sábado, 30 de marzo de 2019

La jolie laideron ou Ce qui plaît aux hommes


"Il est certain que la laideur ne saurait être aimable. ainsi on ne jugera pas à la rigueur le titre de cette nouvelle. Si l´usage est de dire qu´une laideron est jolie, adorable, charmante, il n´en est pas moins vrai que cette laideron prétendue doit tous les agréments à la beauté. On décide trop vite qu´une femme est laide; ce sont ordinairement les hommes froids, ou les autres femmes qui donnent cette décision. Les hommes sensibles sont plus reservés, et dès qu´une femme a ému leur coeur ou leurs sens, pour tout au monde ils ne conviendront pas qu´elle est laide. J´ai connu dans la rue Saint-martin une femme basanée (sur le visage seulement), grêlée, ayant de petits yeux, enfin décidée laide par une majorité de cent-soixante contre dix, un joue elle était au boulevard, en deuil de cour (genre de parure qui ne devait pas lui être favorable); tous les hommes la regardaient et j´entendis répéter cinquante fois: voilà une jolie laideron! Mais ce n´était pas sa laideur qui plaisait, c´était sa beauté et voici en quoi elle consistait. Elle était taillée à peindre, elle avait une jambe parfaite, un pied mignon, le port de sa tête et de son cou avaient une grâce naturelle qui séduisait, son air était plein de gaîté, ses yeux noirs et brillants, quoique petits, avaient quelque chose de mignard et tous ses mouvements je ne sais quoi d´enchanteur: sa marche était voluptueuse sans indécence. Voilà ce qui plaisait, c´étiat ce qu´elle avait de beau qui faisait naître l´admiration et le désir. Je me suis toujours rappelé ce trait parce que cette jeune dame est une de ces femmes qu´au premier coup d´oeil tous les coeurs de bois doivent irrémissiblement juger laide.
Je connais aussi une blonde dans le même cas: elle est grande, faite autour, pleine de goût dans sa parure, mais cette fille a le visage couvert de son, la forme n´en est pas gracieuse, ses yeux jaunes et petits, garnis de cils trop blonds et fort apparents ne peuvent être une beauté, cependant elle est charmante: Il semble en passant devant elle que c´est d´abord sa laideur qui frappe: on la regarde, et la laideur disparaît pour ne laisser voir que des grâces. Son air, son sourire ont quelque chose d´attendrissant qui semble demander le coeur, une belle main, une belle gorge y joignent leurs charmes et celui qui s´était dit tout-bas: Elle est laide s´en va pensant: Mais je l´adorerais.
Un jour que j´étais au Palais une jeune Dame vint à l´audience de la Tournelle: elle avait bon-air, une parure séyante, elle frappa tout le monde: on se disait: Mais elle n´est pas jolie! elle est laide! Cependant tous les yeux restaient fixés sur elle avec une forte admiration. Je ne me souviens pas effectivement d´avoir jamais vu une figure qu´on pût moins cesser de regarder; on y découvrait à chaque instant quelque détail agréable qui avait d´abord échappé: son sourire surtout était charmant, elle avait les plus belles dents du monde, quelque chose de tendre et d´engageant dans la physionomie, sa taille avait cette élégance qui n´est pas un effet de la maigreur mais d´une belle proportion et tous ses mouvemenst avaient une mollesse qui les changeaient en grâce. Lorsqu´on sortit chacun attendit encore pour la voir passer et trente voix dirent ensemble: -voilà une laide qui est jolie!- Elle est adorable! -Je la préférerais à toutes les beautés -Que osn amant doit être heureux. Elle entendait tous ces propos et une modeste rougeur la desenlaidit encore au point que je vis le moment où la tête allait en tourner à toute l´assemblée. Je la suivis, comem les autres dans la salle des Librairies où je vis à mon aise toutes les grâces de sa démarche et le bon goût de son ajustement, effet l´élégante simplicité, de la propreté la plus recherchée. Son soulier bleu céleste uni était si joli qu´il semblait fseul digne de la porter. Je pris des renseignements sur cette Jolie-laide, elle se sommait Adrienne Lancelot. On va la connaître par cette nouvelle..."




Rétif de la Bretonne, Les contemporaines ou aventures des plus jolies femmes de l´âge présent, 1780

lunes, 25 de marzo de 2019

L´Agence des Repoussoirs

 

LES REPOUSSOIRS

I



À Paris, tout se vend : les vierges folles et les vierges sages, les mensonges et les vérités, les larmes et les sourires.
Vous n’ignorez pas qu’en ce pays de commerce, la beauté est une denrée dont il est fait un effroyable négoce. On vend et on achète les grands yeux et les petites bouches ; les nez et les mentons sont cotés au plus juste prix. Telle fossette, tel grain de beauté représentent une rente fixe. Et, comme il y a toujours de la contrefaçon, on imite parfois la marchandise du bon Dieu, et on vend beaucoup plus cher les faux sourcils faits avec des bouts d’allumettes brûlées, les faux chignons attachés aux cheveux à l’aide de longues épingles.
Tout ceci est juste et logique. Nous sommes un peuple civilisé, et je vous demande un peu à quoi servirait la civilisation, si elle ne nous aidait pas à tromper et à être trompés, pour rendre la vie possible.
Mais je vous avoue que j’ai été réellement surpris, lorsque j’ai appris hier qu’un industriel, le vieux Durandeau, que vous connaissez comme moi, a eu l’ingénieuse et étonnante idée de faire commerce de la laideur. Que l’on vende de la beauté, je comprends cela ; que l’on vende même de la fausse beauté, c’est tout naturel, c’est un signe de progrès. Mais je déclare que Durandeau a bien mérité de la France, en mettant en circulation dans le commerce cette matière morte jusqu’à ce jour, qu’on appelle laideur. Entendons-nous, c’est de la laideur laide que je veux parler, de la laideur franche, vendue loyalement pour de la laideur.
Vous avez certainement rencontré parfois des femmes allant deux par deux, sur les larges trottoirs. Elles marchent lentement, s’arrêtent aux vitrines des boutiques, avec des rires étouffés, et trament leur robe d’une façon souple et engageante. Elles se donnent le bras comme deux bonnes amies, se tutoient le plus souvent, presque de même âge, vêtues avec une égale élégance. Mais toujours l’une est d’une beauté sans éclat, un de ces visages dont on ne dit rien : on ne se retournerait pas pour la mieux voir, mais s’il arrive par hasard qu’on l’aperçoive, on la regarde sans déplaisir. Toujours l’autre est d’une atroce laideur, d’une laideur qui irrite, qui fixe le regard, qui force les passants à établir des comparaisons entre elle et sa compagne.
Avouez que vous avez été pris au piège et que parfois vous vous êtes mis à suivre les deux femmes. Le monstre, seul sur le trottoir, vous eût épouvanté ; la jeune femme au visage médiocre vous eût laissé parfaitement indifférent. Mais elles étaient ensemble, et la laideur de l’une a grandi la beauté de l’autre.
Eh bien ! je vous le dis, le monstre, la femme atrocement laide, appartient à l’agence Durandeau. Elle fait partie du personnel des Repoussoirs. Le grand Durandeau l’avait louée au visage insignifiant, à raison de cinq francs l’heure.

