jueves, 31 de octubre de 2013

La Nonne Sanglante

 
"Un revenant fréquentait le château de Lindemberg, de manière à le rendre inhabitable. Apaisé ensuite par un saint homme, il se réduisit à n'occuper qu'une chambre, qui était constamment fermée. Mais tous les cinq ans, le cinq de mai, à une heure précise du matin, le fantôme sortait de son asile.
C'était une religieuse couverte d'un voile, et vêtue d'une robe souillée de sang. Elle tenait d'une main un poignard, et de l'autre une lampe allumée, descendait ainsi le grand escalier, traversait les cours, sortait par la grande porte, qu'on avait soin de laisser ouverte, et disparaissait.
 
Le retour de cette mystérieuse époque était près d'arriver, lorsque l'amoureux Raymond reçut l'ordre de renoncer à la main de la jeune Agnès, qu'il aimait éperdument.
 
Il lui demanda un rendez-vous, l'obtint, et lui proposa un enlèvement. Agnès connaissait trop la pureté du coeur de son amant, pour hésiter à le suivre: «C'est dans cinq jours, lui dit-elle, que la nonne sanglante doit faire sa promenade. Les portes lui seront ouvertes, et personne n'osera se trouver sur son passage. Je saurai me procurer des vêtements convenables, et sortir sans être reconnue; soyez prêt à quelque distance….» Quelqu'un entra alors et les força de se séparer.
Le cinq de mai, à minuit, Raymond était aux portes du château. Une voiture et deux chevaux l'attendaient dans une caverne voisine.
 
Les lumières s'éteignent, le bruit cesse, une heure sonne: le portier suivant l'antique usage, ouvre la porte principale. Une lumière se montre dans la tour de l'est, parcourt une partie du château, descend….. Raymond apperçoit Agnès, reconnaît le vêtement, la lampe, le sang et le poignard. Il s'approche; elle se jette dans ses bras. Il la porte presque évanouie dans la voiture; il part avec elle, au galop des chevaux.
 
Agnès ne proférait aucune parole.
 
Les chevaux couraient à perte d'haleine; deux postillons, qui essayèrent vainement de les retenir, furent renversés.
 
En ce moment, un orage affreux s'élève; les vents sifflent déchaînés; le tonnerre gronde au milieu de mille éclairs; la voiture emportée se brise…. Raymond tombe sans connaissance.
 
Le lendemain matin, il se voit entouré de paysans qui le rappellent à la vie. Il leur parle d'Agnès, de la voiture, de l'orage; ils n'ont rien vu, ne savent rien, et il est à dix lieues du château de Lindemberg.
 
On le transporte à Ratisbonne; un médecin panse ses blessures, et lui recommande le repos. Le jeune amant ordonne mille recherches inutiles, et fait cent questions, auxquelles on ne peut répondre. Chacun croit qu'il a perdu la raison.
 
Cependant la journée s'écoule, la fatigue et l'épuisement lui procurent le sommeil. Il dormait assez paisiblement, lorsque l'horloge d'un couvent voisin le réveille, en sonnant une heure. Une secrète horreur le saisit, ses cheveux se hérissent, son sang se glace. Sa porte s'ouvre avec violence; et, à la lueur d'une lampe posée sur la cheminée, il voit quelqu'un s'avancer: C'est la nonne sanglante. Le spectre s'approche, le regarde fixement, et s'assied sur son lit, pendant une heure entière. L'horloge sonne deux heures. Le fantôme alors se lève, saisit la main de Raymond, de ses doigts glacés, et lui dit: Raymond, je suis à toi; tu es à moi pour la vie. Elle sortit aussitôt, et la porte se referma sur elle.
Libre alors, il crie, il appelle; on se persuade de plus en plus qu'il est insensé; son mal augmente, et les secours de la médecine sont vains.
 
La nuit suivante la nonne revint encore, et ses visites se renouvelèrent ainsi pendant plusieurs semaines. Le spectre, visible pour lui seul n'était aperçu par aucun de ceux qu'il faisait coucher dans sa chambre.
 
Cependant Raymond apprit qu'Agnès, sortie trop tard, l'avait inutilement cherché dans les environs du château; d'où il conclut qu'il avait enlevé la nonne sanglante. Les parents d'Agnès, qui n'approuvaient point son amour, profitèrent de l'impression que fit cette aventure sur son esprit, pour la déterminer à prendre le voile.
 
Enfin Raymond fut délivré de son effrayante compagne. On lui amena un personnage mystérieux, qui passait par Ratisbonne; on l'introduisit dans sa chambre, à l'heure où devait paraître la nonne sanglante. Elle le vit et trembla; à son ordre, elle expliqua le motif de ses importunités: religieuse espagnole, elle avait quitté le couvent, pour vivre dans le désordre, avec le seigneur du château de Lindemberg: infidèle à son amant, comme à son Dieu, elle l'avait poignardé: assassinée elle-même par son complice qu'elle voulait épouser; son corps était resté sans sépulture et son âme sans asyle errait depuis un siècle. Elle demandait un peu de terre pour l'un, des prières pour l'autre. Raymond les lui promit, et ne la vit plus..."
 
