jueves, 26 de octubre de 2017

Injures automobiles



Ce n'est certes pas par hasard si l'automobilisme est devenu le champ d'expansion de l'injure, où fleurissent l'invective, le sarcasme, le défi, la goujaterie et souvent la haine qui va quelquefois jusqu'au meurtre. Innombrables sont les ennuis et les frustrations qu'elle nous ménage : encombrements, embouteillages, stationnements, feux rouges obstinés, limitations de vitesse, contraventions, pannes intempestives, réparations ruineuses, traites insolvables et l'essence dont le prix ne cesse d'augmenter. Toutes ces avanies sont la source d'un perpétuel conflit et affrontement avec l'Autre.

C'est l'autre automobile qui nous a fauché le parking, qui nous a fait une queue de poisson, qui nous a refusé la priorité ou le passage, qui nous double avec arrogance, etc., et le piéton ? Mais la vraie raison, la véritable source de toutes ces invectives c'est que l'automobile est plus qu'un objet : c'est à la fois un symbole social et une expansion démesurée de notre puissance. Sa taille, sa cylindrée, sa décoration, son origine sont la marque de notre propre puissance ; et, dans les pays sous-développés - que je ne nommerai pas - la possession d'une automobile, comme autrefois celle d'un cheval, constitue l'accès à une sorte de chevalerie qui vous met au-dessus de la piétaille qu'on écrase, qu'on éclabousse, qu'on intimide, qu'on affole en lui refusant toute priorité à moins d'un feu rouge impératif. C'est que l'automobile - comme le dit Mac Luhan - est une extension de notre corps. Grâce à elle nous allons plus vite, plus loin, nous transportons des charges plus lourdes, nous étendons les limites de nos pouvoirs et de nos libertés et cela en dépit de toutes nos faiblesses physiques, intellectuelles ou sociales. La conduite d'une automobile est donc une extension de notre volonté de puissance. Sa puissance est notre puissance et tout ce qui limite ou défie sa vitesse, sa liberté d'action, est un obstacle et un défi à notre
propre puissance qui déclenche en nous un réflexe d'hostilité. Les constructeurs exploitent largement ce symbole latent, qui nous conseillent de « mettre un tigre dans notre moteur». Les noms qu'ils donnent à leurs modèles - au moins en Amérique - sont à cet égard exemplaires. Ils sont de deux grands types selon qu'ils connotent le statut social ou l'agressivité du véhicule.

Dans la première catégorie on trouve des noms comme: Ambassade, Malibu (une plage chic de Los Angeles), Monte Carlo, etc. Dans la seconde : des noms d'animaux sauvages : Jaguar, Cougar, Barracuda, Mustang, etc., ou des noms d'armes : Dart, Javelin, Sabre, etc. Symboles d'agression dont la fonction évidente est de flatter l'agressivité du propriétaire. Ce n'est donc pas un hasard si l'automobile
polarise l'injure et constitue à la fois sa source la plus féconde et son champ d'expansion le plus actif.
Symbole de notre statut social et de notre volonté de puissance elle déclenche, chaque fois qu'elle est mise en question par l'Autre, un réflexe de dévalorisation et de dépréciation qui trouve son expression naturelle dans le gros mot et l'injure.

Quant à ces derniers - répétons-le pour conclure -, il faut se garder d'y voir un simple goût, plus ou moins dépravé ou une obsession plus ou moins puérile pour le sexe et l'ordure. Ces images constituent les formes sémiques élémentaires d'un système de conceptualisation et d'expression de la valeur. Système dont la « grossièreté» n'est qu'une partie et qui n'est lui-même qu'une partie d'une structure plus vaste, constituée par l' « image du corps» qui donne leur forme et leur nom à tous nos concepts.

Pierre Guiraud, Les Gros mots, PUF, « Que sais-je ? », 1975

martes, 24 de octubre de 2017

Céline répond au questionnaire de Proust

CÉLINE RÉPOND AU QUESTIONNAIRE DE PROUST

« Monsieur Céline, je voudrais d’abord vous poser quelques questions qui font partie du fameux questionnaire de Marcel Proust […]. Quel est pour vous le comble de la misère ?
— Être en prison… en réclusion particulièrement.
Où aimeriez-vous vivre ?
— Ici…
Votre idéal du bonheur terrestre ?
— Crever sans douleur… sans s’en apercevoir… une agonie douce, quoi !…
Pour quelles fautes avez-vous le plus d’indulgence?
— L’homme n’est qu’une faute… Il est loupé !… Faut en prendre son parti… le tolérer comme il est pas perfectible !…
Quels sont les héros de roman que vous préférez ?
—Dans La Tempête… dans Shakespeare… Prospero… Don Quichotte…
Quel est votre personnage historique favori ?
— Ouais… j’en ai pas beaucoup… peut-être Voltaire… dans une certaine mesure… pour son intelligence…
Vos héroïnes favorites dans la vie réelle ?
— Cela dépend… pas besoin d’héroïnes !… Quand on est jeune, d’accord ! c’est variable avec l’âge… quand on est jeune c’est bien… une jolie femme… pour qu’on l’enfile…
Vos héroïnes dans la fiction ?
— Quelques danseuses… quelques poétesses… Christine de Pisan… Louise Labbé… Les hommes : des affreux bipèdes… mon Dieu !…
Votre peintre favori ?
— J’en ai pas… j’suis pas sensible à la peinture… nul !
Votre qualité préférée chez l’homme ?
— Il n’y en a pas !… inutile… un singe… un “hominien”… L’homme ça n’existe pas… fiction d’homme !… c’est abominablement raté… aucune vertu… aucune qualité… nom de Dieu !… Homo faber… juste bon à fabriquer des trucs pour aller dans la Lune… le matérialisme, quoi… instinct maternel… la reproduction domine !… Ils prétendent être des hommes… ouais… espèce de singe malfaisant… lubrique… un “hominien”… oui, mon petit… un “hominien”… “Ecce homo”… j’t’en fous !… nihil homo… voilà !…
Quel serait votre plus grand malheur ?
— Un cancer mal placé… précisément de la gorge… Ah ! ça alors… 35 ans de médecine… c’est moche… Merde alors !…
Ce que vous voudriez être ?
— Inconnu et riche ! Ah ! zut… c’est tout… c’est brutal…
À propos de votre art…
— Ah ! j’ai pas de facilités… Ah ! non… J’fais beaucoup de brouillons…
Que pensez-vous de cette phrase de Julien Green : “Il m’importe ni d’écrire ni d’être lu, mais d’avoir quelque chose à écrire qui en valût la peine” ?
— C’est bien bafouilleur, bien prétentieux…
Votre rêve de bonheur ?
— Que j’sois riche, que je publie plus, qu’on m’oublie… C’est chinois, ici.
Votre principal défaut ?
— Je m’en vois pas… non… je ne m’occupe pas des gens… Boire ? jouer aux cartes ? j’ai pas tout ça !… Jamais de vacances… pas de péchés capitaux !…
Le principal trait de votre caractère ?