II



Voici l’histoire.
Durandeau est un industriel original et inventif, riche à millions, qui fait aujourd’hui de l’art en matière commerciale. Il gémissait depuis de longues années, en songeant qu’on n’avait encore pu tirer un sou du négoce des filles laides. Quant à spéculer sur les jolies filles, c’est là une spéculation délicate, et Durandeau, qui a des scrupules d’homme riche, n’y a jamais songé, je vous assure.
Un jour, soudainement, il fut frappé par le rayon d’en haut. Son esprit enfanta l’idée nouvelle tout d’un coup, comme il arrive aux grands inventeurs. Il se promenait sur le boulevard, lorsqu’il vit trotter devant lui deux jeunes filles, l’une belle, l’autre laide. Et voilà qu’à les regarder, il comprit que la laide était un ajustement dont se parait la belle. De même que les rubans, la poudre de riz, les nattes fausses se vendent, il était juste et logique, se dit-il, que la belle achetât la laide comme un ornement qui lui seyait.
Durandeau rentra chez lui pour réfléchir à l’aise. L’opération commerciale qu’il méditait, demandait à être conduite avec la plus grande délicatesse. Il ne voulait pas se lancer à l’aventure dans une entreprise géniale, si elle réussissait, ridicule, si elle échouait. Il passa la nuit à faire des calculs, à lire les philosophes qui ont le mieux parlé de la sottise des hommes et de la vanité des femmes. Le lendemain, à l’aube, il était décidé : l’arithmétique lui avait donné raison, les philosophes lui avaient dit un tel mal de l’humanité, qu’il comptait déjà sur une nombreuse clientèle.


III



Je voudrais avoir plus de souffle, et j’écrirais l’épopée de la création de l’agence Durandeau. Ce serait là une épopée burlesque et triste, pleine de larmes et d’éclats de rire.
Durandeau eut plus de peine qu'il ne pensait pour se former un fonds de marchandises. Voulant agir directement, il se contenta d'abord de coller le long des tuyaux de descente, contre les arbres, dans les endroits écartés, de petits carrés de papier sur lesquels ces mots se trouvaient écrits à la main : On demande des jeunes filles laides pour faire un ouvrage facile.
Il attendit huit jours, et pas une fille laide ne se présenta. Il en vint cinq ou six jolies, qui demandèrent de l’ouvrage en sanglotant ; elles étaient entre la faim et le vice, et elles songeaient encore à se sauver par le travail. Durandeau, fort embarrassé, leur dit et leur répéta qu’elles étaient jolies et qu’elles ne pouvaient lui convenir. Mais elles soutinrent qu’elles étaient laides, que c’était pure galanterie et méchanceté de sa part, s’il les déclarait belles. Aujourd’hui, ne pouvant vendre la laideur qu’elles n’avaient pas, elles ont dû vendre la beauté qu’elles avaient.
Durandeau, devant ce résultat, comprit qu’il n’y a que les belles filles qui ont le courage d’avouer une laideur imaginaire. Quant aux laides, jamais elles ne viendront d’elles-mêmes convenir de la grandeur démesurée de leur bouche, ni de la petitesse extravagante de leurs yeux. Affichez sur tous les murs que vous donnerez dix francs à chaque laideron qui se présentera, et vous ne vous appauvrirez guère.
Durandeau renonça aux affiches. Il engagea une demi-douzaine de courtiers et les lâcha dans la ville en quête de monstres. Ce fut un recrutement général de la laideur de Paris. Les courtiers, hommes de tact et de goût, eurent une rude besogne ; ils procédaient suivant les caractères et les positions, brusquement lorsque le sujet avait de pressants besoins d’argent, avec plus de délicatesse quand ils avaient affaire à quelque fille ne mourant point encore de faim. Il est dur, pour des gens polis, d’aller dire à une femme : « Madame, vous êtes laide ; je vous achète votre laideur à tant la journée. »
Il y eut, dans cette chasse donnée aux pauvres filles qui pleurent devant les miroirs, des épisodes mémorables. Parfois, les courtiers s’acharnaient : ils avaient vu passer, dans une rue, une femme d’une laideur idéale, et ils tenaient à la présenter à Durandeau, pour mériter les remerciements du maître, Certains eurent recours aux moyens extrêmes.
Chaque matin, Durandeau recevait et inspectait la marchandise raccolée la veille. Largement installé dans un fauteuil, en robe de chambre jaune et en calotte de satin noir, il faisait défiler devant lui les nouvelles recrues, accompagnées chacune de son courtier. Alors, il se renversait en arrière, clignait les yeux, avait des mines d’amateur contrarié ou satisfait ; il prenait lentement une prise et se recueillait ; puis, pour mieux voir, il faisait tourner la marchandise, l’examinant sur toutes les faces ; parfois même il se levait, touchait les cheveux, examinait la face, comme un tailleur palpe une étoffe, ou encore comme un épicier s’assure de la qualité de la chandelle ou du poivre. Lorsque la laideur était bien accusée, lorsque le visage était stupide et lourd, Durandeau se frottait les mains ; il félicitait le courtier, il aurait même embrassé le monstre. Mais il se défiait des laideurs originales : quand les yeux brillaient et que les lèvres avaient des sourires aigus, il fronçait le sourcil et se disait tout bas qu’une pareille laide, si elle n’était pas faite pour l’amour, était faite souvent pour la passion. Il témoignait quelque froideur au courtier, et disait à la femme de repasser plus tard, lorsqu’elle serait vieille.
Il n’est pas aussi aisé qu’on peut le croire de se connaître en laideur, de composer une collection de femmes vraiment laides, ne pouvant nuire aux belles filles. Durandeau fit preuve de génie dans les choix auxquels il s’arrêta, car il montra quelle connaissance profonde il avait du cœur et des passions. La grande question pour lui était donc la physionomie, et il ne retint que les faces décourageantes, celles qui glacent par leur épaisseur et leur bêtise.
Le jour où l’agence fut définitivement montée, où il put offrir aux jolies filles sur le retour des laides assorties à leur couleur et à leur genre de beauté, il lança le prospectus suivant.


IV



agence des repoussoirs Paris, le 1er mai 18..
L. DURANDEAU
18, rue M***, à Paris.
Les Bureaux sont ouverts
de 10 à 4 heures.