Charles Nodier, Infernaliana

domingo, 27 de octubre de 2013

Let Us Now Praise Famous Death Dwarves

In Memoriam
Lewis Allan "Lou" Reed (March 2, 1942 – October 27, 2013)
 and Leslie Conway "Lester" Bangs (December 13, 1948 – April 30, 1982)


Lou started off with a backhanded compliment that turned into a kudoferous insult midway. "You know that I basically like you in spite of myself. Common sense leads me to believe that you´re an idiot, but somehow the epistemological things that you come out with sometimes betray the fact that you´re kind of onomatopoetic in a subterranean reptilian way"
"Goddam, Lou", I enthused, "You sound like Allen Ginsberg!"
"You sound like his father. You should do like Peter Orlovsky and go have shock. You don´t know any more than when you started. You just kind of chase your tail".
Damm, beat me to the first good left hook. "That´s what I was gonna say to you! Do you ever feel like a self-parody?"
"No. If I listened to you assholes I would. You´re comic strips".
"That´s okay". I hoohawed, losing ground steadily, "I don´t mind being a comic strip. Transformer was a comic strip that transcended itself".
He told me to shut up, and we sat there and stared at each other like two old geezers at the spittoon.
"Okay, I summoned my bluster, "now let´s decide whether we´re gonna talk about me or yyou.
"You"
"All right, you start".
"Okay.. umm... who´s gonna win the pennant?"
I don´t know shit about sports. "I saw Bowie the other night", I said.
"Lucky you. I think it’s very sad.
"He ripped off all your riffs, obviously" (...)
"Everybody steals riffs. You steal yours. David wrote some really great songs.
"Aw, c’mon" I shouted at the top of my longs, "anybody can write great songs! Sam the Sham wrote great songs! Did David ever write anything better than “Wooly Bully”?
"You ever listen to the Bewlay Brothers, shithead?
"Yeah, fucker, I listened to those fuckin’ lyrics, motherfucker!
"Name one lyric from that song.
"I didn’t listen–I’ve heard it…but what I and millions of fans all over wanna know about Bowie is: first you, then Jagger, then Iggy. What in the hell’s he got?
"Jagger and Iggy?
"Yeah, you know he fucks everybody in the rock and roll circuit. He’s a bigger groupie than Jann Wenner!
Dead pan. "He’s the one who’s getting fucked.
"Didja fuck ‘im?" All bravado. But like bullfighting on a handball court.
"He’s fucking himself. He doesn’t know it, though". Even. Level. Vibrating soundless hum.
(...) "Tatht Bowie ripped off all his shit that´s decent from you, you and Iggy!
"What does Iggy have to do with it?
"You were the originals!
"THe original what?
I went on about Iggy and bowie, and he surprised me with a totally unexpected blast at the Pop. "David tried to help the cat. David´s brilliant and Iggy is... stupid. Very sweet but very stupid (...)
I decided that I´d had enough of this horseshit, so I bulldozed on: "Did you shoot speed tonight before you went on?"
He acted genuinely surprised. "Did I shoot speed? No I didn´t. Speed kills. I´m not a speedfreak". This started out as essentially the same rap Lou gave me one time when I went to see the Velvets at the Whisky in 1969, as he sat there in a dressing room drinking honey from a jar and talking a mile a minute, about all the "energy in the strets of New York", and lecturing me about the evils of drugs. All speedfreaks are liars; anybody that keeps their mouth open that much can´t tell the truth all the time or theýd run out of things to say. But no he got downright clinical. "You better define your terms. What kind of speed do you do -hydrochloride meth, hydrochloride amphetamine, how many milligrams...?"
The pharmacological lecture was in full swing, and all I could do was giggle derisively. "I used to shoot Obetrols, shit, man!"
"Bullshit you used to shoot Obetrols". Lou was warming to his subject now, revving up. Closing in for the kill. Show you up, punk. "You´d be dead, you´d kill yourself. You were probably stupid and didn´t even put´em through cotton. you could have gotten gangrene that way..."
Then he´s pressing me again, playing dirty: "What´s an Obetrol"
I got mad again. "It´s in the neighborhood of Desoxyn. You know what an Obetrol is, you lyin´sack of shit! This is the fourth time I´ve interviewed you and you lied every time! The first time-
"What´s Desoxyn?" He had just said this, in the same dead monotone, for the fifteenth time. Interrupting me every second word in the tirade above, coldly insistent, sure of himself, all the clammy finality of a technician who knows every inch of his lab with both eyes put out.
But I was cool. "It´s a Methedrine derivative.
The kill: IT´s fifteen miligrams of pure methamphetamine hydrochloride with some cake paste to keep it together". Like an old green iron file slamming shut. "If you do take speed" he continued "you´re a good example of why speeedd freaks have bad names. (...) You make it make it goo f for the rest of us by taking the crap off the market. Plus you´re poor (I told you he´d stop at nothing. It´s this kind of thing that may well be Lou Reed´s last tenuous hold on herodom. And I don´t mean heroism) And even if you weren´t poor you wouldn´t know what you were buying anyway. You wouldn´t know how to weigh it, you don´t know your metabolism, you don´t know your sleeping quotient, you dont´know when to eat and not to eat, you don´t about electricity...
"The main thing is money, power and ego" I said, quoting an old Ralph J. Gleason column for some reason. I was getting a little dazed.
"No, it has to do with electricity and the cell structure.
I decided to change my tack again. "Lou, we´re gonna have to do it straight. I´ll take off my sunglasses if you´ll take off yours": He did. I did. Focus in on shriveled body sprawled on the bed facing me with Thing behind him staring at beehives on the moon, Lou's sallow skin almost as whitish yellow as his hair, whole face and frame so transcendentally emaciated he had indeed become insectival. His eyes were rusty, two copper coins lying in desert sands under the sun all day with telephone wires humming overhead, but he looked straight at me. Maybe through me...
(...) "Do you ever resent people for the way that you have lived out what they might think of as the dark side of their lives for them, vicariously, in your music or your life?
He didn´t seem to have the slightest idea what I was talking about; shook his head.
"LIke", I pressed on, "I listen to your records shootin´mack, shootin´speed, commiting suicide-"
"That´s three percent out of a hundred songs
"Like with all this decadence and glitter shit -none of it would have happened if not for you, and yet I wonder if you-
"I didn´t have anything to do with it
"Bullshit, you started it, singing about smack, drag queens, etc
"What´s decadent about that?"
"Okay, let´s define decadence. You tell me what you think is decadence.
"You. Because you used to be able to write and now you´re just fulla shit. You don´t keep track of music, you´re not on top of what´s happening, you don´t know the players or who´s doin´what. It´s all jive, you´re getting very egocentric"
I let it pass. The true artist does not stoop to respond in kind to jibes from an old con. Besides, he was half right. But I simply could not believe that he could so blithely disclaim everything that he had disseminated, no, stood for and exploited, for so many years. It was like seeing a dinosaur retreating into an ice cave. He´d done the same thing before. Last interview he merely disclaimed association with the gay movement (...). "I dismissed decadence when I did "The Murder Mystery". Grand sweeping statements like this are the kind of bullshit to which this pop star is particularly prone. Like all the rest of them, I guess.
"Bullshit man, when you did Transformer you were playing to pseudo-decadence, to an audience that wanted to by a reprocessed form of decadence..."
We argued a bit about the autobiographic content of his songs, and Lou asserted, predictably, that his songs were not autobiographical but existed in a zone of their own, and moreover could only be truly understood by a certain distinct elite audience (...)I asked him if all his songs had elite meanings to please explain to me the secret meaning of Sally´s "Animal Language", otherwise known as the Bow Wow Song (dead dog meets cat, they try to fuck, fail, shoot up fat man´s sweat) (really a specimen of mind rot at its finest).
"Animal Language isn´t obvious. Who do you  think the animals are? You think it´s a dog and a cat? Who´s the dog, who´s the cat, who are the animals that are so fucked up they gotta shoot up somebody´s seat to get off?
I dunno, Lou, you tell me. There are eight million stories in the Naked City... "One thing I like about you" I interjected "is that you´re not afraid to lower yourself. For instance, New York Stars. I thought you were lowering yourself by splattering all these people like the Dolls and dumb little bands with your freelance spleen, but then I realized that you´ve been lowering yourself for years
HIs riposte: "You really are an asshole. You went past assholism into some kind urinary tract. The next time you come up with a phrase as good as "curtains laced with diamonds dear for you" instead of all this Dee-troit bullshit, let me know.
"Obviously"; i sadi" what you´re selling under your name now is pasteurized decadence. In the old days you were really a badass, Lou, but now it´s all pasteurized.
He told me that I was jaded. "You´ve made a career out of being a degenerate " "I said, "and I think you should fess up to that. You have not primarily distinguished yourself as a musician; although you have come up with some great riffs, and I don´t know why you keep trying to play me all this high-tech music crap, because basically you´re a lit.. In your worst moments you could be considered like a bad imitation of Tennesee Williams"
"That´s like saying in your worst moments you could be considered a bad imitation of you
"Don´t you ever feel like a victim of yourself?
"No.
(..)
I never met a hero I didn´t like. But then, I never met a hero. But then, maybe I wasn´t looking for one.

