, limpide comme le verre. (8) Vois cette onde, lui dis-je, c'est aussi appétissant que du lait : qui t'empêche de t'en régaler ? Mon homme se lève; et, après avoir cherché une place commode sur le bord s'agenouille et se penche le corps en avant, très empressé de mettre ce liquide en contact avec ses lèvres. (9) Mais à peine en ont-elles effleuré l'extrémité, que je vois soudain sa gorge se rouvrir. L'horrible plaie s'y creuse de nouveau. L'éponge s'en échappe, et avec elle deux ou trois gouttes de sang. (10) Socrate n'était plus qu'un cadavre qui allait choir, la tête la première, dans le fleuve, si je ne l'eusse retenu par un pied et ramené à grand effort sur la berge. (11) Là, après quelques larmes données bien à la hâte à mon pauvre camarade, je couvre son corps de sable, et j'en confie, pour toujours, le dépôt au voisinage de la rivière. (12) Alors, tremblant pour moi-même, je m'enfuis précipitamment par les passes les plus écartées, les plus solitaires. Enfin, la conscience aussi troublée que celle d'un meurtrier, j'ai dit adieu à mon foyer, à ma patrie, et je suis venu, exilé volontaire, m'établir en Étolie, où je me suis remarié...

Apulée

viernes, 15 de octubre de 2010

Sueño de la Viuda



“De aquellas dulces noches se acordaba
que con su buen marido ella dormia!
Y muchas, creo yo, que ella soñaba,
que entre sus blancas piernas le tenia
y quisiera durara el sueño un ano
por hurtarle la vuelta al desengaño

Pues como una, entre otras, sucediese
que un semejante sueño ella soñase,
y como si el marido alli estuviese,
aunque dormia, asi se menease.

Parece que el marido le dijese
que porque de la carga descansase,
se pusiera ella encima y él debajo
y asi repartirian el trabajo

Agradale el consejo a la señora,
en su dulce soñar perseverando,
y vuélvese a do estaba la Teodora
hacer, lo que soñaba, deseando.

Sobre la cual subiendo, y al ahora
con ella estrechamente se abrazando,
procede con su sueno felizmente
que la Teodora duerme y no lo siente

(...)
Dos horas después questo sucediera,
no sé si con los sones de la cama,
o por lo que decir querra cualquiera
segun los varios dichos de la fama,
despiertan como estaban, abrazadas
En verse asi, quedaron espantadas.

La de debajo, como era doncella,
esta turbada y calla temerosa
mas la duena questaba encima della
comiénzala a decir muy amorosa
-Yo no sé si eres él o si eres ella.
Respondeme, que soy muy cuidadosa,
porque de la mujer tienes el nombre
y tus hechos no son sino de hombre.

Responde la Teodora muy turbada:
-Senora, yo no sé qué responderme.
Estoy de mi figura tan mudada
que no puedo a mi misma conocerme.
De lo que agora soy, yo no sé nada,
ni quién varon de hembra pudo hacerme.
Verdad es que después de ser dormida
soñé que era en hombre convertida.

-Sin duda -dijo luego la senora-
y esa es la causa de lo que ha pasado.
Por tanto dime, amor es? Dime agora...
Dime, mi vida, qué es lo que has soñado?
Que en ese mismo punto y misma hora
un sueño soné yo tan concertado
con ese que tu dices que has tenido,
cuanto lo es el efecto sucedido.

Responde la Teodora convertida
en Teodoro, un mancebo muy apuesto:
-Luego que a prima noche fui dormida
soñé ser hombre, como ya he propuesto
y que siendo por mi vos requerida,
y no faltando a vos voluntad desto,
en esta cama, al fin, nos acostamos
y nos pusimos como agora estamos.

La dueña, vuelta en gozo y alegria
de que tan bien su sueno hubo acertado,
el sueño y la soltura bendecia
y al punto y hora en que fue soñado;
y su sueño a Teodora le decia,
para el uno con otro cotejando
viese cuan bien las dos se concertaron
y los dichosos sueños que soñaron.

Tómale después entre las manos
el miembro genital recién nacido,
al qual daba loores soberanos
poniéndole contino este apellido:

-¡O padre universal de los humanos
de quien tantas naciones an salido!
¡Tú solo das contento a las mugeres
y en ti se cifran todos sus plazeres!

Furiosamente a todas acometes,
y con mayor ardor a los doncellas,
entre las quales, quando te entremetes,
a la primera buelta triunphas dellas.

Tienes tanto dulçor quando te metes,
que aquel dolor que entonçes sienten ellas,
es puntilla del agro que se añade
al muy dulce manjar porque no enfade.

Entre casadas eres tan contino
que, si discretas son, nunca te dejan,
y aunque tengan hecho ya el camino
por más gustar se duelen y se quejan.

Mas como vienes luego y tomas tino,
y ellas mesmas la entrada te aparejan,
entras muy orgulloso y entonado
y sales muy humilde y despechado.