   « Madame,
« J’ai l’honneur de vous faire savoir que je viens de fonder une maison appelée à rendre les plus grands services à l’entretien de la beauté des dames. Je suis inventeur d’un article de toilette qui doit rehausser d’un nouvel éclat les grâces accordées par la nature.
« Jusqu’à ce jour, les ajustements n’ont pu être dissimulés. On voit la dentelle et les bijoux, on sait même qu’il y a de faux cheveux dans le chignon, et que la pourpre des lèvres et le rose tendre des joues sont d’habiles peintures.
« Or, j’ai voulu réaliser ce problème, impossible au premier abord, de parer les dames, en laissant ignorer à tous les yeux d’où venait cette grâce nouvelle. Sans ajouter un ruban, sans toucher au visage, il s’agissait de trouver pour elles un infaillible moyen d’attirer les regards et de ne pas faire ainsi de courses inutiles.
« Je crois pouvoir me flatter d’avoir résolu entièrement le problème insoluble que je m’étais posé.
« Aujourd’hui, toute dame qui voudra bien m’honorer de sa confiance, obtiendra, dans les prix doux, l’admiration de la foule.
« Mon article de toilette est d’une simplicité extrême et d’un effet certain. Je n’ai besoin que de le décrire, madame, pour que vous en compreniez tout de suite le mécanisme.
« N’avez-vous jamais vu une pauvresse auprès d’une belle dame en soie et en dentelle, qui lui donnait l’aumône de sa main gantée ? Avez-vous remarqué combien la soie luisait, en se détachant sur les haillons, combien toute cette richesse s’étalait et gagnait d’élégance, à côté de toute cette misère ?
« Madame, j’ai à offrir aux beaux visages la plus riche collection de visages laids qu’on puisse voir. Les vêtements troués font valoir les babils neufs. Mes faces laides font valoir les jolies faces.
« Plus de fausses dents, de faux cheveux, de fausses gorges ! plus de maquillage, de toilettes dispendieuses, de dépenses énormes en fards et en dentelles ! De simples Repoussoirs que l’on prend au bras et que l’on promène par les rues, pour rehausser sa beauté et se faire regarder tendrement par les messieurs !
« Veuillez, madame, m’honorer de votre clientèle. Vous trouverez chez moi les produits les plus laids et les plus variés. Vous pourrez choisir, assortir votre beauté au genre de laideur qui lui convient.
« Tarif : L’heure, 5 francs ; la journée entière, 50 francs.
« Veuillez agréer, madame, l’assurance de mes sentiments distingués.
« Durandeau.
« N. B. — L’agence tient également des mères et des pères, des oncles et des tantes. — Prix modérés. »


V



Le succès fut grand. Dès le lendemain, l’agence fonctionnait, le bureau était encombré de clientes qui choisissaient chacune son repoussoir et l’emportaient avec une joie féroce. On ne sait pas tout ce qu’il y a de volupté pour une jolie femme à s’appuyer sur le bras d’une femme laide. On allait grandir sa beauté et jouir de la laideur d’une autre. Durandeau est un grand philosophe.
Il ne faut pas croire pourtant que l’organisation du service fut facile. Mille obstacles imprévus se présentèrent. Si l’on avait eu de la peine à monter le personnel, on eut plus de peine encore à satisfaire les clientes.
Une dame se présentait et demandait un repoussoir. On étalait la marchandise, lui disant de choisir, se contentant de lui insinuer quelques conseils. Voilà la dame allant d’un repoussoir à un autre, dédaigneuse, trouvant les pauvres filles ou trop ou pas assez laides, prétendant qu’aucune des laideurs ne s’assortissait à sa beauté. Les commis avaient beau lui faire valoir le nez de travers de celle-ci, l’énorme bouche de celle-là, le front écrasé et l’air imbécile de cette autre : ils en étaient pour leur éloquence.
D’autres fois, la dame était horriblement laide elle-même, et Durandeau, s’il était là, avait de folles envies de se l’attacher à prix d’or. Elle venait rehausser sa beauté, disait-elle ; elle désirait un repoussoir jeune et pas trop laid, n’ayant besoin que d’un léger ornement. Les commis désespérés la plantaient devant un grand miroir, faisaient défiler à son côté tout le personnel. Elle emportait encore le prix de laideur, et se retirait, indignée qu’on eût osé lui offrir de pareils objets.
Peu à peu, cependant, la clientèle se régularisa, chaque repoussoir eut ses clientes attitrées. Durandeau put se reposer dans la jouissance intime d’avoir fait faire un nouveau pas à l’humanité.
Je ne sais si l’on se rend bien compte de l’état de repoussoir. Il a ses joies qui rient en plein soleil, mais il a aussi ses larmes cachées. Le repoussoir est laid, il est esclave, il souffre d’être payé parce qu’il est esclave et qu’il est laid. D’ailleurs, il est bien vêtu, il donne le bras aux célébrités de la galanterie, vit dans les voitures, mange chez les cabaretiers en renom, passe ses soirées au théâtre. Il tutoie les belles filles, et les naïfs le croient du beau monde des courses et des premières représentations.
Tout le jour, il est en gaieté. La nuit, il enrage, il sanglote. Il a quitté cette toilette qui appartient à l’agence, il est seul dans sa mansarde, en face d’un morceau de glace qui lui dit la vérité. Sa laideur est là, toute nue, et il sent bien qu’il ne sera jamais aimé. Lui qui sert à fouetter les désirs, jamais il ne connaîtra le goût des baisers.


VI



Je n’ai voulu, aujourd’hui, que raconter la création de l’agence et transmettre le nom de Durandeau à la postérité. De tels hommes ont leur place marquée dans l’histoire.
Un jour, peut-être, j’écrirai les Confidences d’un Repoussoir. J’ai connu une de ces malheureuses, qui m’a navré en me disant ses souffrances. Elle a eu pour clientes des filles que tout Paris connaît et qui ont montré bien de la dureté à son égard. De grâce, mesdames, ne déchirez pas les dentelles qui vous parent, soyez douces pour les laides, sans lesquelles vous ne seriez point jolies !
Mon repoussoir était une âme de feu, qui, je le soupçonne, avait beaucoup lu Walter Scott. Je ne sais rien de plus triste qu’un bossu amoureux ou qu’une laide broyant le bleu de l’idéal. La misérable fille aimait tous les garçons dont son lamentable visage attirait les regards et les faisait se fixer sur celui de ses clientes. Supposez le miroir amoureux des alouettes qu’il appelle sous le plomb du chasseur.
Elle a vécu bien des drames. Elle avait des jalousies terribles contre ces femmes qui la payaient comme on paye un pot de pommade ou une paire de bottines. Elle était une chose louée à tant l’heure, et il se trouvait que cette chose avait des sens. Vous figurez-vous ses amertumes, tandis qu’elle souriait, tutoyant celles qui lui volaient sa part d’amour ? Ces belles filles qui prenaient un méchant plaisir à la cajoler en amie devant le monde, la traitaient en servante dans l’intimité ; et elles l’auraient brisée par caprice, comme elles brisent les magots de leurs étagères.
Mais qu’importe au progrès une âme qui souffre ! L’humanité marche en avant. Durandeau sera béni des âges futurs, parce qu’il a mis en circulation une marchandise morte jusqu’ici, et qu’il a inventé un article de toilette qui facilitera l’amour.

Zola, "Les Repoussoirs" (1866)

domingo, 24 de marzo de 2019

Le Gros Orteil de Georges Bataille





"Le gros orteil est la partie la plus humaine du corps humain, en ce sens qu´aucun autre élément de ce corps n´est aussi différencié de l´élément correspondant du singe anthropoïde (chimpanzé, gorille, orang-outang ou gibbon). Ceci tient au fait que le singe est arboricole, alors que l'homme se déplace sur le sol sans s'accrocher à des branchages, étant devenu lui-même un arbre, c'est-à-dire s'élevant droit dans l'air ainsi qu'un arbre, et d'autant plus beau que son érection est correcte. Aussi la fonction du pied humain consiste-t-elle à donner une assise ferme à cette érection dont l'homme est si fier (le gros orteil, cessant de servir à la préhension éventuelle des branches, s'applique au sol sur le même plan que les autres doigts).
Mais quel que soit le rôle joué dans l'érection par son pied, l'homme, qui a la tête légère, c'est-à-dire élevée vers le ciel et les choses du ciel, le regarde comme un crachat sous prétexte qu'il a ce pied dans la boue.