Lester Bangs,

Let Us Now Praise Famous Death Dwarves: Or How I Slugged it Out With Lou Reed and Stayed Awake
Creem, March 1975

viernes, 25 de octubre de 2013

Poétique de l´inceste


"Tous avaient été, de génération en génération, des hommes particulièrement impitoyables. Tous, sans exception, avaient tué dans leurs âmes les sentiments humains, comme ils tuaient les hommes. Le caractère le plus marqué de leur terrible race avait été une atroce impitoyabilité. Tempéraments aussi absolus qu’indomptables, dont les passions avaient la faim des tigres, c’étaient de ces gens qui croyaient le monde créé pour eux, et qui, pour faire cuire seulement l’oeuf de leur déjeuner auraient incendié toute une ville. Quand ils s’avisaient d’être débauchés, c’était de la débauche qui va jusqu’au sang et jusqu’à la mort... Un jour, l’un d’eux avait enlevé à un de ses écuyers une jeune fille qu’il aimait, et l’ayant violée, il l’avait tuée à coups de boule de quilles, dans un des fossés du château. Pour lui, elle n’avait été qu’une quille de plus ! Un autre, en sortant ivre d’une de ces orgies nocturnes comme ce damné château était accoutumé d’en voir, et se présentant le matin à la communion, passa son épée à travers le corps du prêtre qui la lui avait refusée, et le massacra, tenant l’hostie, sur les marches mêmes de l’autel. Un troisième avait assassiné son frère de ses propres mains, et avait mis le signe de Caïn sur sa race, qui, un jour, devait l’y retrouver... 

Tout tremblait, dans un pays qui, d’ordinaire, ne tremble devant rien, quand on pensait aux Ravalet, et l’horreur pour ces hommes tragiques était devenue si forte, qu’on s’attendait à voir sortir d’eux, un jour ou l’autre, non plus des créatures à visages d’hommes ou de femmes, mais des êtres à forme et à face inconnues, et on disait dans le pays, à chaque grossesse d’une Ravalet, avec un frisson de curiosité et d’épouvante : « Que va-t-il nous tomber de ce ventre ? Que va-t-il nous vomir d’affreux sur la contrée ? » Mais cette horrible attente fut trompée. Les monstres qu’on attendait furent deux enfants de la plus pure beauté, qui sortirent tout à coup, un jour, comme deux roses, de cette mare de sang des Ravalet.