— Autrefois le dévouement. Maintenant ?… qu’on me foute la paix !… retirement… me suis endetté pour des cochons, là !!! M’en fous… il faut que je besogne pour l’éditeur… Oui, merde… faut huit, neuf millions…
Ce que vous appréciez le plus chez vos amis ?
— J’en ai pas !… en prison, en cellule, j’ai fait la preuve de l’amitié, moi !… des voleurs, des assassins… Quand César est mis hors la loi, il rencontre plus que des assassins !…
Ce que vous détestez par-dessus tout ?
— Le bruit…
Caractères historiques que vous méprisez le plus ?
— Pas plus les uns que les autres… les hommes… “hominiens”… Tous (très vite, avec une sorte de rage frénétique), hominiens… hominiens… hominiens !!!… C’est un cirque romain… quoi… de la vivisection… des combats de gladiateurs… L’homme est comme ça… a ça dans le trognon…
Le fait militaire que vous admirez le plus ?
— Aucun…
Comment aimeriez-vous mourir ?
— Le moins douloureusement possible… moi, 35 ans d’agonie… La bascule sans douleur…
La couleur que vous préférez ?
— Le vert, c’est reposant…
La fleur que vous aimez ?
— Toutes bien, ces petites…
L’oiseau que vous préférez ?
— Le perroquet… Il est drôle… Il se donne du mal pour nous…
Vos auteurs favoris en prose ?
— Ramuz, Morand, Rabelais, La Fontaine…
Vos poètes préférés ?
— On n’ose pas les nommer… ils sont trop prostitués par la radio, la publicité, le commerce…
Vos héros dans la vie réelle ?
— J’en ai pas… merde, merde, alors !… Schweitzer, un farceur… L’abbé Pierre… aussi !… c’est dégueulasse… de la prostitution, mon p’tit…
Vos héroïnes dans l’histoire ?
— Des bêtises… des questions de gonzesse… L’art est rongé par la charlatanerie.
Quelle est votre devise ?
— “Se taire” !… J’ai le regret d’avoir parlé… »
À ce moment, Louis-Ferdinand Céline se tait… Je sens qu’il en a eu assez de mes questions idiotes. Moi aussi, d’ailleurs…
Et alors, pathétiquement…


E. Brami, Céline à rebours

lunes, 10 de julio de 2017

Amarmylaidie Moon and soddieflays


 Alec Speaking

He is putting it lithely when he says,
Quobble in the Grass,
Strab he down his soddieflays
Amo amat amass;
Amonk amink a minibus,
Amarmylaidie Moon,
Amikky mendip multiplus
Amighty midgey spoon.
And so I traddled onward
Careing not a care
Onward, Onward, Onward,
Onward, my friends to  victory and glory for the thirtyninth

John Lennon, In his own write (1964) 

domingo, 9 de julio de 2017

La Fin des livres (telle qu´annoncée en 1895)


Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l’ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point – et que les progrès de l’électricité et de la mécanique moderne m’interdisent de croire – que l’invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude comme interprète de nos productions intellectuelles.
                L’imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement « l’artillerie de la pensée » et dont Luther disait qu’elle est le dernier et le suprême don par lequel Dieu avance les choses de l’Évangile, l’imprimerie qui a changé le sort de l’Europe et qui, surtout depuis deux siècles, gouverne l’opinion, par le livre, la brochure et le journal ; l’imprimerie qui, à dater de 1436, régna si despotiquement sur nos esprits, me semble menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont été récemment découverts et qui peu à peu vont largement se perfectionner.
                […] Je me base sur cette constatation indéniable que l’homme de loisir repousse chaque jour davantage la fatigue et qu’il recherche avidement ce qu’il appelle le confortable, c’est-à-dire toutes les occasions de ménager autant que possible la dépense et le jeu de ses organes. […] Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et l’égoïsme de l’homme ; l’ascenseur a tué les ascensions dans les maisons ; le phonographe détruira probablement l’imprimerie. Nos yeux sont faits pour voir et refléter les beautés de la nature et non pas pour s’user à la lecture des textes ; il y a trop longtemps qu’on en abuse, et il n’est pas besoin d’être un savant ophtalmologiste pour connaître la série des maladies qui accablent notre vision et nous astreignent à emprunter les artifices de la science optique.
                Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises à contribution ; elles s’ouvrent à tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent moins irrités ; nous ne donnons pas une excessive hospitalité dans ces golfes ouverts sur les sphères de notre intelligence, et il me plaît d’imaginer qu’on découvrira bientôt la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage nos oreilles. Ce sera une équitable compensation apportée dans notre économie physique générale.
                […] Il y aura des cylindres inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront sur des axes très ténus qui tiendront dans la poche ; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites ; on obtiendra la perfection des appareils comme on obtient la précision des montres les plus petites et les plus bijoux ; quant à l’électricité, on la trouvera souvent sur l’individu même, et chacun actionnera avec facilité par son propre courant fluidique, ingénieusement capté et canalisé, les appareils de poche, de tour de cou ou de bandoulière qui tiendront dans un simple tube semblable à un étui de lorgnette.
                Pour le livre, ou disons mieux, car alors les livres auront vécu, pour le novel ou storyographe, l’auteur deviendra son propre éditeur […]. On ne nommera plus, en ce temps assez proche, les hommes de lettres des écrivains, mais plutôt des narrateurs ; le goût du style et des phrases pompeusement parées se perdra peu à peu, mais l’art de la diction prendra des proportions invraisemblables ; il y aura des narrateurs très recherchés pour l’adresse, la sympathie communicative, la chaleur vibrante, la parfaite correction et la ponctuation de leurs voix.
                […] Les bibliothèques deviendront les phonographothèques ou bien les clichéothèques. Elles contiendront sur des étages de petits casiers successifs, les cylindres bien étiquetés des œuvres des génies de l’humanité. […]
                Les auditeurs ne regretteront plus le temps où on les nommait lecteurs ; leur vue reposée, leur visage rafraîchi, leur nonchalance heureuse indiqueront tous les bienfaits d’une vie contemplative.
                Étendus sur des sophas ou bercés sur des rocking-chairs, ils jouiront, silencieux, des merveilleuses aventures dont des tubes flexibles apporteront le récit dans leurs oreilles dilatées par la curiosité.
                Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier l’hygiène et l’instruction, d’exercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant l’excursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les cañons du Colorado.
                […] À tous les carrefours des villes, des petits édifices s’élèveront autour desquels pendront, à l’usage des passants studieux, des tuyaux d’audition correspondant à des œuvres faciles à mettre en action par la seule pression sur un bouton indicateur. – D’autre part, des sortes d’automatic libraries, mues par le déclenchement opéré par le poids d’un penny jeté dans une ouverture, donneront pour cette faible somme les œuvres de Dickens, de Dumas père ou de Longfellow, contenues sur de longs rouleaux faits pour être actionnés à domicile.
                […] Moyennant quatre ou cinq cents par heure, les petites bourses, avouez-le, ne seront pas ruinées et l’auteur vagabond encaissera des droits relativement importants par la multiplicité des auditions fournies à chaque maison d’un même quartier.
                Est-ce tout ?… non pas encore, le phonographisme futur s’offrira à nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie ; chaque table de restaurant sera munie de son répertoire d’œuvres phonographiées, de même les voitures publiques, les salles d’attente, les cabinets des steamers, les halls et les chambres d’hôtel posséderont des phonographotèques à l’usage des passagers. Les chemins de fer remplaceront les parloir-cars par des sortes de Pullman circulating Libraries qui feront oublier aux voyageurs les distances parcourues, tout en laissant à leurs regards la possibilité d’admirer les paysages des pays traversés.
                Je ne saurais entrer dans les détails techniques sur le fonctionnement de ces nouveaux interprètes de la pensée humaine sur ces multiplicateurs de la parole ; mais soyez sûr que le livre sera abandonné par tous les habitants du globe et que l’imprimerie cessera absolument d’avoir cours, en dehors des services qu’elle pourra rendre encore au commerce et aux relations privées, et qui sait si la machine à écrire, alors très développée, ne suffira pas à tous les besoins.
                […] Il y aura dans tous les offices de journaux des halls énormes, des spoking-halls où les rédacteurs enregistreront à haute voix les nouvelles reçues ; les dépêches arrivées téléphoniquement se trouveront immédiatement inscrites par un ingénieux appareil établi dans le récepteur de l’acoustique. Les cylindres obtenus seront clichés à grand nombre et mis à la poste en petites boîtes avant trois heures du matin, à moins que, par suite d’une entente avec la compagnie des téléphones, l’audition du journal ne puisse être portée à domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se pratique déjà pour les théâtrophones.
                […] Vous ignorez peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous stupéfiera. Je veux parler du kinétographe de Thomas Edison, dont j’ai pu voir les premiers essais à Orange-Park dans une récente visite faite au grand électricien près de New-Jersey.
                Le kinétographe enregistrera le mouvement de l’homme et le reproduira exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D’ici cinq ou six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la composition des gestes par la photographie instantanée ; le kinétographe sera donc l’illustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le verrons fonctionner dans sa boîte, mais, par un système de glaces et de réflecteurs, toutes les figures actives qu’il représentera en photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures sur de grands tableaux blancs. Les scènes des ouvrages fictifs et des romans d’aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt reproduites ; nous aurons également, comme complément au journal phonographique, les illustrations de chaque jour, des Tranches de vie active, comme nous disons aujourd’hui, fraîchement découpées dans l’actualité. On verra les pièces nouvelles, le théâtre et les immédiatement inscrites par un ingénieux appareil établi dans le récepteur de l’acoustique. Les cylindres obtenus seront clichés à grand nombre et mis à la poste en petites boîtes avant trois heures du matin, à moins que, par suite d’une entente avec la compagnie des téléphones, l’audition du journal ne puisse être portée à domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se pratique déjà pour les théâtrophones.
                […] Vous ignorez peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous stupéfiera. Je veux parler du kinétographe de Thomas Edison, dont j’ai pu voir les premiers essais à Orange-Park dans une récente visite faite au grand électricien près de New-Jersey.
                Le kinétographe enregistrera le mouvement de l’homme et le reproduira exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D’ici cinq ou six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la composition des gestes par la photographie instantanée ; le kinétographe sera donc l’illustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le verrons fonctionner dans sa boîte, mais, par un système de glaces et de réflecteurs, toutes les figures actives qu’il représentera en photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures sur de grands tableaux blancs. Les scènes des ouvrages fictifs et des romans d’aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt reproduites ; nous aurons également, comme complément au journal phonographique, les illustrations de chaque jour, des Tranches de vie active, comme nous disons aujourd’hui, fraîchement découpées dans l’actualité. On verra les pièces nouvelles, le théâtre et les acteurs aussi facilement qu’on les entend déjà chez soi ; on aura le portrait et, mieux encore, la physionomie mouvante des hommes célèbres, des criminels, des jolies femmes ; ce ne sera pas de l’art, il est vrai, mais au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage, nette, précise et le plus souvent même cruelle.



