domingo, 13 de mayo de 2012

La séduction du désastre




Une vague de chaleur inhabituelle frappe en plein hiver la ville de Bruxelles alors qu'un astéroïde se rapproche de la Terre. Les habitants, épouvantés, descendent dans la rue dont l'asphalte fond, scrutent la météorite qui grandit à vue d'oeil. C'est alors qu'un étrange vieillard, le professeur Philippulus, vêtu d'un drap blanc et muni d'une longue barbe, harangue la foule en frappant sur un gong et s'écrie : "C'est le châtiment, faites pénitence, la fin des Temps est venue."

Nous sourions à la vue de ce personnage de pacotille d'autant que la scène se passe dans une bande dessinée, L'Etoile mystérieuse, d'Hergé (Casterman, 1947). Il semble pourtant que Philippulus, caricature du maréchal Pétain qui appelait à la repentance, ait pris le pouvoir aujourd'hui, qu'il siège peu ou prou dans tous les médias, les gouvernements, les instances officielles. Ce qu'il diffuse en continu, c'est l'effroi : du progrès, de la science, de la démographie, du climat, de la technique, de la nourriture, que sais-je ?

Dans cinq ans, dans dix ans, la Terre sera devenue inhabitable, les températures auront monté, séismes, inondations, sécheresses se multiplieront, les guerres opposeront les peuples, toutes les centrales nucléaires auront explosé. L'homme a péché par orgueil, il a détruit son habitat, ravagé la planète, il doit expier. "La fête industrielle est finie", avertissait déjà en 1979 le philosophe allemand Hans Jonas qui plaidait pour un usage éclairé de la peur et une nouvelle responsabilité envers la nature. Le pathos dominant dans notre vieille Europe est celui de la fin des temps. L'Apocalypse est inéluctable. La peur est comme une enzyme, elle s'empare de tous les sujets, s'en nourrit, les abandonne pour de nouveaux qui seront bientôt délaissés.

Voyez Fukushima : le drame n'a fait que confirmer une inquiétude qui la précédait et cherchait un aliment pour se justifier. Dans six mois, un nouveau thème, pandémie, grippe aviaire, craintes alimentaires, fonte de la banquise, ondes maléfiques, antennes paraboliques, nous mobilisera. Double étonnement à cet égard : le catastrophisme règne surtout dans les pays occidentaux, comme s'il était la résidence secondaire des peuples privilégiés, le soupir de gros chats ronronnant dans le confort.

Chez nous, l'aversion au risque a pris une telle ampleur que nous vivons l'entrelacement de nos drames privés et de l'épopée mondiale comme une menace permanente. Le drame qui frappe les lointains a ceci de singulier qu'il transforme la platitude en aventure à haut risque : cela pourrait nous arriver. Etrange paradoxe : en dépit de la crise, nous vivons mieux en Europe que partout ailleurs, au point que les migrants du monde entier veulent y prendre pied ; jamais pourtant nous n'avons autant vilipendé nos sociétés.

Les discours alarmistes, qu'ils portent sur l'atome, le climat, l'avenir de la planète, souffrent d'une contradiction. Si la situation est aussi grave qu'ils le prétendent, à quoi bon s'insurger. Pourquoi ne pas se prélasser en attendant le déluge ? Quant aux solutions suggérées, elles semblent inférieures à la gravité du mal. On sait ce que proposent la plupart des courants de cette mouvance : abandonner la voiture, les voyages en avion, consommer local, délaisser la viande, recycler ses déchets, planter des arbres, modérer ses désirs, s'appauvrir volontairement.

Tout ça pour ça ! Enormité du diagnostic, dérision des remèdes. En gentils boy-scouts, on nous prodigue des conseils d'économie ménagère dignes de nos grands-mères. Puisque nous sommes dépossédés de tout pouvoir face à la planète, nous allons monnayer cette impuissance en petits gestes propitiatoires, monter les escaliers à pied, devenir végétariens, faire du vélo, qui nous donneront l'illusion d'agir pour la Terre.

Quant aux Chinois, aux Indiens, aux Brésiliens, ils doivent retourner à leur misère, illico, pas question qu'ils se développent sous peine de nous faire sombrer. L'humour involontaire du discours apocalyptique, c'est de mettre tout au neutre ; en voulant nous persuader du chaos planétaire, il intègre notre disparition éventuelle à la tiédeur quotidienne. Il voudrait nous réveiller, il nous engourdit. Les énergies sales, la pollution, les multinationales qui conspirent à nous empoisonner enfièvrent notre calme existence d'un frisson inédit. L'ennemi est parmi nous et en nous, il guette nos moindres défaillances, d'autant plus insidieux qu'il est invisible.

Si les rites anciens avaient pour fonction d'évacuer la violence d'une communauté sur une victime expiatoire, les rites contemporains ont pour fonction de dramatiser le statu quo et de nous faire vivre dans l'exaltante proximité du cataclysme.