Analogie singulière et mélancolique ! Dans l’écusson des Ravalet, il y avait, fleurissante, une rose en pointe. Il y en eut aussi deux à l’extrémité de leur race, mais ces deux-là portaient dans leur double corolle la cantharide qui devait leur verser la mort dans ses feux... Julien et Marguerite de Ravalet, ces deux enfants, beaux comme l’innocence, finirent par l’inceste la race fratricide de leur aïeul. Il avait été, lui, le Caïn de la haine. Ils furent, eux, les Caïns de l’amour, non moins fratricide que la haine ; car en s’aimant, ils se tuèrent mutuellement du double coup de couteau de l’inceste qu’ils avaient voulu tous les deux.
Hélas ! comment le voulurent-ils ? Comment s’aimèrent-ils, ces infortunés contre qui le monde de leur temps n’éleva jamais aucun autre reproche que celui de leur amour ?... Ce qui fait de l’inceste un crime si rare, c’est l’accoutumance. Dans le château solitaire où ils furent élevés, Julien et Marguerite de Ravalet avaient dû, à ce qu’il semblait, assez s’accoutumer à eux-mêmes pour que leur dangereuse beauté ne fût pas mortelle à leurs âmes ; mais ils étaient la dernière goutte du sang des Ravalet, et leur fatal amour fut peut-être leur inaliénable héritage... Qui a jamais su l’origine de cet amour funeste, probablement déjà grand quand on s’aperçut qu’il existait ?... À quel moment de leur enfance ou de leur jeunesse trouvèrent-ils dans le fond de leurs coeurs la cantharide de l’inceste, souterrainement endormie, et lequel des deux apprit à l’autre qu’elle y était ?... Combien de temps avant les murmures grossissants des soupçons et l’éclat détonant du scandale, dura leur haletant bonheur, coupé de remords et de hontes, mais qui devint bientôt assez puissant pour les étouffer ?... Séparés, en effet, le fils exilé au loin et la fille mariée, de par l’impérieuse autorité paternelle, le fils revint tout à coup au château comme la foudre, et enleva sa soeur comme un tourbillon. Où allèrent-ils engloutir leur bonheur et leur crime, ces deux êtres qui trouvaient le paradis terrestre dans un sentiment infernal ?... Questions vaines ! On l’a ignoré. Pendant plus d’une année on perdit leur trace, et on ne la retrouva qu’à Paris, par un triste jour de Décembre, – mais, pour le coup, ineffaçable – sur un échafaud ! – et sanglante. 

Muette sur ce drame intime et profond d’un amour qui n’a eu pour témoins que les murs de ce château, dont les pierres, pour nous, suintent l’inceste encore, et les bois et les eaux qui les virent si délicieusement et si horriblement heureux sous leurs ombres ou sur leurs surfaces et qui n’ont rien révélé de ce qu’ils ont vu à personne, la Tradition, la grossière Tradition qui ne regarde pas dans les âmes, se trouve à bout de tout quand elle a écrit le mot indigné d’inceste et qu’elle a montré du doigt le billot où les deux incestueux couchèrent sous la hache leurs belles têtes, si belles qu’elle-même, la brutale Tradition, les a trouvées belles, et que le seul détail qu’elle n’ait pas oublié, dans cette histoire psychologiquement impénétrable, tient à cette surprenante beauté. Celle de Marguerite était si grande, qu’en montant les marches de l’estrade sur laquelle elle allait mourir et comme elle relevait sa jupe sur ses bas de soie rouge pour ne pas s’entortiller dans ses plis et pour monter d’un pas plus ferme, cette beauté, comme une insolation, égara les sens et la main du bourreau qui allait la tuer, mais qu’elle châtia de son insolente démence en le frappant ignominieusement à la face.
Ceci se passait en place de Grève, le deux Décembre 1603, Henri IV régnant. Ce Roi, qui a entrelacé le surnom de bon dans le surnom de grand et en a fait le plus glorieux chiffre qu’un souverain puisse jamais porter, sentit, paraît-il, sa bonté hésiter devant le coup de hache de sa justice ; mais sa femme, Marguerite de Valois (Marguerite aussi comme la coupable !), raffermit en lui le justicier. Elle avait à son compte, sur son âme, assez d’incestes, pour se punir elle-même dans l’inceste de Marguerite de Ravalet.
(...)
Après l’exécution, le Roi ordonna de remettre leurs deux cadavres à la famille, qui les fit inhumer dans l’église de Saint-Julien-en Grève, avec cette épitaphe :
« Ci gisent le frère et la soeur. Passant, ne t’informe pas de la cause de leur mort, mais passe et prie Dieu pour leurs âmes ».
L’église de Saint-Julien-en-Grève est devenue l’église abandonnée de Saint-Julien-le-Pauvre, et ceux qui y passent n’y prient plus devant l’épitaphe effacée. Mais où il faut passer pour prier pour eux, – si on prie, – c’est dans ce château où ils sont certainement plus que dans leur tombe. J’y suis passé cette année, par un automne en larmes, et je n’ai jamais vu ni senti pareille mélancolie. Le château, dont alors on réparait les ruines, que j’aurais laissées, moi, dans leur poésie de ruines, car on ne badigeonne pas la mort, souvent plus belle que la vie, ce château a les pieds dans un lac verdâtre que le vent du soir plissait à mille plis... C’était l’heure du crépuscule. Deux cygnes nageaient sur ce lac où il n’y avait qu’eux, non pas à distance l’un de l’autre, mais pressés, tassés l’un contre l’eau comme s’ils avaient été frère et soeur, frémissants sur cette eau frémissante. Ils auraient fait penser aux deux âmes des derniers Ravalet, parties et revenues sous cette forme charmante ; mais ils étaient trop blancs pour être l’âme du frère et de la soeur coupables. Pour le croire, il aurait fallu qu’ils fussent noirs et que leur superbe cou fût ensanglanté..."