Octave Uzanne, Contes pour les bibliophiles (1895)

jueves, 29 de diciembre de 2016

La ballade des camélias


"Roides sur vos tiges de laiton comme les poupées de cire des coiffeurs, vous épanouissez vos lèvres bêtes, vos lèvres carminées ou vos lèvres blanches, à la devanture des marchands de bouquets; idtiotement rangées dans la paille ainsi que des épingles sur une pelote, vous ressemblez à des courtisanes muettes qui ne sauraient ni pleurer ni sourire. Le cold-cream est le terrain où vous vous plaisez et vous n´avez d´autre pollen que la poudre de riz. Vous coûtez cher parce que vous êtes laides et stupides, parce que vous provoquez l´extase des gens de mauvais goût et des petites apprenties de la luxure. Lorsque la nuit tombe, vous devenez bouquets: (...) vous valez deux louis les cinquante et malgré le gaz qui brûle et flétrit votre teint, malgré la bise qui vous mord et vous secoue, vosus vous acheminez lentement vers les promenoirs nocturnes. On ne sait au juste si vous êtes de ce sexe ou de l´autre; après avoir racolé les passants derrière les vitres des magasins, vous allez faire le trottoir aux Folies-Bergère, et vous lancez vos froides oeillades aux hommes qui cherchent des femmes, aux femmes qui cherchent des hommes, aux femmes qui se cherchent entre elles, fleurs maudites, fleurs androgynes, sinistres camélias!

Vous n´avez ni âmes, ni parfums! Les gens riches et les chevaliers d´industrie vous achètent avec dédain; les fgommeux vous clouent à leurs boutonnières, les marchandes-de-plaisirs-messieurs vous épinglent sur leurs corsages vides de passions; les buveuses de stout et de pale-ale vous plantent parmi les végétations chlorotques de leurs chignons jaunes, vous vous faites entremetteurs des tribades et messagers des sodomites; vous aimez la lumière électrique des concerts, et la voix canaille des porteurs de programmes; vous vous étalez sur le ventre pléthorique des vieillards et jusque sur les plates mamelles des ouvreuses blêmes. Partout, dans les bars, au sein des jambonailles roses, dans les vestiaires parmi les défroques pendantes et dans les boutiques de tabac, au milieu des cigares à ceintures dorées, vous ouvrez vos coeurs insensibles et vous offrez vos pétales maladifs.
Lorsque la danseuse prostituée s´avance sur la scène, vous vous abattez autour d´elle et vous laissez traîner vos chemises à jour dans la poussière; vos bouquets innombrables où sont glissés les billets des enchérisseurs viennent choir aux pieds de cette marionnettte qui s´appelle Carmélia comme vous et vous vous laissez meurtrir par ses souliers de satin. Comme des condamnés on vous emporte brutalement dans sa loge et l´on vous jette au milieu des pots de fard et des poudres à farder; et l´on ne sait si ces couleurs ont servi pour elle ou pour vous, tant il semble que vous êtes maquillés vous aussi. Puis, quand sonne l´heure du départ on vous enlève; d´aucuns partent pour être vendus sur le boulevard par des manants, et les autres s´en vont souper avec la dame, au fond des cabinets de velours incarnat.
On vous arrose de champagne; vous êtes pollués par les marennes rocailleuses, et les e´crevisses vienennt caresser vos seins du bout de leurs tenailles immondes; vous roulez avec les piments, les bobêches et les cigarettes éteintes, et lorsque la danseuse va se coucher, cyniquement, vous montez avec elle, fleurs sans âmes, fleurs sans parfums, sinistres camélias.
Comme elle vous êtes rouges, comme elle vous êtes blancs, comme elle vous êtes couperosés, lorsqu´elle est vieille. Elle vous jette sur son lit, sur sa table, sur son fauteuil ou vous laisse mordre par son roquet; vous traînez auprès des divans en compagnie de ses pantoufles, et le monsieur qui vous a payés fait crier insolemment ses bottines pointues sur vos corps frêles.Il promène ses bottines vernies sur vos dentelles, tandis qu´en souriant la danseuse se dévêt devant une glace; le corset s´en va, les jupes s´envolent; elle montre ses seins, elle montre ses jambes, elle montre ses bras; la danseuse est lasse, la danseuse est maussade. Voilà huit jours bientôt que ce monsieur l´accompagne, huit jours qu´elle le ruine, huit jours qu´il l´assomme, huit jours qu´elle se moque de lui. Alors comme elle ne veut pas encore lui donner son corps, il tire de sa poche un petit objet d´ivoire. L´objet fait crac! et l´homme chancelle sur le tapis comme un pantin dont on a coupé la ficelle. Il tombe et fait pouf! La danseuse se met à rire en regardant le sang couler sur le plastron blanc de son adorateur, et ce sang coule sur vos roses de pourpre et son visage devient blafard comme vos tunique sblanches.
Demain on balayera son cadavre avec vos cadavres; salis, fânés, déchiquetés, éteints, vous irez finir dans les ordures de la rue; les chiffoniniers prendront votre papier à dentelle, mais il vous laisseront dans le ruisseau, et vous agoniserz dans la fange, fleurs écloses à l´abri des serres méridionales, fleurs jadis couchées sur la ouate, fleurs sans âmes, sans parfums, fleurs de nuit, fleurs de catins, fleurs de filles, siniestre camélias."