Bien qu'à l'intérieur du corps le sang ruisselle en égale quantité de haut en bas et de bas en haut, le parti est pris pour ce qui s'élève et la vie humaine est erronément regardée comme une élévation. La division de l'univers en enfer souterrain et en ciel parfaitement pur est une conception indélébile, la boue et les ténèbres étant les principes du mal comme la lumière et l'espace céleste sont les principes du bien : les pieds dans la boue mais la tête à peu près dans la lumière, les hommes imaginent obstinément un flux qui les élèverait sans retour dans l'espace pur. La vie humaine comporte en fait la rage de voir qu'il s'agit d'un mouvement de va-et-vient de l'ordure à l'idéal et de l'idéal à l'ordure, rage qu'il est facile de passer sur un organe aussi bas qu'un pied.
Le pied humain est communément soumis à des supplices grotesques qui le rendent difforme et rachitique. Il est imbécilement voué aux cors, aux durillons et aux oignons; et si l'on tient compte d'usages qui sont seulement en voie de disparition, à la saleté la plus écoeurante : l'expression paysanne « elle a les mains sales comme on a les pieds » qui n'est plus valable aujourd'hui pour toute la collectivité humaine l'était au XVIIe, siècle. La secrète épouvante causée à l'homme par son pied est une des explications de la tendance à dissimuler autant que possible sa longueur et sa forme. Les talons plus ou moins hauts suivant le sexe enlèvent au pied une partie de son caractère bas et plat. En outre cette inquiétude se confond fréquemment avec l'inquiétude sexuelle, ce qui est frappant en particulier chez les Chinois qui, après avoir atrophié les pieds des femmes, les situent au point le plus excédent de leurs écarts. Le mari lui-même ne doit pas voir les pieds nus de sa femme et, en général, il est incorrect et immoral de regarder les pieds des femmes. Les confesseurs catholiques, s'adaptant à cette aberration, demandent à leurs pénitents chinois « s'ils n'ont pas regardé les pieds des femmes ». La même aberration se retrouve chez les Turques (Turques du Volga, Turques de l'Asie centrale) qui considèrent comme immoral de montrer leurs pieds nus et se couchent même avec des bas. Rien de semblable ne peut être cité pour l'antiquité classique (à part l'usage curieux des très hautes semelles dans les tragédies). Les matrones romaines les plus pudiques laissaient voir constamment leurs orteils nus. Par contre, la pudeur du pied s'est développée excessivement au cours des temps modernes et n'a guère disparu qu'au XIXe siècle. M. Salomon Reinach a longuement exposé ce développement dans l´article intitulé Pieds pudiques, insistant sur le rôle de l´Espagne, , où les pieds des femmes ont été l’objet de l’inquiétude la plus angoissée et ainsi la cause de crimes. Le simple fait de laisser voir le pied chaussé dépassant la jupe était regardé comme indécent. En aucun cas, il n’était possible de toucher le pied d’une femme, cette privauté étant, à une exception près, plus grave qu’aucune autre. Bien entendu, le pied de la reine était l’objet de la prohibition la plus terrifiée. Ainsi, d’après Mme d’Aulnoy, le comte de Villamediana étant amoureux de la reine Élisabeth imagina d’allumer un incendie pour avoir le plaisir de l’emporter dans ses bras : « Toute la maison qui valait cent mille écus fut presque brûlée, mais il s’en trouva consolé lorsque profitant d’une occasion si favorable il prit la souveraine dans ses bras, et l’emporta dans un petit escalier. Il lui déroba là quelques faveurs et ce qu’on remarqua beaucoup en ce pays-ci, il toucha même à son pied. Un petit page vit cela, rapporta la chose au roi et celui-ci se vengea en tuant le comte d’un coup de pistolet. »
Il est possible de voir dans ces obsessions, comme l’a fait M. Salomon Reinach, un raffinement progressif de pudeur qui a pu gagner peu à peu le mollet, la cheville et le pied. Cette explication étant en partie fondée, n’est cependant pas suffisante si l’on veut rendre compte de l’hilarité provoquée communément par la simple imagination, des orteils. Le jeu des lubies et des effrois, des nécessités et des égarements humains est en effet tel que les doigts des mains signifient les actions habiles et les caractères fermes, les doigts des pieds l’hébétude et la basse idiotie. Les vicissitudes des organes, le pullulement des estomacs, des larynx, des cervelles traversant les espèces animales et les individus innombrables, entraînent l’imagination dans des flux et des reflux qu’elle ne suit pas volontiers, par haine d’une frénésie encore sensible, mais péniblement, dans les palpitations sanglantes des corps. L’homme s’imagine volontiers semblable au dieu Neptune, imposant le silence à ses propres flots, avec majesté : et cependant les flots bruyants des viscères se gonflent et se bouleversent à peu près incessamment, mettant brusquement fin à sa dignité. Aveugle, tranquille cependant et méprisant étrangement son obscure bassesse, un personnage quelconque prêt à évoquer en son esprit les grandeurs de l’histoire humaine, par exemple quand son regard se porte sur un monument témoignant de la grandeur de son pays, est arrêté dans son élan par une, douleur à l’orteil parce que, le plus noble des animaux, il a cependant des cors aux pieds, c’est-à-dire qu’il a des pieds et que ces pieds mènent, indépendamment de lui, une existence ignoble.
Les cors aux pieds diffèrent des maux de tête et des maux de dents par la bassesse, et ils ne sont risibles qu’en raison d’une ignominie, explicable par la boue où les pieds sont situés. Comme, par son attitude physique, l’espèce humaine s’éloigne autant qu’elle peut de la boue terrestre, mais que d’autre part un rire spasmodique porte sa joie à son comble chaque fois que son élan le plus pur aboutit à faire étaler dans la boue sa propre arrogance, on conçoit qu’un orteil, toujours plus ou moins taré et humiliant soit analogue, psychologiquement, à la chute brutale d’un homme, ce qui revient à dire à la mort. L’aspect hideusement cadavérique et en même temps criard et orgueilleux du gros orteil correspond à cette dérision et donne une expression suraiguë au désordre du corps humain, œuvre d’une discorde violente des organes.

La forme du gros orteil n’est cependant pas spécifiquement monstrueuse : en cela il est différent d’autres parties du corps, l’intérieur d’une bouche grande ouverte par exemple. Seules des déformations secondaires (mais communes) ont pu donner à son ignominie une valeur burlesque exceptionnelle. Or il est le plus souvent opportun de rendre compte des valeurs burlesques par une extrême séduction. Mais nous sommes amenés ici à distinguer catégoriquement deux séductions radicalement opposées (dont la confusion habituelle entraîne les plus absurdes malentendus de langage).
Qu’il y ait dans un gros orteil un élément séduisant, il est évident qu’il ne s’agit pas de satisfaire une aspiration élevée, par exemple le goût parfaitement indélébile qui, dans la plupart des cas, engage à préférer les formes élégantes et correctes. Au contraire, si l’on choisit par exemple le cas du comte de Villamediana, on peut affirmer que le plaisir qu’il eut de toucher le pied de la reine était en raison directe de la laideur et de l’infection représentées par la bassesse du pied, pratiquement par les pieds les plus difformes. Ainsi, à supposer que ce pied de la reine ait été parfaitement joli, c’est cependant aux pieds difformes et boueux qu’il empruntait son charme sacrilège. Une reine étant a priori un être plus idéal, plus éthéré qu’aucun autre, il était humain jusqu’au déchirement de toucher d’elle ce qui ne différait pas beaucoup du pied fumant d’un soudard. C’est là subir une séduction qui s’oppose radicalement à celle que causent la lumière et la beauté idéale : les deux ordres de séduction sont souvent confondus parce qu’on s’agite continuellement de l’un à l’autre et qu’étant donné ce mouvement de va-et-vient, qu’elle ait son terme dans un sens ou dans l’autre, la séduction est d’autant plus vive que le mouvement est plus brutal.
Dans le cas du gros orteil, le fétichisme classique du pied aboutissant au lèchement des doigts indique catégoriquement qu’il s’agit de basse séduction, ce qui rend compte d’une valeur burlesque qui s’attache toujours plus ou moins aux plaisirs réprouvés par ceux des hommes dont l’esprit est pur et superficiel.