Barbey d´Aurevilly, Une page d´histoire

Système de l´Agression: Petite Onomastique Punk



"Le rocker, citoyen d´Occident, porte avec lui la crise, toutes les crises du monde où il évolue, qu´il chante et musicalise : le ressentiment social, l´insuffisance des plaisirs, le désir deçu, l´amour en deçà des espérances, la haine de soi qu´engendre l´individualisme jamais accompli tout à fait, l´impossible solidarité entre les hommes, le croît de la violence, de la pollution, des dysfonctionnements en tous genres, la faillite de la société d´organisation. Dans son discours, cette conscience aiguë de l´imperfection de la civilisation se convertit en anathèmes contre le système, en appels à une consommation ici et maintenant, au nom de la compensation.

(...) Outre les paroles des chants, parfois d´un intense pouvoir poétique, cette rancoeur agressive se retrouve significativement affichée dans le nom même que se donnent les groupes punk rock: une apellation souvent porteuse de mise en garde, de menace ou d´intimidation. On en prendra pour preuve, véritable éloge de la radicalité, l´index onomastique que propose le site spécialisé PunkRock.org. (...) Le nom de maints groupes punk, de manière ouverte, fera fréquemment état d´un aveu d´impuissance devant l´état du monde, perçu comme ravagé, apocalyptique, perdu pour l´humanité:  The Mummies, Extinction of Mankind, Doom, Lethal Rejection, Major Accident, Nuclear Assault, Napalm Death, Toxic, Siniestro Total, Tsunami... 

Dans cet univers en bout de course, c´est logiquement que l´on convoque le thème de la fin et du triomphe de la mort: Amen, Ash, Funeral Dress, The Bones, Broken Bones, Negazzione, The Necronauts, Dead Boys, Dead City Rejects, THe Skulls... L´immaturité, de manière non moins logique, est proclamée et formellement assumée: Adolescents, The Automatics, Bad Brains, Brainless Wankers, The No Talents... Elle vient dire que ce monde, décidément, n´est pas à notre mesure, qu´il n´est pas fait pour nous, ou nous pour lui. La référence à l´immaturité, dans bien des cas, confinera à l´aveu de la mauvaise santé présumée ou du déphasage sanitaire: The Sick, Depression, Beer Drinking Fools... et plus encore, avec l´évocation d´une différence radicale qui éloigne le rocker de l´humanité standard: Beatnik Termites, Cockney Rejects, The Oppressed, The Forgotten, The Proletariat, The Bautiful Mistake, THe MOnsters, Bastard Squad, The Horrors, Psychotic REaction, The Meatmen, Electric Frankenstein...

Autre horizon d´attente implicite dans le nomo que se donne un nombre élevé de bands punks, le désordre public, la sécession politique: Against All Authority, Authority  Zero, Bad Religion, Black Flag, Common Enemy, Conflict, Destroy Anything, Disorder, Dawn by Law, Savage Republic, Autopilot Of... tandis qu´essaime le préfixe "anti", ce sème par excellence de l´opposition: Anti Cimex, Anti-Clockwise, Antidote, Anti-Flag, Anti-Heros, ANti NOwhere League, Antiseen, Antiskeptic....

Autre citation récurrente, la violence physique exercée sur autrui, le crime même, que l´on semble admettre comme une nécessité au nom de la prophylaxie et d´inclinations prophétiques (tuez, le monde en ressortira plus propre): Agression, The Butcher, Driller Killer, Satanic Surfers, Klass Kiminale, Snuff, Los VIoladores.. et ce jusqu´à cet exemple singulier, celui du groupe Lee Harvey  Oswald qui se baptise en s´appropriant le nom de l´assassin du président américain John Fitzgerald Kennedy.

Enfin, le trash, qui ajoute à l´atmosphère horrifique ou de décomposiiton générale dont le band punk veut être à la fois le témoin, le relais et le dénonciateur: Anal Cunt, Dirty  Old Men, The Flesh Eaters, In The Shit...

(...) La brutalité se révèle à double entrée. y affirme-t-on sa violence en l´exposant comme un emblème bruyant, c´est parce que le réel est en soi violent mais aussi parce qu´il convient qu´il le soit encore plus. De la violence sule que l´on sème au gré des notes, des incendies seuls qu´on allume de son cri sortira le mieux, comme un phénix. Car le jour viendra après la nuit et si la nuit demeure, du moins le (punk) rocker aura-t-il fait preuve de lucidité. Le (punk) rock et une représentation, tout compte fait: représentation d´une réalité dure que la musique et le chant ne sauraient amender mais, du moins, qu´ils ont le pouvoir de citer à comparaîter, qu´ils s´offrent le droit de dénoncer, de conchier sur fond de guitares hurlantes. Est-ce à dire, tout bien pesé, une trahison concrète de la violence, une violence réduite dans ce cas à un simulacre, à un investissement tout au plus cathartique?"