Pour échapper à l'incertitude de l'histoire, on décrète donc la certitude du désastre : cela permet de se reposer, peinards, dans les douceurs de l'abomination. Qu'importe la date de l'effondrement, il nous frappera quoi qu'il arrive. Le discours de la crainte ne dit pas peut-être, il dit : l'horreur est sûre. Imperméable au doute, il sait de toute éternité et se contente d'enregistrer les étapes de la dégradation. Le prophète est un réducteur de hasard, il offre la même réponse à toutes les interrogations. Le soupçon nous vient alors que les Cassandre innombrables qui vaticinent sous nos climats veulent moins nous mettre en garde que nous fustiger.

Quand l'intellectuel européen endosse le costume de la Pythie et d'une Pythie bardée de science et de statistiques, il cumule les fonctions du rebelle qui s'insurge et du voyant qui s'élève. Dans le judaïsme classique, le prophète cherchait à revivifier la cause de Dieu contre les rois et les puissants. Dans le christianisme, les mouvements millénaristes portaient en eux une espérance de justice contre l'Eglise et ses prélats qui vivaient dans le luxe, trahissaient le message des Evangiles. Dans une société laïque, le prophète n'a d'autre viatique que son indignation. Il arrive alors qu'enivré par sa propre parole, il s'arroge une légitimité indue et appelle de ses voeux la destruction qu'il prétend récuser. Tel est le renversement : l'Apocalypse devient pour ses partisans notre seule chance de salut.

Comme ces réactionnaires qui, dans les années 1960-1970, souhaitaient aux jeunesses européennes une bonne guerre pour les calmer, nos atrabilaires espèrent que nous allons toucher le fond pour nous éveiller enfin. Vous méritez une bonne leçon, vous n'avez pas assez souffert, vous devez en baver ! C'est un véritable voeu de mort qu'ils adressent alors aux populations. Ce ne sont pas de grandes âmes qui nous mettent en garde, mais de tout petits esprits qui nous souhaitent beaucoup de malheurs si nous avons l'outrecuidance de ne pas les écouter. La catastrophe n'est pas leur hantise, mais leur jouissance la plus profonde. Fukushima fut pour eux comme l'affaire Dreyfus pour l'extrême droite française, non un épouvantable drame mais une divine surprise. Enfin, ils tenaient leur tragédie ! La distance est courte entre la lucidité et l'aigreur, la prédiction et l'anathème.

En inoculant le poison de la terreur dans les esprits, ce prosélytisme sombre provoque la pétrification. Le tremblement qu'il provoque retombe comme un mauvais soufflé. C'est à l'inquiétude que revient la dernière réplique ou plutôt à la volonté de conjurer l'aléa par tous les moyens. Nous expliquer que nous marchons au bord du précipice et que nous allons y tomber ressemble à la philosophie de Gribouille : comme si l'on refusait de venir au monde au motif que l'on va mourir un jour. On voulait nous alarmer, on nous désarme. C'est peut-être l'objectif de ce bruyant tambour de la panique qu'on joue à nos oreilles depuis si longtemps : nous infantiliser, nous rendre plus dociles.

Au lieu d'encourager la résistance - les sociétés humaines survivent aux pires calamités et développent une intelligence des périls -, il propage découragement et désespoir. Le catastrophisme ? Le meilleur instrument de résignation politique et philosophique. Nulle question de nier la gravité des problèmes qui se posent à nous. S'il est au moins une leçon à tirer du Japon, c'est de ne jamais construire de centrales nucléaires dans une zone sismique. Mais l'affolement, la paranoïa ont toujours été les outils favoris des dictatures avides de déposséder les citoyens de tout moyen d'action. Une démocratie ne peut en user durablement sans se saborder.

L'Apocalypse chrétienne se voulait une révélation, le passage dans un autre ordre du temps, une espérance eschatologique tendue vers l'avènement du royaume de Dieu. Celle d'aujourd'hui est sans dévoilement, elle énonce juste la sentence finale. Elle ne propose rien, elle tétanise : apocalypse sèche. Nulle promesse de rachat, le seul idéal est celui des survivants, l'agrégation de centaines de millions d'hommes qui se repentent de leurs erreurs et veulent échapper au chaos, comme dans La Route, le beau roman de Cormac McCarthy.

Comment s'étonner, quand tant d'esprits brillants délirent, que fleurissent les prévisions les plus aberrantes, telle celle du calendrier maya, prévoyant la fin de la planète en 2012. Toute la surface de la Terre devrait disparaître sauf un petit village de l'Aude, en France, Bugarach, pris d'assaut par tous les illuminés du globe au grand dam de ses habitants, effrayés par cette publicité. L'Armageddon est imminent. On se rêve en Job ou en Jérémie, on finit en Paco Rabanne !


Pascal Bruckner, LE MONDE | 30.04.2011

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