Le sens de cet article repose dans une insistance à mettre en cause directement et explicitement ce qui séduit, sans tenir compte de la cuisine poétique, qui n’est en définitive qu’un détournement (la plupart des êtres humains sont naturellement débiles et ne peuvent s’abandonner à leurs instincts que dans la pénombre poétique). Un retour à la réalité n’implique aucune acceptation nouvelle, mais cela veut dire qu’on est séduit bassement, sans transposition et jusqu’à en crier, en écarquillant les yeux : les écarquillant ainsi devant un gros orteil."

G.Bataille, "Le gros orteil", Documents n°6, novembre 1929
Photo: Jacques-André Boiffard


viernes, 1 de febrero de 2019

Doctor D`Arsac and the other murder in the rue Morgue




THERE was a circumstance which made some sensation at Paris at the time it took place, not only from the peculiar features of the case, but from the means by which the discovery of the real offender was made. You know that long narrow street which runs close by where the Bastille used to stand. I cannot at present remember the name, but that is of little importance. It is now many years since, that the “rez de chaussee” of one of the houses in that street was inhabited by an elderly woman who had formerly been attendant on an infirm gentleman for a long period, and at his death, as a recompense for her assiduous attentions, had been left by him in comfortable circumstances. She was one of those old women who were ever searing the instability of the institutions of her country, and could not be prevailed upon to put her money either in the funds or on mortgage, but kept dipping from time to time, as her necessities re. quired, into her principal, which she always kept by her, quaintly remarking to those few of her friends who were in her secrets, that the sieur's chest, lock and key, were highly responsible bankers. The old lady, whose name was Audran, had been for some time seriously indisposed, and was attended by a highly respectable surgeon, a Monsieur D'Arsac, and under his care was fast recovering, and wanted, as the surgeon said, only a few days’ quiet to effect her perfect restoration—poor woman! she was soon quiet enough, but her quietude was that of eternity! —sor M. D'Arsac came to me one morning, and with wild and horror-stricken looks informed me, that on going as usual to visit his patient, he had sound her brutally murdered. I accompanied him to her rooms, and sound, as he had stated, the poor old woman lying in her bed, with her throat cut so as almost to sever the head from the body. The room had been rifled of every valuable it contained, and the poor old lady's favorite bankers had stopped payment. There was no appearance of force in entering the rooms. It had been Madame Audran's habit during her illness to open her door by a pulley attached to her bedside, which listed a strong iron bar, and had any attempt been made to force it, the neighborhood must have been alarmed, as it was well known that she kept no servant, and was so excessively nervous on her bankers' account, that she
never opened the door unless she was fully convinced by the sound of the person's voice, that they were friends whom she might safely admit. There could, therefore, be no doubt that it was done by some persons on intimate terms with their victim—but who, was the question; her acquaintances were sew, very few, but they were all persons of irreproachable characters, and it would have been cruel in the highest degree to have attached the suspicion of the crime to any of them, unless there were some strong grounds for so doing. All, theresore, that could be done on the occasion, was to draw up a “process” of the circumstance, attested by the surgeon and some of the neighbors— and it was left to time to point out some clue to the murderer. But, in the course of a few months, the circumstance seemed almost forgotten, or, if remembered, it was merely as a gossip's story, related because there hung some strange mystery, which all being unable to solve, they might safely hazard a conjecture, and appear nuarvellous wise. “You are going, M. Vidocq, to the wedding tonight, are you not 7” said Madame Parguet, the winemerchant's wife, one day, when she came to me to make her pretty usual inquiry as to where her husband had slept out the night before, not giving implicit credence to the “little way out of town, my dear.” “Mons. D'Arsac was kind enough to send me an invitation, and, as the day seems fine, I shall look in to see the festivities of the evening. He keeps his marriage at the “Jardin Beaulieu,' I think—I must go, for I have not seen him since that affair of poor Madame Audran's.” “Ah! poor Madame Audran" replied the winemerchant's wife, with a long sigh “she was a good woman, and a most particular sriend of mine. I used to be there almost every day, and it makes me shudder to think of it—it was a sad business!” “Who is D'Arsac to be married to ?” “Oh, to a beautiful creature—only eighteen such a shape—so distingue'—you remember Emile de Lucevalle; she and D'Arsac have loved each other from childhood; they will be a happy pair." “They ought to be. But I thought that match was off on account of D'Arsac not being rich enough to settle an equal sum with that brought by Emile. Do you know, Madame, how that has been arranged?” “An uncle of his died in the provinces, and left him the money.” “I never knew he had one.” “Nor I, until the other day; I never heard him mention a word about an uncle until it had been al. settled about the marriage, and the money on each side paid into the trustees' hands. But I must wish you a good day, Mons. Vidocq, and aim much obliged to you for the information. I am an unhappy woman to have such a husband as Parguet—“going out of town,’ indeed — I'll out of town him with a vengeance,” said Madame, and hastened out of the room to scold her husband—dress for the wedding—and asterwards appear with him so lovingly as to elicit the usual exclamation, “if we were as happy as Monsieur and Madame Parguet, we should indeed be happy.” The evening was delightful, and the illuminations at the “Jardin Beaulieu" every body pronounced to be superior to any thing that had been seen for a long time; so charming—so happy every body looks—how beautifully the bride is dressed—what a very pleasant evening we shall have were the expressions passing from one to another. The dancing was kept up with. out cessation; first quadrilles—then waltzing—every body, in fact, seemed determined to be pleased. “Oh, look,” said some, “the bride is going to stand up in a quadrille; how elegantly she dances!” “Happy man, D'Arsacs" sighed many an admiring swain. “Eh! why what is the matter?