"La ballade des camélias"
George Auriol
Le Chat Noir, 1885

viernes, 21 de octubre de 2016

(The Original) Demon Clown





POLICE SEEK DEMON CLOWN

"Police said they were inundated with calls Friday afternoon from school children who tolf of seeing an elusive demon clown reportedly armed with a knife or machete.
"It´s been close to a hysteria situation" said police Sgt. Jim Treece. We´ve had calls at the rate of about one a minute since school let out. Some parents say their children come in crying, saying the clown chased them home, or that he slapped them. The clown is real to a very young mind".
Treece said police have had trouble sorting out prank calls from those of serious children and concerned parents. He estimated that between 60 and 100 calls had been received between 9 a.m and 4 p.m Friday.
"Whether it´s a joke to these children or whether they think they´re seeing a clown, we just don´t know", Treece said. "We have to alert the citizenry, yet try to keep from generating a panic situation".
The report of the demon clown surfaced across the state line in Kansas City, Kan., earlier this week with children telling of the armed man, his face painted white, roaming the streets in a yellow van.
The calls began to diminish in Kansas City, Kan, Friday, but mushroomed on the Missouri side.
A Kansas City, Mo., woman told police she watched a yellow van approach her daughters, ages 6 and 7, as they left home to attend school Friday morning.
She said the girls ran back to the house, saying a man in a clown´s suit opened the van door and threatened them with a knife. The mother said she could not see the man.
Kansas City, Kan., police spokesman Michael Dailey said concern among parents was heightened early this week when the principal of a parochial school sent home a note to parents warning of the "killer clown". "... The Fort Scott Tribune - May 22, 1981