Viudas como yo, Dios sabe quántas
noches no duermen sin tu compañía,
de aquestas nunca vivo te levantas
por más que traygas brío y osadía.

Mas son sus artes y sus mañas tantas,
según se muestra por la mano mía,
que si cinqüenta veçes te marchitan
cinqüenta mill y más te resucitan.

Pues que quanto tú entras denodado
entre las debotísimas beatas,
donde encuentras un virgo remendado
que de solos tres golpes desbaratas.

Allí eres querido y regalado,
pues nunca das herida, que no matas,
y quando las matases desa suerte
sería darles vida con la muerte.

Tú das también el dote a muchas tristes
que huérfanas sus padres las dejaron,
y a las que están desnudas, tú las vistes
y a muchas das remedio que enfermaron.

Ninguna muger ay que no conquistes
y a las que de tus burlas se pribaron
más hazen con la gana y los deseos
que nosotras con obras y meneos.

Desde la mayor reyna hasta la esclava
ninguna muger ay que te aborrezca,
la ques autora no se muestra brava
y no porque desea que anochezca.

Aquella que mirarte rehusaba,
yo fiador que antes que amanezca
ella te ponga tal, aunqués muy sancta,
que llegues con los pies a la garganta.

¡O parte de quien naçe todo el todo,
herida sin lisión en la cabeça,
perdida por vençer del mismo modo
que vienes a perder la fortaleza!

Quien no te quiere, póngase de lodo
y pugne y vença a su naturaleza.
Sin quien no puedo ser, no quiero vida
ques vida violenta y aburrida.

Fray Melchor de la Serna,

jueves, 14 de octubre de 2010

Au Sommeil




Au sommeil


Sommeil, je t’en prie, viens souvent visiter ma couche,
apporte-moi encore de semblables songes, ou de meilleurs.
Un songe m’a rendu heureux, un songe content.
Qui dit menteurs les songes est un menteur.
Les miens sont vrais : une illusion ne m’avait point abusé :
ce qui n’a pas d’effet, tu pourras dire que ce n’est rien.
Vrai fut le visage, une image menteuse ne m’a pas trompé,
j’ai donné mille étreintes, mille baisers j’ai donnés.
Maintes fois j’ai possédé, encore et encore, ma maîtresse,
et elle s’est donnée à moi de la façon que je voulais.
D’où vient que le lit est tiède ? Pourquoi ce côté est-il chaud ?
Ici j’étais couché, là il y a eu quelqu’un d’autre.
Dans ce petit lit, nous avons tenu tous deux, nous avons reposé tous deux :
les formes imprimées par nos deux corps sont encore là.
L’empreinte que je vois n’est pas celle de mon pied :
un pied plus petit que mon pied est dessiné là.
Ici elle a posé sa tête, là la main droite, là la gauche,
ici elle s’est penchée en avant, appuyée sur les deux genoux.
Les gouttes de nos récents travaux ont taché ici et là les draps :
le matelas est sali là où il a séché.
Pourquoi suis-je accablé de fatigue, pourquoi mes reins affaiblis sont-ils rompus ?
Pourquoi donc une langueur paresseuse occupe-t-elle le reste de mon corps ?
Et elle, si lubrique, dont jamais un âne n’a pu vaincre les exploits,
voici qu’elle gît inerte ma queue, après avoir rempli sa tâche.
À nouveau le sommeil m’appelle : il a coutume de nous appeler
quand les doux travaux de Vénus nous ont fatigués.
Junon apprit souvent que son mari avait baisé
parce qu’il était endormi d’un sommeil lourd et profond.
De même encore le Lemnien, interrompant leur sommeil,
comprit que Vénus avait couché avec le dieu armé.
Oui, il y a mille signes par lesquels la jouissance
gardée secrète se trahit : elle ne peut cacher ses plaisirs furtifs.
Qu’il me soit permis de dire la vérité : on aime à raconter ce qu’on a fait :
comme on a plaisir à faire, on a plaisir à dire...

Pacifico Massini



Ad somnum

Omne (precor) repetas nostrum sic saepe cubilem
Somnia sic iterum uel meliora refer.
Somnia felicem fecere et somnia laetum.
Vanaque qui dicit somnia : uanus erit.
Vera quidem mea sunt. Nec me deceperat error.
Quod caret effectu : dixeris esse nihil.
Vera fuit facies. Nec falsa fefellit imago.
Mille dedi amplexus basia mille dedi.
Saepe ego compressi rursusque iterumque puellam
Et mihi quo uolui se dedit illa modo.
Vnde repet lectus ? calet hac quod parte cubile ?
Hic iacui. Alterius pars fuit illa thori.
Lectulus hic ambos tenuit. Requeuimus ambo.
Pressa sub amborum corpore signa manent.
Quae uideo non sunt nostrae uestigia plantae.
Est pede caelatus pes minor iste meo.
Hic caput apposuit. Dextra haec manus : illa sinistra
Hic utroque fuit nixa recurua genu.
Linteaque officii uariauit gutta recentis.
Sordida siccato culcitra facta loco est.
Quid iaceo fessus ? latus hoc quod debile rupit ?
Membraque quod lentus caetera langor habet ?
Illa falax : quondam quam nullus uicit asellus :
En iacet officio mentula functa suo.
Meque citat rursus sonus. Sole tille citare :
Cum ueneris gratum debilitauit opus.
Iuno saepe suum nouit futuisse maritum :
Cum grauis illius somnus et altus erat.
Sic etiam uenerem somno cognouit aborto
Lemnius armato succubuisse deo.
Mille quidem sunt signa quibus comissa libido
Inconfessa patet nec bene futta tegit.
Vera loqui liceat ; iuueat hoc narrare quod acrum est.
Vt fecisse iuuat : sic iuuat acta loqui.