—the quadrille has stopped.” “Madame Parguet has sainted. Lead her away from the dancers into the open air of the garden,” cried some one. “It is nothing.” said Madame Parguet; “merely a slight spasm. I shall be much better if you will let me walk a few minutes about the garden by myself. But here is Mons. Vidocq-he does not dance, and will allow me to lean on his arm.” So saying, she took my arm, and the rest, at her request, resumed their dancing. “Oh, Mons. Vidocq,” said she, “I have had such a shock.” “What occasioned it, Madame 7" said I. “Are you sure nobody can overhear us?” “They are all engaged dancing.” “You know I danced next the bride.” * Yes.” “And I was admiring the beautiful dress she had on, when my eyes sell upon a brooch she wears upon her bosom, and I thought I should have fainted.” “What, because you saw a brooch!" “Yes,” said she, drawing close to me, and whispering in my ear; “that brooch was Madame Au. dran's.” “Madame Audran's" “Hush—speak low !” “How do you know it? you may—you must be mistaken.” “No, no, I have seen it a thousand times; besides, it was so uncommon a pattern that I often asked her to sell it to me, but was always refused. She said she would part with it only at her death.” “This is very strange; I hardly know what to think! I do not wish to hurt her feelings, but can you learn from her how she became possessed of it?” This Madame Parguet undertook to do under pretence of admiring it, and saying she wished to know where she might obtain a similar one. In a few minutes she returned, having gleaned from the gentle and ill-fated bride all that she knew concerning it; it had been given to her that morning by her dear D'Arsac, and she would ask him where he got it, and let her know in the morning. This information in some degree confirmed the suspicions I had previously entertained, that none but D'Arsac could be the murderer; but then his character had hitherto been unblemished, and he stood high in every man's report. It was not a thing to hesitate about; the conviction in my own mind was so strong, that I considered it my duty to arrest him without delay. I accordingly procured some of my agents, who were in the neighborhood, and sent to him to say I wished a few moments’ private conversation with him. As he entered the room, I heard the soft, sweet voice of his bride chiding him for leaving her, and exacting a promise he would not stay long—long! poor girl, she little thought how long the separation would be—that his promise of a quick return would be the last words to fall upon her ear.
As the door closed, I approached D'Arsac, and said, “Sir, you are my prisoner!" Looking at me, at the same time, as if to read in my face the answer to what he dared not ask, at last, with a gasp for breath, he saltered out, “For what?” “You are accused of the murder of Madame Audran'" His color fled in an instant, and he seemed as if he were about to fall, but covering his face with his hands, he remained a few moments in thought. His deep hard breathing betokened a suppressed sigh— one that tried for utterance, but was forced back; presently he sobbed out, “Oh, my poor Emile! this will be your death !” and dashing his hand across his forehead, and striving to recover the sudden shock he had sustained, said, “I am ready to follow you.” At the door he paused a moment, saying, “Could not something be said to Emile that I am ill? something to console her for my absence? any thing but the truth, though it must soon out. Oh, Heavens; but this is too much"—and he dashed into the coach at the door, and was at once conveyed to prison. The Tribunals being always sitting at Paris, his trial soon took place, and many things came out against him which he could not rebut; the sudden possession of a large sum of money, which he had accounted for by the death of an uncle, was proved to be false, as he had never had one. The brooch, too, which was proved to have belonged to Madame Audran, he could not say where he had obtained: besides other minor circumstances, which left so little doubt in the minds of the majority of his jury, that he was found guilty. Murder, in all countries, is punished alike-by death—and such was his sentence.
That he did not die by the hands of the executioner, was not the fault of the law. He had procured some strong poison, which he took the morning previous to his intended death on a scaffold, and left in disgrace a world wherein, by his talents, he might have shone one of its brightest ornaments. A short time previous to his death, he confessed the crime, and how it had taken place. He had been or some long time striving to amass a sufficient sum of money to meet the views ef Emile's friends; he had got together more than half the requisite amount, when he thought he might by one coup obtain the whole; in an evil hour, he tried for the first time in his life the gaming table, and sound himself in a few minutes, a beggar, and the hopes of possessing Emile arther than ever removed from him. Returning home, he chanced to pass by Madame Audran's, and the force of habit led him to inquire after his patient's health. He sat down in her room, musing on the waywardness of his fate for a few minutes, and on rising to go, perceived Madame Audran had fallen into a slumber; his eye, at that moment, sell upon her chest of valuables, and the devil instigated him to that murder as the fulfilment of all his hopes, which a few moments consideration would have shown the sal. lacy of With all the pains which were taken the truth could not be concealed from Emile; it cast a fixed gloom upon her mind that could not be removed; she sickened at the sight, and thought of all her former pleasures and pursuits, and lived in the world as one who bore no part in the events of life—a stranger to all around. It was not of long duration, sor a few months saw her a prey to those morbid feelings of the mind which nought on earth could allay. 