miércoles, 22 de junio de 2016

Une mystification gastronomico-philosophique




«Dans les derniers jours du mois de janvier 1785, vingt-deux personnes, appartenant à la littérature, au théâtre et au barreau, reçurent par la poste un billet d'invitation, imprimé dans la forme des billets d'enterrement, avec des gueules béantes au lieu de têtes de mort.
Ce billet était ainsi conçu:
« Vous êtes prié d'assister au convoi et enterrement d'un Gueuleton qui sera donné le samedi 1er février par messire Balthazar Grimod de la Reynière, écuyer, avocat au parlement , correspondant, pour la partie dramatique, du journal de Neufchâtel, en sa maison des Champs-Elysées.
« L'on se rassemblera à neuf heures du soir, et le souper aura lieu à dix.
« Vous êtes prié de ne point amener de laquais, parce qu'il y aura des servantes en nombre suffisant.
« Le cochon et l'huile ne manqueront point à souper.
a Vous êtes prié de rapporter le présent billet, sans lequel on ne pourra entrer. »
Ce billet d'invitation circula dans les coulisses, les cafés, les cercles et les bureaux de gazettes; il piqua la curiosité des personnes qui connaissaient le caractère original de Grimod de la Reynière, et les invités se promirent de ne pas manquer au rendez-vous.
L'amphitryon avait voulu se trouver absolument maître de l'hôtel de la Reynière et de tout le matériel de la cuisine et de l'office.
En conséquence, le matin du 1er février, il alla voir son père qui était encore au lit, et il annonça qu'il avait fait préparer pour le soir même un splendide feu d'artifice, dans lequel on verrait tous les phénomènes de la foudre céleste.
M. de la Reynière n'en demanda pas davantage; il se leva sur-le-champ, s'habilla tout à la hâte et partit pour la campague, malgré la neige qui tombait à flocons.
Madame de la Reynière n'avait pas même été avertie du départ de son mari, mais elle reçut de son fils une lettre très-respectueuse qui lui promettait pour l'après-dîner une ambassade de poissardes de la Halle, lesquelles devaient lui offrir un bouquet, l'embrasser les unes après les autres et lui réciter un compliment en l'honneur du carnaval.
Madame de la Reynière ne se sentit pas le courage d'attendre de pied ferme le compliment , le bouquet et l'accolade des dames de la Halle au poisson ; elle fit mettre les chevaux à son carrosse et s'en alla passer deux jours au château de Grosbois.
Grimod de la Reynière S'empara aussitôt de tout l'hôtel et y fit exécuter, à huis clos, tous les apprêts de son fameux souper par trois cents ouvriers tapissiers, menuisiers et décorateurs.
La grande porte resta fermée ce jour-là, et comme on venait y frapper à chaque instant, il fit apposer un écriteau portant cette inscription:
On est prié de repasser avant le jugement dernier des fermiers généraux.
Tout était en mouvement dans l'intérieur de l'hôtel ; on changeait complétement la décoration des appartements, et le bruit des marteaux se mêlait au cliquetis des casseroles et des tourne-broches.
Grimod de la Reynière présidait à tout ce remue-ménage; il avait pris pour aide et pour conseil un petit homme à la mine éveillée, à la parole joviale, à la voix grasseyante : c'était Dugazon, un des bons acteurs de la ComédieFrançaise.
L'ordonnateur de la fête avait l'air grave et presque solennel; il ne se déridait pas même en goûtant les sauces avec la conscience d'un expert juré.
A neuf heures sonnant, les convives arrivèrent coup sur coup, la plupart à pied, quelques-uns en voiture, tous en habit de gala.
Le suisse, en grand uniforme, la hallebarde au poing, se tenait à la porte d'honneur.
— Où allez-vous, monsieur? disait-il à chaque arrivant : Chez l'Oppresseur du peuple ou chez le Défenseur du peuple?
La question, posée ainsi à brûle-pourpoint, ne laissait pas que d'embarrasser ceux à qui elle s'adressait. Toutefois, on ne pouvait confondre l'avocat avec le fermier général, et chacun se rappelait que de tous temps un avocat avait passé pour le défenseur de la veuve et de l'orphelin.
On entrait donc résolûment chez le Défenseur du peuple, quand le suisse avait corné le billet d'invitation.
Mais la surprise était grande pour les invités, de se trouver d'abord dans une espèce de salle d'armes dont les murailles n'avaient pas d'autre tapisserie que des épées, des sabres, des poignards, des pistolets et des carabines, accrochés et agencés avec beaucoup de régularité et de symétrie.
Au milieu de cet arsenal, on voyait dix hérauts d'armes, casqués, cuirassés, équipés à la façon du xve siècle, debout et immobiles, la trompette à la main.
Ils étaient chargés, à tour de rôle, d'introduire les convives dans la première chambre du Gueuleton.
Cette chambre, tendue en drap rouge, n'était éclairée que par des feux de Bengale, que vomissaient deux monstres fantastiques, en bronze, dont le corps difforme renfermait un appareil pyrotechnique.
Là, un personnage inconnu, armé de pied en cap, la visière baissée et l'épée nue à la main, s'avançait d'un pas menaçant sur les nouveaux venus et leur demandait, d'une voix de stentor, s'ils étaient bien résolus à tenter l'aventure.
Sur la réponse affirmative de l'initié, qui présentait son billet, on le faisait passer dans la seconde chambre du Gueuleton.
Cette seconde chambre ressemblait à une étude de procureur; on avait peint sur les murs une multitude de sacs et de dossiers d'avocat ; elle était éclairée par un lustre en forme de balance.
Une inscription, sur un transparent lumineux, annonçait que les philosophes et les gens d'esprit devaient être à leur aise chez l'ennemi des fermiers généraux, des nobles et des sots.
Un homme d'un âge respectable, portant robe noire, perruque à marteau et bonnet carré, était assis devant une table couverte de registres et de paperasses. Il adressait la parole aux invités; il demandait lentement, froidement, tristement, à chacun, son nom, sa demeure, sa profession, ses qualités : il prenait note de tout, et il avait l'air d'un juge dressant son réquisitoire.
Après quoi, il terminait l'interrogatoire par quelque question saugrenue ou comique, à laquelle on était forcé de répondre, et cette réponse embarrassait souvent celui qui devait la faire.
On sut plus tard que le rôle du commissaire enquêteur était rempli par un bon bourgeois nommé Aze, maître fondeur, ciseleur, graveur et argenteur, demeurant à Paris, rue de la Vieille-Monnaie.
Il avait connu Grimod de la Reynière dans la loge maçonnique, où celui-ci s'était fait recevoir franc-maçon, et ils se lièrent ensemble sous les auspices de la franc-maçonnerie, qui favorisait leur goût prononcé pour la mystification.
Après toutes ces formalités, les invités étaient admis dans la salle d'assemblée, dont un huissier ouvrait la porte, en les annonçant par leurs noms, titres et qualités.
Avant qu'ils eussent le temps de se reconnaître, deux enfants de chœur grotesques les encensaient et les enveloppaient d'un nuage de fumée odorante.
