viernes, 21 de enero de 2011

La chasse à l’homme




"Tout à coup, les passagers de l’Arkansas virent déboucher d’un fourré de bananiers et de palmiers épineux deux hommes en haillons, qui détalaient de toute la vitesse de leurs jambes, espérant sans doute trouver un refuge dans les vastes marécages
dont le fleuve est bordé.

Ils étaient chaudement poursuivis par une troupe de Noirs, armés de bâtons, de fourches et même de fusils et de revolvers. Les nègres gagnaient du terrain de minute en minute et ils poussaient déjà des hurlements de triomphe en déchargeant
leurs armes dans la direction des fugitifs qui paraissaient à bout de forces.

Le capitaine de l’Arkansas, en bon Yankee passionné pour tous les sports, même pour la chasse à l’homme, donna l’ordre au timonier de se rapprocher du rivage pour permettre aux passagers de suivre les péripéties de la lutte. On vit alors que les
deux fuyards étaient un Blanc et un Peau-Rouge. Déjà les paris s’engageaient.

– Je mets cinq dollars sur le Blanc.
– Et moi dix sur le Peau-Rouge. Il a des jarrets superbes.
– Tenu ?
– Tenu !
– J’accepte les Noirs à dix contre un.

Mais tout à coup les choses prirent une autre tournure. On sait quels sont aux États-Unis le mépris et la haine des hommes blancs pour les nègres. Ceux-ci ont au théâtre des places spéciales, en chemin de fer on ne leur permet de monter que dans certains wagons, dans les restaurants même un Noir ne s’aviserait jamais de venir s’asseoir à la table où un Blanc se trouve déjà.

Les parieurs, qui s’étaient d’abord amusés de la poursuite, ne tardèrent pas à passer de la curiosité à l’indignation.

– C’est une honte, s’écria un gros marchand de blé de Saint Louis, Yankee pur sang ; voilà maintenant que les hommes noirs se mettent à chasser les citoyens américains comme si c’étaient de simples sangliers.
– C’est indigne !
– Il faut empêcher cela.
– Sus aux moricauds !
– Il faut tirer sur les nègres !…
– C’est cela !…

Les cervelles étaient arrivées à un état d’exaltation intense. Quelques gentlemen, plus décidés que les autres, intimèrent au capitaine l’ordre d’approcher l’Arkansas du rivage autant que cela serait possible et en même temps de détacher du vapeur un
canot pour recueillir les fugitifs. Le capitaine yankee qui, au fond, était exactement de l’avis de ces passagers ne se fit pas tirer l’oreille pour obéir.
Louvoyant avec précaution entre les bancs de boue, et de joncs, le vapeur se rapprocha du rivage.

Pendant ce temps, les tireurs qui venaient d’exercer leur adresse contre les caïmans s’empressaient de recharger leurs armes et couraient chercher de nouvelles munitions dans leurs cabines.

Sitôt qu’ils furent à bonne portée, les Noirs furent accueillis par une décharge générale. Trois ou quatre tombèrent, plus ou moins grièvement blessés, aux cris de joie de l’assistance.

– Bien tiré, sir ! un coup superbe. Hourra pour la vieille Amérique !
– Mort aux Noirs !

Voyant leurs camarades blessés, les nègres s’étaient arrêtés net, tout ébahis de cette intervention inattendue. Ils se gardèrent bien de riposter, sachant combien il aurait été grave pour eux d’attaquer un navire américain. Le moins qui eût pu leur
arriver eût été d’être pendus haut et court comme pirates.

Après une courte délibération, ils battirent prudemment en retraite et ils eurent bientôt disparu dans l’immense et ondoyant océan des plantations de coton et de maïs. Les deux fugitifs, sans que personne s’y opposât, gagnèrent paisiblement le
canot qui les transporta à bord du vapeur.

À peine eurent-ils mis le pied sur le pont qu’ils furent entourés d’un cercle de curieux pleins de sympathie pour l’état lamentable où ils se trouvaient. Ils offraient, il faut le dire, un spectacle pitoyable. De leurs vêtements arrachés, brûlés par place, il ne leur restait que des lambeaux. Ils étaient couverts de
boue et de sang, balafrés d’égratignures et meurtris de coups.

De tous côtés les exclamations se croisaient.
– Coquins de Noirs, dans quel état ont-ils mis ces pauvres gens !
– Il faut leur donner des habits !
– Et, avant tout, leur faire boire un bon coup de whisky, cela
les remettra.
– Ils doivent avoir faim !
– Non, le whisky d’abord, ils mangeront après..."

G. LE ROUGE

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