Burton's Gentleman's Magazine and American Monthly Review, Volume 3, 1838

miércoles, 30 de enero de 2019

Le monomane respectueux



"J'ai trouvé Glenadel assis sur son lit, ayant une corde autour du cou, fixée par l'autre bout au chevet de son lit; il avait les bras liés ensemble au poignet avec une autre corde Pour motiver mon rapport, je ne crois pouvoir mieux faire que de rapporter la conversation qui a eu lieu entre Glenadel et moi, en présence de son frère et de sa belle-soeur. D. Êtes-vous malade? R. Je me porte bien, ma santé n'est que trop bonne. D. Comment vous appelezvous ? R. Jean Glenadel. D. Quel âge avez-vous? R. Quarante-trois ans; je suis né en 96, voyez si cela ne fait pas le compte. D. Est-ce de force ou de votre consentement que vous êtes ainsi attaché ? 'r R.C'est de mon consentement, et je t'ai même demandé. D. Et pourquoi cela? R. Pour m'empêcher de commettre un crime dont j'ai horreur et que je me sens malgré moi porté a commettre. D. Et quel est donc ce crime? R. J'ai une idée qui m'obsède et dont je ne suis plus maître; il faut que je tue ma belle-soeur, et je le ferai si je n'en suis empêché. D. Depuis quand avez-vous cette idée? R. Il y a environ six ou sept ans. D. Mais avez-vous a vous plaindre de votre belle-sœur? R. Du tout, monsieur; c'est une idée malheureuse que j'ai la, et je sens qu'il faut queje la mette a exécution. D. Avez-vous jamais eu l'idée de tuer aucune autre personne que votre belle-sœur? R. J'eus d'abord la pensée de tuer ma mère, et ceci me prit a l´âge de seize à dix-sept ans, lorsque je commençai a être homme, en 1812 je me le rappelle bien; depuis je n'ai pas eu une heure de bonheur, et j'ai été le plus malheureux des hommes. D. Vous surmontâtes cette malheureuse pensée? R. En 1822, je ne pouvais plus résister, j'avais alors vingt-cinq à vingt-six ans; pour m'ôter cette malheureuse idée de la tête, je partis pour l'armée en qualité de remplaçant; je fus deux ans en Espagne avec mon régiment, puis je rentrai en France mais mon idée fixe me suivait partout plus d'une fois je fus tenté de déserter pour aller tuer ma mère. En 1826, on me donna un congé illimité que je n'avais point sollicité, et, rentré dans la maison paternelle, ma funeste idée y rentra avec moi. Je passai quatre ans avec ma mère, ayant toujours un penchant irrésistible à vouloir la tuer. D. Que fîtes-vous alors? H. Alors, monsieur, voyant que j'allais commettre infailliblement un crime qui m'épouvantait et me faisait horreur, pour ne pas succomber a cette tentation, je remplaçai de nouveau à l'armée, c'était après 1830 je quittai pour la deuxième fois la maison paternelle, mais mon Idée me suivit encore et enfin j'étais comme décidé a déserter pour aller tuer ma mère. D. Vous aviez donc a vous plaindre de votre mère? R. Non, monsieur, je l'aimais bien aussi avant de partir je me
dits « Aller tuer ta mère, qui a eu tant de soin de a ton enfance, qui t'aime tant, malgré la funeste idée que tu nourris contre elle! Non,je ne le ferai pas. Mais il faut pourtant bien que tu tues quelqu'un. Et c'est alors que me vint l'idée de tuer ma bette-sœur; je me le rappelle bien, j'étais a Dax, c'était en 1832. L'on m'annonça, par erreur, que ma belle-soeur était morte_ c'était une autre parente qui était déc
edée, et alors j'acceptai le congé que l'on me donna, ce que je n'aurais pas fait si j'eusse cru que ma belle sœur fût encore en vie: aussi, lorsque j'arrivai chez moi et que j'appris qu'elle n´était pas morte, j'éprouvai un saisissement, un serrement de coeur qui me fit beaucoup de mal, et mon idée reprit son cours. D. Quel est l'instrument que vous préféreriez pour donner ta mort a votre belle-sœur? Ici Glenadel s'attendrit, ses yeux se baignent de larmes, il regarde sa belle-soeur et répond L'instrument le plus doux! Mais, quel qu'il fût, une fois commencé je sens qu'it faudrait la voir morte, et c'est sûr comme Dieu est Dieu. D. Ne craindriez vous pas de plonger votre frère et vos petits neveux dans la misère et dans le désespoir? R. Cette idée me vient un peu, mais l'on me tuerait et je ne les verrais pas, on se débarrasserait d'un monstre tel que moi, je cesserais de vivre; je ne puis espérer d'autre bonheur.
Alors je me suis rappelé que M. Gransault de Satviat, mon confrère et ami, qui est actuellement a Paris, m'avait parlé, il y a environ un an, d'un jeune homme qui, quelques années auparavant, était
venu chez lui, accompagné de sa mère, pour le consulter pour un cas analogue a celui dans lequel se trouve Glenadel; et comme ces cas sont extrêmement rares, j'ai pensé que ce pouvait bien être Glenadel lui-méme. Je lui ai donc demandé si c'était lui qui avait été consulter mon confrère, et il m'a répondu affirmativement. D. Et que vous conseilla M.Grandsault? R. Il me donna d'excellents conseils, et plus tard il me saigna. D. Fûtes-vous soulagé à la suite de cette saignée? R. Je n'éprouvai pas le moindre soulagement; ma mauvaise idée me poursuivit avec la même force. D. Je vais donc faire mon rapport sur votre état mental, et il s'ensuivra que vous serez mis dans une maison de santé, ou l'on vous guérira peut-être de votre folie. R. Me guérir n'est pas possible; mais faites votre rapport au plus vite, cela presse, je ne puis plus me maîtriser. D Il taut que vos parents vous aient donné de bons principes de morale, qu'ils vous aient donné de bons exemples, il faut que vous-même vous ayez l'âme honnête pour avoir résisté si longtemps a cette terrible tentation. Ici Glenadel s'attendrit de nouveau, il verse des larmes et répond Monsieur, vous devinez cela; mais cette résistance m'est plus pénible que la mort aussi je sens que je ne puis plus résister, et je vais tuer ma belie-soeur si je n'en suis empêché, et c'est sûr comme Dieu est Dieu. » Glenadel, lui ai-je dit, avant de vous quitter je vous demande une grâce résistez encore quelques jours; vous ne verrez pas longtemps votre belle-soeur, nous allons travailler a vous tirer d'ici, puisque vous le désirez tant.–Monsieur je vous remercie, et je ferai en sorte de ce que vous me recommandez.
» J'étais sorti de la maison et comme j'allais monter a cheval pour m'en aller, Glenadel m'a fait rappeler, et, m'étant rendu auprès de lui, il me dit Dites a ces messieurs que je les prie de me mettre dans un lieu d'où je ne puisse m'évader, car je ferai des tentatives pour le faire; et, si je puis m'échapper, pour le coup ma belle-sœur est morte, je ne m'évaderai que pour la tuer dites a ces messieurs que c'est moi-même qui vous l'ai dit. –Je l'ai assuré que je le ferais. Mais comme je le voyais dans une grande exaltation, je lui ai demandé si la corde qui lui liait les bras était assez forte, et s'il ne se sentait pas la force de se délier.– il a fait un essai et m'a dit je crains que si. Mais si je vous procurais quelque chose qui put vous tenir les bras plus fortement liés, l'accepteriez-vous?–Avec reconnaissance, monsieur. –Dans ce cas, je prierai le brigadier de la gendarmerie de me prêter ce dont il se sert pour lier les mains aux prisonniers, et je vous l'enverrai. Vous me ferez plaisir.
» Je me proposais de faire plusieurs visites à Glenadel pour m'assurer de son état mental; mais, d'après la longue et pénible conversation que j'ai eue avec lui; d'après ce que m'avait dit mon confrère, M. Grandsault; d'après ce que m'ont rapporté le frère et la belle-soeur de Glenadel, qui sont bien affligés du triste état dans lequel se trouve leur malheureux frère; sans nouvelles observations, je demeure bien convaincu que Jean Glenadel est atteint de monomanie délirante, caractérisée chez lui par un penchant irrésistible au meurtre~ monomanie dont fut atteint Papavoine et autres, heureusement en petit nombre.
En foi de ce, à Brunet, commune de Marminiat le vingt et un mai mil huit cent trente-neuf. CALMEILLES, officier de santé. »

In Jules-Gabriel-François Baillarger, Recherches sur l’anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux, Paris, 1847