Ensuite, deux joueurs de mandoline exécutaient sur leur instrument différents airs mélancoliques, en chantant des vers que Grimod de la Reynière avait composés à l'occasion de celte fête de carnaval, et qui roulaient sur le mépris des vanités humaines, sur les joies du système d'Épicure et sur le calme du vrai philosophe en face de la mort.'
La salle d'assemblée, où l'amphitryon attendait ses vingt-deux convives et les recevait avec une majesté silencieuse, c'était le grand salon du fermier général. On n'avait fait aucune innovation dans l'ameublement. Tout resplendissait de velours, de satin, de brocart, de dorure, que reflétaient les glaces des cheminées et des trumeaux; mais les lustres et les girandoles n'avaient point été allumés.
Cette vaste pièce n'était éclairée que par quatre bougies de cire verte, qu'on avait placées dans des têtes de mort, en guise de lanternes, ce qui produisait une demi-clarté sépulcrale.
Rien n'était plus étrange que ces têtes de mortlumineuses, au milieu des emblèmes riants de l'amour, de la volupté et de la richesse.
Qui le croirait? Grimod de la Reynière avait imaginé ce souper philosophique, moins pour jouir de l'étonnement de ses hôtes que pour célébrer d'une manière exceptionnelle son heureuse initiation au bonheur d'aimer.
Il fallait être Grimod de la Reynière, pour associer des idées, des impressions et des sentiments ainsi incompatibles!
Or, il était devenu amoureux d'une fdle d'Opéra, et il avait voulu prouver à vingt-deux hommes d'esprit, que, malgré toutes les folies que l'amour pourrait lui faire faire, il n'en restait pas moins philosophe.
La déesse de la fête était présente, sous des habits d'homme, avec une de ses compagnes. Grimod de la Reynière la présenta tour à tour à chacun des invités, en les priant de se souvenir que les yeux et les oreilles des femmes étaient plus faciles à s'effaroucher qu'à se fermer : il leur rappelait donc qu'ils allaient pénétrer dans le temple de la Vestale.
Ces préliminaires assez lugubres avaient mal disposé l'appétit des convives, quand on entendit sonner le glas des morts dans une salle voisine ; c'était le signal du souper.
Le maître du logis prit la main des deux femmes et ouvrit la marche, suivi des vingtdeux convives, qui s'engagèrent, à sa suite, dans un corridor entièrement obscur, non sans éprouver une vive émotion de curiosité et d'inquiétude.
La cloche tintait toujours. Les portes du salon s'étaient refermées derrière eux et ils se pressaient les uns contre les autres dans les ténèbres.
Tout à coup une toile de théâtre se lève, et l'on aperçoit la table dressée dans la salle du festin.
Cette salle, complétement tendue de noir, comme pour des funérailles, était éclairée par des lampes antiques et des candélabres gigantesques chargés de bougies; on eût dit une chapelle ardente.
De toutes parts, les attributs de la mort opposés à ceux de l'amour; des os et des têtes de mort peints ou brodés sur les tentures; des arcs et des carquois, des cœurs enflammés et des couronnes de roses.
La table représentait un immense catafalque, sur lequel brillaient aux feux des bougies les plus belles pièces d'argenterie et d'orfèvrerie. Le couvert des convives avait été préparé en vue de cette bizarre orgie : les verres de cristal étaient taillés en façon de vases lacrymatoires et de coupes funéraires; les assiettes de porcelaine peinte et dorée offraient pour sujets un ingénieux mélange d'attributs galants et funèbres, avec des devises qui tenaient aussi des deux genres.
Une couronne de cyprès et de roses était déposée sous la serviette de chaque invité, qui dut la placer sur sa tête, bon gré mal gré, pour obéir à l'injonction du Roi du festin.
On s'était mis à table, mais on ne se sentait pas trop d'humeur à boire ni à manger, en présence de cet appareil mortuaire. On mangeait du bout des lèvres, on buvait en silence, jusqu'à ce qu'on se fût familiarisé avec la physionomie assez peu réjouissante de la salle.
Mais le souper était splendide, les mets étaient succulents, les vins exquis. On ne tarda pas à oublier la forme des verres et les peintures des assiettes : on mangea bientôt à belles dents, on but à longs traits ; un aimable laisser-aller gagna l'assemblée, qui devint gaie et rieuse.
— Ce festin est l'image de la vie, dit sententieusement Grimod de la Reynière : on est heureux^ on aime, et la mort est là.
Cette réflexion philosophique faillit rembrunir les fronts et les esprits ; mais la gaieté reparut presque aussitôt, quand on vit apporter un nouveau service.
C'était le cinquième. Celui-ci n'était composé que de chair de porc accommodé de toutes les manières. On y fit largement honneur.
— Que vous semble de ce service? demanda Grimod de la Reynière en s'adressant à tous ses convives.
— Excellent! divin! admirable! parfait! sublime! telles furent les exclamations qui répondirent avec un enthousiasme flatteur à la question délicate du Lucullus goguenard.
— Messieurs, reprit-il d'un ton grave et doctoral, cette cochonaille est de la façon du charcutier Grlraod, demeurant rue Montmartre , à l'enseigne du Veau d'or, mon cousin et le cousin de mon père.
On se regarda en s'efforçant de ne pas rire, et l'on recommença de plus belle à jouer de la fourchette.
Un sixième service fut mis sur la table : il n'était formé que de salades de vingt espèces différentes.
— Avez-vous remarqué l'huile de ces salades? demanda l'amphitryon; en êtes-vous content?
— On n'en a pas de meilleure chez le roi, répondit un des dégustateurs, en se faisant l'interprète de tous.
— Eh bien, reprit d'un air glorieux Grimod de la Reynière, cette huile m'a été fournie par l'épicier Laurent, demeurant rue des Lombards, à l'enseigne de l'Olivier, mon cousin et le cousin de mon père. Je vous le recommande , ainsi que notre cousin le charcutier Grimod.
On rit cette fois à gorge déployée, et l'amphitryon, se tournant vers un scribe qui rédigeait le procès-verbal de la séance gastronomique, lui dit d'un ton solennel:
— Ne manquez pas de mettre en grosses lettres : « cousin de monsieur mon père. »
Le septième service était composé exclusivement de sucreries et de pâtes confites. On ne les ménagea pas plus que le reste, et les soupeurs donnèrent quelque répit à leur estomac fatigué, en croquant des douceurs.
Grimod de la Reynière attendit qu'ils eussent goûté à tous les bonbons, pour leur faire sa question sacramentelle: « Êtes-vous content du confiseur? »
— Oui! oui! s'écrièrent à la fois tous les assistants qui avaient encore la bouche pleine.
— J'en suis très-flatté pour lui et pour moi, dit le plaisant amphitryon, car ce confiseur, qui se nomme Genin, et qui excelle dans l'art des devises de bonbons, est le petit-cousin de ma mère. Je vous le recommaude surtout pour les dragées de baptême.
Il y eut encore un huitième et un neuvième service, mais Grimod de la Reynière avait épuisé la liste de ses parents roturiers et marchands; il ne nomma pas le pâtissier et le fruitier qui avaient fourni les fruits et les pâtisseries; il se contenta de porter deux santés, l'une à l'Amour et l'autre à la Mort.