Paul Ardenne, Extrême. Esthétiques de la limite dépassée (2006)

viernes, 18 de octubre de 2013

Le cannibalisme expliqué aux enfants

 

 Où le cannibalisme est traité théoriquement

— Qu’avons-nous donc tant à redouter de la Nouvelle-Zélande? demanda Glenarvan.
— Les sauvages, répondit Paganel.
— Les sauvages! répliqua Glenarvan. Ne peut-on les éviter, en suivant la côte? D’ailleurs, une attaque de quelques misérables ne peut préoccuper dix européens bien armés et décidés à se défendre.
— Il ne s’agit pas de misérables, répondit Paganel en secouant la tête. Les néo-zélandais forment des tribus terribles, qui luttent contre la domination anglaise, contre les envahisseurs, qui les vainquent souvent, qui les mangent toujours!
— Des cannibales! s’écria Robert, des cannibales!»
Puis on l’entendit qui murmurait ces deux noms:
«Ma soeur! Madame Helena!
— Ne crains rien, mon enfant, lui répondit Glenarvan, pour rassurer le jeune enfant. Notre ami Paganel exagère!
— Je n’exagère rien, reprit Paganel. Robert a montré qu’il était un homme, et je le traite en homme, en ne lui cachant pas la vérité. Les néo-zélandais sont les plus cruels, pour ne pas dire les plus gourmands des anthropophages. Ils dévorent tout ce qui leur tombe sous la dent. La guerre n’est pour eux qu’une chasse à ce gibier savoureux qui s’appelle l’homme, et il faut l’avouer, c’est la seule guerre logique. Les européens tuent leurs ennemis et les enterrent. Les sauvages tuent leurs ennemis et les mangent, et, comme l’a fort bien dit mon compatriote Toussenel, le mal n’est pas tant de faire rôtir son ennemi quand il est mort, que de le tuer quand il ne veut pas mourir.
— Paganel, répondit le major, il y a matière à discussion, mais ce n’est pas le moment. Qu’il soit logique ou non d’être mangé, nous ne voulons pas qu’on nous mange. Mais comment le christianisme n’a-t-il pas encore détruit ces habitudes d’anthropophagie?
— Croyez-vous donc que tous les néo-zélandais soient chrétiens? Répliqua Paganel. C’est le petit nombre, et les missionnaires sont encore et trop souvent victimes de ces brutes. L’année dernière, le révérend Walkner a été martyrisé avec une horrible cruauté. Les maoris l’ont pendu. Leurs femmes lui ont arraché les yeux. On a bu son sang, on a mangé sa cervelle. Et ce meurtre a eu lieu en 1864, à Opotiki, à quelques lieues d’Auckland, pour ainsi dire sous les yeux des autorités anglaises. Mes amis, il faut des siècles pour changer la nature d’une race d’hommes. Ce que les maoris ont été, ils le seront longtemps encore. Toute leur histoire est faite de sang. Que d’équipages ils ont massacrés et dévorés, depuis les matelots de Tasman jusqu’aux marins du Hawes! et ce n’est pas la chair blanche qui les a mis en appétit. Bien avant l’arrivée des européens, les zélandais demandaient au meurtre l’assouvissement de leur gloutonnerie.
Maints voyageurs vécurent parmi eux, qui ont assisté à des repas de cannibales, où les convives n’étaient poussés que par le désir de manger d’un mets délicat, comme la chair d’une femme ou d’un enfant!
— Bah! fit le major, ces récits ne sont-ils pas dus pour la plupart à l’imagination des voyageurs?
On aime volontiers à revenir des pays dangereux et de l’estomac des anthropophages!
— Je fais la part de l’exagération, répondit Paganel. Mais des hommes dignes de foi ont parlé, les missionnaires Kendall, Marsden, les capitaines Dillon, d’Urville, Laplace, d’autres encore, et je crois à leurs récits, je dois y croire. Les zélandais sont cruels par nature. À la mort de leurs chefs, ils immolent des victimes humaines. Ils prétendent par ces sacrifices apaiser la colère du défunt, qui pourrait frapper les vivants, et en même temps lui offrir des serviteurs pour l’autre vie! Mais comme ils mangent ces domestiques posthumes, après les avoir massacrés, on est fondé à croire que l’estomac les y pousse plus que la superstition.
— Cependant, dit John Mangles, j’imagine que la superstition joue un rôle dans les scènes du cannibalisme. C’est pourquoi, si la religion change, les moeurs changeront aussi.
— Bon, ami John, répondit Paganel. Vous soulevez là cette grave question de l’origine de l’anthropophagie. Est-ce la religion, est-ce la faim qui a poussé les hommes à s’entre-dévorer? Cette discussion serait au moins oiseuse en ce moment. Pourquoi le cannibalisme existe? La question n’est pas encore résolue; mais il existe, fait grave, dont nous n’avons que trop de raisons de nous préoccuper.»
Paganel disait vrai. L’anthropophagie est passée à l’état chronique dans la Nouvelle-Zélande, comme aux îles Fidji ou au détroit de Torrès. La superstition intervient évidemment dans ces odieuses coutumes, mais il y a des cannibales, parce qu’il y a des moments où le gibier est rare et la faim grande. Les sauvages ont commencé par manger de la chair humaine pour satisfaire les exigences d’un appétit rarement rassasié; puis, les prêtres ont ensuite réglementé et sanctifié ces monstrueuses habitudes. Le repas est devenu cérémonie, voilà tout.
D’ailleurs, aux yeux des maoris, rien de plus naturel que de se manger les uns les autres. Les missionnaires les ont souvent interrogés à propos du cannibalisme. Ils leur ont demandé pourquoi ils dévoraient leurs frères. À quoi les chefs répondaient que les poissons mangent les poissons, que les chiens mangent les hommes, que les hommes mangent les chiens, et que les chiens se mangent entre eux. Dans leur théogonie même, la légende rapporte qu’un dieu mangea un autre dieu. Avec de tels précédents, comment résister au plaisir de manger son semblable?