Onirocritiques




Quelqu’un songea qu’il buvait de la moutarde si claire et si bien broyée qu’elle était buvable : il advint qu’on lui brassait une accusation de crime, à savoir d’homicide, dont il fut si bien chargé et atteint, qu’il en reçut sentence de mort, et fut exécuté par la justice. Un autre songea que l’eau du Xanthe qui est près de Troie la grande, était toute transmuée en sang, un songe certes épouvantable et merveilleux : qu’en advint-il donc? Il perdit du sang à diverses reprises durant dix ans, et n’en mourut pas, comme on s’y serait attendu, parce que les grandes rivières et de renom ne tarissent pas, mais tirent toujours leur cours immortel.

Un homme songea que son matelas était plein de blé au lieu de plume. Il avait une femme qui jamais n’avait pas fait d’enfants, et cette année-là elle fut enceinte et lui fit un fils.

Un autre songea qu’il allumait sa chandelle à la Lune, et il devint aveugle, car il songea chose impossible. En outre, la Lune n’a point de lumière par elle-même.

Une femme songea qu’elle voyait dans la Lune de tristes images ou ressemblances d’elle-même, et elle enfanta des triplettes, qui au bout du mois moururent : car la Lune n’a qu’un mois de vie.

Un homme songea qu’il voyait son image ou représentation dans la Lune, et il fit des voyages lointains, vagabondant de ci delà longtemps : car le continuel changement de la Lune lui signifiait que souvent il changerait de lieu et d’habitation.

Un personnage songea qu’il avait son membre viril en fer massif, et il eut peu après un fils, par lequel il fut occis, car le fer par sa propre rouille se consume.

Un homme songea qu’un olivier lui sortait de la tête, et il suivit l’étude de philosophie, avec grand courage, et y acquit science et honneur durable, car c’est un arbre toujours vert et solide, et de toute antiquité dédié à la déesse Minerve, réputée déesse de sagesse.

Un maître songea qu’un serviteur qu’il aimait plus tous les autres était transmué en une torche ou flambeau, et il perdit la vue, et fut mené et conduit par ledit serviteur.

Un serviteur songea qu’il voyait tomber du ciel une étoile, et qu’il en sortait une autre de la terre, et qui montait au Ciel. Son maître trépassa et le fils de son maître monta au lieu du père.

Un frère ayant sa sœur bien riche et malade, songea que devant la porte de la maison de celle-ci avait grandi un figuier, dont il cueillit sept figues noires et les mangea : sa sœur trépassa au bout de sept jours, et il fut son héritier.

Un homme songea qu’il dévêtait sa peau et se renouvelait comme un serpent, et le lendemain il mourut, car l’âme qui devait en peu de temps laisser le corps lui représentait telle vision en songe.

Un autre songea que son père retirait sa sœur mariée d’avec son mari, et la donnait en mariage à un autre. Il advint qu’il mourut tôt après : car le père représentait Dieu le Créateur et père céleste de nos âmes : cette sœur représentait l’âme de celui qui songeait, laquelle sœur étant séparée d’avec son époux et donnée à un autre, voulait dire qu’elle serait séparée de son corps, et vivrait et converserait ailleurs : comme quoi les âmes de ceux qui meurent ne font que changer de lieu.

Un homme songea qu’il était gros d’enfant, et qu’il enfantait deux filles noires, et il perdit les deux yeux, ou la vue : car les deux paupières qui couvraient les yeux lui tombèrent.

Un fils étant loin de son pays, songea que sa propre mère l’enfantait derechef, il retourna en son pays, trouva sa mère malade, et fut son héritier par mort, et ce songe voulait lui dire et signifier que par sa mère, de pauvreté il viendrait à richesse.

Un homme songea qu’il mangeait son pain trempé dans du miel, et il appliqua son esprit aux sciences et philosophie, et acquit sagesse, honneurs et biens : le miel donc par ce songe lui signifiait la douceur de la sagesse et le pain opulence.

Un autre songea que de son estomac lui sortaient des épis de blé, et que quelqu’un survint qui les lui arracha, il avait deux fils qui tôt après lui moururent.


Artémidore