En ce moment, une galerie supérieure qui régnait autour de la salle à manger se remplissait de spectateurs, auxquels l'amphitryon avait permis de jeter un coup d'œil sur le souper.
Trois cents billets avaient été distribués à cet effet, et les porteurs de ces billets furent introduits à deux heures du matin.
A peine étaient-ils entrés, qu'un orchestre caché exécuta un Requievi à la sourdine, tandis que des choristes chantaient, sur un mode vif et joyeux, des airs à boire et des ariettes d'opéra-comique.
Ce mélange de gai et de triste, de religieux et de profane, n'était pas fait pour favoriser la digestion des convives. Ils firent la grimace et s'arrêtèrent sur les dernières limites de leur appétit.
Ce n'est pas tout : les chanteurs entonnèrent le De profundis, et l'orchestre se mit à jouer des valses et des contredanses. Mais l'auditoire n'avait pas envie de danser, en écoutant les lamentables mélodies du psaume des morts.
Pendant qu'un silence glacial se répandait autour de la table où l'on ne voyait plus qu'une représentation funèbre, le service qui avait été fait jusque-là par des filles assez jolies, en costume de nymphes et de bacchantes, changea de personnel": de véritables croque-morts, tout de noir habillés, avec de longs crêpes flottants, apportèrent le café et les liqueurs.
— En vérité, mon cher ami, dit tout haut un jeune avocat, nommé M. de Bonnières, que l'amphitryon avait placé à sa droite, cela passe la plaisanterie : on va nous mettre aux PetitesMaisons, en sortant d'ici.
Il y avait des murmures et des cris désapprobateurs dans la galerie haute, où ce spectacle lugubre trompait désagréablement l'attente des curieux.
Grimod de la Reynière ordonna de faire évacuer la galerie, mais il refusa obstinément de rendre la liberté aux vingt-deux victimes de son Gueuleton sépulcral.
On commençait à se fâcher contre lui et on allait quitter la table, de gré ou de force, quand les lumières s'éteignirent à la fois et la salle fut plongée dans une obscurité complète.
Alors un coup de tam-tam donna le signal des apparitions fantasmagoriques, qui se dessinèrent en traits de feu sur les murailles et sur le plafond, au cliquetis des chaînes de fer qu'on agitait, au son des porte-voix qu'on embouchait, au fracas du tonnerre qu'on imitait.
L'art de la fantasmagorie était encore peu connu à cette époque, où il faisait pourtant de merveilleux progrès, sans sortir des cabinets de physique. On l'employait presque exclusivement aux initiations de la franc-maçonnerie, à laquelle Grimod de la Reynière l'avait emprunté perfidement, pour soumettre à une épreuve décisive les cerveaux et les estomacs de ses convives.
La moitié d'entre eux, il faut l'avouer, n'avaient pas résisté à l'épreuve, et le souper menaçait de se terminer par une indigestion générale, lorsque la fantasmagorie laissa respirer son monde.
Les lumières reparurent comme par enchan^ tement, mais il ne restait rien de la décoration funéraire qui formait tout à l'heure un contraste si pénible avec l'objet de la réunion épulatoire. Tentures noires, catafalques, devises et emblèmes de mort, tout s'était évanoui avec les ténèbres.
La salle du souper n'était plus qu'une admirable serre-chaude, remplie de plantes rares et odoriférantes, avec des jets d'eau, des bassins peuplés de poissons rouges et des volières remplies d'oiseaux du Brésil.
A cet aspect réjouissant, la mauvaise humeur des convives n'eut pas le courage d'éclater. Mais, quoiqu'une troupe de bergers et de bergères, dans le style Watteau, distribuât des glaces et des sorbets, la plupart des invités demandèrent à se retirer.
Il était quatre heures du matin. La fête avait . coûté plus de dix mille livres. J
Le lendemain, Grimod de la Reynière fit distribuer aux pauvres les reliefs du souper, devant la porte de l'hôtel.
Il avait fait dresser minutieusement le procès-verbal de cette étrange farce de carnaval. Il en présenta une copie à son père, en le priant de payer les frais, qu'il ne pouvait payer, lui, sur sa pension annuelle de quinze mille livres.
Le fermier général lui demanda ce que signifiaient ces cérémonies funéraires mêlées aux joyeuses orgies d'un souper.
Grimod de la Reynière répondit qu'il avait donné ce souper en l'honneur de mademoiselle Quinault, comédienne du Théâtre-Français, qui venait de mourir et qui était fort liée avec sa mère; il ajouta qu'il avait voulu faire honte aux héritiers collatéraux de cette actrice célèbre , lesquels n'avaient pas envoyé de billet d'enterrement à ses amis, et s'étaient bornés à la faire enterrer presque en cachette.
— La meilleure manière d'honorer les morts, dit-il, c'est de faire acte de bon vivant en mémoire d'eux.
Le souper de l'hôtel de la Reynière fut l'entretien de tout Paris; on en racontait des particularités monstrueuses, qui ne reposaient pas même sur un fond de vraisemblance. Les gazettes recueillirent les échos confus de cette nuit de surprises et de mystifications, plus tristes que plaisantes.
Moufle d'Angerville, qui rédigeait la suite des Mémoires secrets de Bachaumont, hésita quelque temps sur le récit qu'il adopterait.
«Jusqu'à présent, écrivait-il à la date du 7 février, on n'a remarqué que de la singularité dans la conduite de M. Grimod de la Reynière, mais il vient de se permettre une farce de carnaval, qui, par certains traits de méchanceté, le fait assimiler au marquis de Brunoy, qu'on s'imagine voir revivre en lui. » Presque tous les convives du Gueuleton avaient été malades, les uns d'avoir trop bu et trop mangé, les autres d'avoir éprouvé des émotions trop vives; plusieurs, d'un esprit plus faible et plus timoré, eurent des hallucinations et des accès de délire. L'amphitryon était au comble de ses vœux : il occupait les cent voix de la Renommée et il devenait un personnage à la mode.
Il avait trop bien réussi dans cet essai de mystification gastronomico-philosophique, pour s'en tenir à son premier succès. Le public, d'ailleurs, qui avait recherché avidement les détails les plus insignifiants du souper des funérailles de mademoiselle Quinault, s'était émerveillé surtout de certains mystères francmaçonniques , que les convives eux-mêmes n'avaient pas remarqués.
Ainsi, la salle du festin était éclairée par trois cent trente-neuf bougies, divisées par groupes formant des problèmes astronomiques; chacun des neuf services se composait de treize plats, correspondant aussi à des symboles de la science; les mets et les vins se présentaient par nombres impairs, qui pouvaient donner lieu à de prodigieux résultats mathématiques, etc.
Tout cela était très-obscur et très-ridicule; mais Grimod de la Reynière, qui avait imaginé, peut-être après coup, ces allégories numérales , n'en passa pas moins pour un autre Cagliostro.
Il eut néanmoins le bon goût de ne pas renouveler son souper funéraire, comme l'espéraient beaucoup de ses amis, et il attendit au carnaval de l'année suivante, pour essayer d'une autre espèce de souper. »

Lacroix,
Histoire des mystificateurs et des mystifiés, I