De plus, les zélandais prétendent qu’en dévorant un ennemi mort on détruit sa partie spirituelle. On hérite ainsi de son âme, de sa force, de sa valeur, qui sont particulièrement renfermés dans la cervelle. Aussi, cette portion de l’individu figure-t-elle dans les festins comme plat d’honneur et de premier choix.
Cependant, Paganel soutint, non sans raison, que la sensualité, le besoin surtout, excitaient les zélandais à l’anthropophagie, et non seulement les sauvages de l’Océanie, mais les sauvages de l’Europe.
«Oui, ajouta-t-il, le cannibalisme a longtemps régné chez les ancêtres des peuples les plus civilisés, et ne prenez point cela pour une personnalité, chez les écossais particulièrement.
— Vraiment? dit Mac Nabbs.
— Oui, major, reprit Paganel. Quand vous lirez certains passages de saint Jérôme sur les atticoli de l’écosse, vous verrez ce qu’il faut penser de vos aïeux! Et sans remonter au delà des temps historiques, sous le règne d’Élisabeth, à l’époque même où Shakespeare rêvait à son Shylock, Sawney Bean, bandit écossais, ne fut-il pas exécuté pour crime de cannibalisme? Et quel sentiment l’avait porté à manger de la chair humaine? La religion? Non, la faim.
— La faim? dit John Mangles.
— La faim, répondit Paganel, mais surtout cette nécessité pour le carnivore de refaire sa chair et son sang par l’azote contenu dans les matières animales. C’est bien de fournir au travail des poumons au moyen des plantes tubéreuses et féculentes. Mais qui veut être fort et actif doit absorber ces aliments plastiques qui réparent les muscles. Tant que les maoris ne seront pas membres de la société des légumistes, ils mangeront de la viande, et, pour viande, de la chair humaine.
— Pourquoi pas la viande des animaux? dit Glenarvan.
— Parce qu’ils n’ont pas d’animaux, répondit Paganel, et il faut le savoir, non pour excuser, mais pour expliquer leurs habitudes de cannibalisme. Les quadrupèdes, les oiseaux mêmes sont rares dans ce pays inhospitalier. Aussi les maoris, de tout temps, se sont-ils nourris de chair humaine. Il y a même des «saisons à manger les hommes», comme dans les contrées civilisées, des saisons pour la chasse. Alors ont lieu les grandes battues, c’est-à-dire les grandes guerres, et des peuplades entières sont servies sur la table des vainqueurs.
— Ainsi, dit Glenarvan, selon vous, Paganel, l’anthropophagie ne disparaîtra que le jour où les moutons, les boeufs et les porcs pulluleront dans les prairies de la Nouvelle-Zélande.
— Évidemment, mon cher lord, et encore faudra-t-il des années pour que les maoris se déshabituent de la chair zélandaise qu’ils préfèrent à toute autre, car les fils aimeront longtemps ce que leurs pères ont aimé. À les en croire, cette chair a le goût de la viande de porc, mais avec plus de fumet. Quant à la chair blanche, ils en sont moins friands, parce que les blancs mêlent du sel à leurs aliments, ce qui leur donne une saveur particulière peu goûtée des gourmets.
— Ils sont difficiles! dit le major. Mais cette chair blanche ou noire, la mangent-ils crue ou cuite?
— Eh! Qu’est-ce que cela vous fait, Monsieur Mac Nabbs? s’écria Robert.
— Comment donc, mon garçon, répondit sérieusement le major, mais si je dois jamais finir sous la dent d’un anthropophage, j’aime mieux être cuit!
— Pourquoi?
— Pour être sûr de ne pas être dévoré vivant!
— Bon! Major, reprit Paganel, mais si c’est pour être cuit vivant!
— Le fait est, répondit le major, que je n’en donnerais pas le choix pour une demi-couronne.
— Quoi qu’il en soit, Mac Nabbs, et si cela peut vous être agréable, répliqua Paganel, apprenez que les néo-zélandais ne mangent la chair que cuite ou fumée. Ce sont des gens bien appris et qui se connaissent en cuisine. Mais, pour mon compte, l’idée d’être mangé m’est particulièrement désagréable! Terminer son existence dans l’estomac d’un sauvage, pouah!
— Enfin, de tout ceci, dit John Mangles, il résulte qu’il ne faut pas tomber entre leurs mains. Espérons aussi qu’un jour le christianisme aura aboli ces monstrueuses coutumes.
— Oui, nous devons l’espérer, répondit Paganel; mais, croyez-moi, un sauvage qui a goûté de la chair humaine y renoncera difficilement. Jugez-en par les deux faits que voici.
— Voyons les faits, Paganel, dit Glenarvan.
— Le premier est rapporté dans les chroniques de la société des jésuites au Brésil. Un missionnaire portugais rencontra un jour une vieille brésilienne très malade. Elle n’avait plus que quelques jours à vivre. Le jésuite l’instruisit des vérités du christianisme, que la moribonde admit sans discuter. Puis, après la nourriture de l’âme, il songea à la nourriture du corps, et il offrit à sa pénitente quelques friandises européennes. «Hélas! répondit la vieille, mon estomac ne peut supporter aucune espèce d’aliments. Il n’y a qu’une seule chose dont je voudrais goûter; mais, par malheur, personne ici ne pourrait me la procurer. — Qu’est-ce donc? demanda le jésuite. — Ah! Mon fils! C’est la main d’un petit garçon! Il me semble que j’en grignoterais les petits os avec plaisir!»
— Ah çà! Mais c’est donc bon? demanda Robert.
— Ma seconde histoire va te répondre, mon garçon, reprit Paganel. Un jour, un missionnaire reprochait à un cannibale cette coutume horrible et contraire aux lois divines de manger de la chair humaine. «Et puis ce doit être mauvais! Ajouta-t-il. — Ah! mon père! répondit le sauvage en jetant un regard de convoitise sur le missionnaire, dites que Dieu le défend! Mais ne dites pas que c’est mauvais! Si seulement vous en aviez mangé! . . .
Jules Verne, Les enfants du capitaine Grant