martes, 15 de enero de 2019

Beaumarchais détective




"Avant-hier au Panthéon, après le concert et pendant qu'on dansait, j'ai trouvé sous mes pieds un manteau de femme, de taffetas noir, doublé de même et bordé de dentelle. J'ignore à qui ce manteau appartient : je n'ai jamais vu, pas même au Panthéon, la personne qui le portait, et toutes mes recherches depuis n'ont pu rien m'apprendre qui fût relatif à elle.
Je vous prie donc, monsieur l'Éditeur, d'annoncer dans votre feuille ce manteau trouve, pour qu'il soit rendu fidèlement à celle qui le réclamera,
Mais afin qu'il n'y ait point d'erreur à cet égard, j'ai l'honneur de vous prévenir que la personne qui l'a perdu était ce jour-là coiffée en plumes couleur de rose; je crois même qu'elle avait des pendeloques de brillants aux oreilles, mais je n'en suis pas aussi certain que du reste. Elle est grande, bien faite; sa chevelure est d'un blond argenté, son teint éclatant de blancheur ; elle a le cou fin et dégagé, la taille élancée, et le plus joli pied du monde, J'ai même remarqué qu'elle est fort jeune, assez vive et distraite; qu'elle marche légèrement, et qu'elle a surtout un goût décidé pour la danse. Si vous me demandez, monsieur l'Éditeur, pourquoi, l'ayant si bien remarquée, je ne lui ai pas remis sur-le-champ son manteau, j'aurai l'honneur de vous répéter ce que j'ai dit plus haut : que je n'ai jamais vu cette personne; que je ne connais ni ses yeux , ni ses traits, ni ses habits , ni son maintien, et ne sais ni qui elle est, ni quelle figure elle porte. Mais si vous vous obstinez à vouloir apprendre comment, ne l'ayant point vue, je puis vous la désigner aussi bien, à mon tour je m'étonnerai qu'un observateur aussi exact ne sache pas que l'examen seul d'un manteau de femme suffit pour donner d'elle toutes les notions qui la font reconnaître. Mais, sans me targuer ici d'un mérite qui n'en est plus un depuis que feu Zadig, de gentille mémoire, en a donné le procédé, supposez donc, monsieur l'Éditeur, qu'en examinant ce manteau , j'aie trouvé dans le coqueluchon quelques cheveux d'un trèsbeau blond, attachés à l'étoffe, ainsi que de légers brins de plumes roses échappés de la coiffure : vous sentez qu'il n'a pas fallu un grand effort de génie pour en conclure que le panache et la chevelure de cette blonde doivent être en tout semblables aux échantillons qui s'en étaient détachés. Vous sentez cela parfaitement. Et, comme une pareille chevelure ne germa jamais sur un front rembruni , sur une peau équivoque en blancheur, l'analogie vous eût appris, comme à moi, que cette belle aux cheveux argentés doit avoir le teint éblouissant ; ce qu'aucun observateur ne peut nous disputer sans déshonorer son jugement. C'est ainsi qu'une légère éraflure au taffetas, dans les deux parties latérales du coqueluchon intérieur (ce qui ne peut venir que du frottement répété de deux petits corps durs en mouvement), m'a démontré, non qu'elle avait ce jour-là des pendeloques aux oreilles, aussi ne l'ai-je pas assuré, mais qu'elle en porte ordinairement, quoiqu'il soit peu probable, entre vous et moi, qu'elle eût négligé cette parure un jour de conquête ou de grande assemblée, c'est tout un ; si je raisonne mal, monsieur l'Editeur, ne m'épargnez pas, je vous prie : rigueur n'est pas injustice. Le reste va sans dire. On voit bien qu'il m'a suffi
d'examiner le ruban qui attache au cou ce manteau, et de nouer ce ruban juste à l'endroit déja frippé par l'usage ordinaire, pour reconnaître que, l'espace embrassé par ce nœud étant peu considérable, le cou enfermé journellement dans cet espace est trèsfin et dégagé. Point de difficulté là-dessus. Mesurant ensuite avec attention l'éloignement qui se trouve entre le haut de ce manteau, par-derrière, et les plis ou froissement horizontal formé vers le bas de la taille par l'effort du manteau, quand la personne le serre à la française pour animer sa stature, et qu'elle fait froncer toute la partie supérieure aux hanches, pendant que l'inférieure, garnie de dentelle, tombe et flotte avec mollesse sur une croupe arrondie et fortement prononcée, il n'y a pas un seul amateur qui n'eût décidé, comme je l'ai fait, que, le buste étant très-élancé, la personne est grande et bien faite. Cela parle tout seul, on voit ici le nu sous la draperie. Supposez encore, monsieur l'Editeur, qu'en examinant le corps du manteau vous eussiez trouvé sur le taffetas noir l'impression d'un très-joli petit soulier, marqué en gris de poussière, n'auriez-vous pas réfléchi que si quelque autre femme eût marché sur le manteau depuis sa chute, elle m'eût certainement privé du plaisir de le ramasser ? Alors il ne vous eût plus été possible de douter que cette impression ne vînt du joli soulier de la personne même qui avait perdu le manteau. Donc, auriez-vous dit, si son soulier est très-petit, son joli pied l'est bien davantage. Il n'y a nul mérite à moi de l'avoir reconnu ; le moindre observateur, un enfant, trouverait ces choses-là. Mais cette impression, faite en passant , et sans même avoir été sentie, annonce, outre une extrême vivacité de marche, une forte préoccupation d'esprit, dont les personnes graves, froides ou âgées sont peu susceptibles : d'où j'ai conclu très-simplement que ma charmante blonde est dans la fleur de l'âge, bien vive et distraite en proportion. N'eussiez-vous pas pensé de même, monsieur l'Éditeur ? je vous le demande, et ne veux point abonder dans IIlOIl SeIlS. Enfin, réfléchissant que la place où j'ai trouvé son manteau conduisait à l'endroit où la danse commençait à s'échauffer, j'ai jugé que cette personne aimait beaucoup cet amusement, puisque cet attrait seul avait pu lui faire oublier son manteau, qu'elle foulait aux pieds. Il n'y avait pas moyen, je crois, de conclure autrement ; et, quoique Français, je m'en rapporte à tous les honnêtes gens d'Angletel're. Et quand je me suis rappelé le lendemain que, dans une place où il passait autant de monde, j'avais ramassé librement ce manteau (ce qui prouve assez qu'il tombait à l'instant même), sans que j'eusse pu découvrir celle qui venait de le perdre (ce qui dénote aussi qu'elle était déja bien loin ), je me suis dit : Assurément cette jeune personne est la plus alerte beauté d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande ; et si je n'y joins pas l'Amérique, c'est que depuis quelque temps on est devenu diablement alerte dans ce pays-là.
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En poussant plus loin mes recherches, peut-être aurais-je appris, dans son manteau, quelle est sa noblesse et sa qualité; mais quand on a reconnu d'une femme qu'elle est jeune et belle, ne sait-on pas d'elle à peu près tout ce qu'on veut en savoir ? Du moins en usait-on ainsi de mon temps dans quelques bonnes villes de France, et même dans quelques villages, comme Marly, Versailles, etc.
Ne soyez donc plus surpris, monsieur l'Éditeur, qu'un Français qui, toute sa vie, a fait une étude philosophique et particulière du beau sexe ait découvert , au seul aspect du manteau d'une dame, et sans l'avoir jamais vue, que la belle blonde aux plumes roses qui l'a perdu joint à tout l'éclat de Vénus le cou dégagé des nymphes, la taille des Graces et la jeunesse d'Hébé; qu'elle est vive, distraite, et qu'elle aime à danser au point d'oublier tout pour y courir, sur le petit pied de Cendrillon, avec toute la légèreté d'Atalante.
Et soyez encore moins étonné si, rempli toute la nuit des sentiments que tant de graces n'ont pu manquer de m'inspirer, je lui ai fait à mon réveil ces petits vers innocents, auxquels son manteau, votre feuille et vos bontés, monsieur l'Éditeur, serviront de passe-port :
O vous que je n'ai jamais vue, Que je ne connais point du tout, Mais que je crois, par avant-goût, D'attraits abondamment pourvue ! Hier, quand vous vous échappiez Parmi tant de beiles en armes, Je sentis tomber à mes pieds Le manteau qui couvrait vos charmes. A l'instant cet espoir secret Qui nous saisit et nous chatouille Quand nous tenons un bel objet Me fit mieux sentir le regret De n'en tenir que la dépouille. Je voudrais vous la reporter ; Mais examinons s'il est sage A moi de m'en laisser tenter. Si l'Amour me guette au passage, Le sort ne m'aura donc jeté Dans un pays de liberté Que pour y trouver l'esclavage ! Peut-être aussi, pour mon malheur, Un époux, un amant, que sais-je ? A-t-il déja le privilége De sentir battre votre cœur ; Et pour prix de ma fantaisie, Loin que le charme de vous voir Fît naitre en moi le moindre espoir, J'expirerais de jalousie ! Il vaut donc mieux, belle inconnue, Ne pas chercher dans votre vue Le hasard d'un tourment nouveau.

Beaumarchais, Gaieté faite à Londres adressée à l´éditeur de la Chronique du matin, 1776