miércoles, 2 de octubre de 2013

Le cycloscope


"Écoutons Harry Killer, qui, nous montrant une sorte de lanterneau de verre, comparable à celui d’un phare, bien que de dimensions plus importantes, élevé au milieu de la plate-forme, continue sur le même ton :
— N’en serait-il pas ainsi, que personne ne pourrait encore franchir malgré moi une zone de protection large d’un kilomètre, située à cinq kilomètres des murailles de Blackland, que les rayons de puissants projecteurs parcourent pendant la nuit. Grâce à sa disposition optique, cet instrument, qui a reçu le nom de cycloscope, redresse suivant la verticale cette bande de terrain circulaire, dont le veilleur, qui se trouve au centre de l’appareil, a constamment sous les yeux tous les points énormément grossis. Entrez dans le cycloscope, je vous y autorise, et rendez-vous compte par vous-mêmes.
Notre curiosité vivement excitée, nous profitons de la permission, et nous pénétrons dans le lanterneau par une porte faite d’une énorme lentille jouant sur des charnières. À peine y sommes-nous enfermés, que le monde extérieur change d’aspect à nos yeux. De quelque côté qu’ils se portent, nous n’apercevons d’abord qu’une muraille verticale, qu’un réseau de traits noirs divisé en une multitude de petits carrés distincts. Cette muraille, dont la base est séparée de nous par un abîme de ténèbres, et dont le sommet nous paraît s’élever à une hauteur prodigieuse, semble faite d’une sorte de lumière laiteuse. Toutefois, nous ne tardons pas à constater que sa couleur est loin d’être uniforme, mais qu’elle est, au contraire, la résultante d’une infinité de taches de tonalités différentes, aux contours assez indécis. Un instant d’attention nous montre que ces taches sont, les unes, des arbres, les autres, des champs ou des chemins, d’autres encore, des hommes en train de travailler la terre, le tout suffisamment grossi pour être reconnu sans effort.
— Vous voyez ces nègres, dit Harry Killer, en nous désignant deux des taches en question, que sépare un grand intervalle. Admettons qu’ils aient l’idée de s’enfuir. Ce ne serait pas long.
Tout en parlant, il a saisi un transmetteur téléphonique.
— Cent onzième cercle ; rayon quinze cent vingt-huit, dit-il. Puis, s’emparant d’un autre transmetteur, il ajoute :
— Quatorzième cercle. Rayon six mille quatre cent deux. Enfin, se tournant vers nous :
— Regardez bien, nous recommande-t-il.
Après quelques instants d’attente, pendant lesquels il ne survient rien de particulier, l’une des taches est masquée tout à coup par un nuage de fumée. Quand la fumée s’est dissipée, la tache a disparu.
— Qu’est devenu l’homme qui travaillait là ? demande Mlle Mornas d’une voix étranglée par l’émotion.
— Il est mort, répondit froidement Harry Killer.
— Mort !… nous écrions-nous. Vous avez tué sans raison ce malheureux !…
— Rassurez-vous, ce n’est qu’un nègre, explique Harry Killer avec une parfaite simplicité. Marchandise sans valeur. Quand il n’y en a plus, il y en a encore. Celui-ci a été démoli par une torpille aérienne. C’est une sorte de fusée qui porte jusqu’à vingt-cinq kilomètres, et dont vous avez pu apprécier la rapidité et la précision.
Pendant que nous écoutons ces explications, autant du moins que nous le permet le trouble que nous cause une aussi abominable cruauté, quelque chose est entré dans notre champ visuel, s’est élevé rapidement le long de la muraille laiteuse, et la seconde tache a disparu à son tour.
— Et cet homme ? interroge Mlle Mornas, haletante. Est-il mort, lui aussi ?
— Non, répond Harry Killer, celui-là est vivant. Vous allez le voir dans un instant.
Il sort, entouré de sa garde qui nous pousse au-dehors. Nous voici de nouveau sur la plate-forme de la tour. Nous regardons autour de nous, et, à quelque distance, nous voyons accourir, avec la vitesse d’un météore, un appareil semblable à celui qui nous a transportés ici. Suspendu au-dessous du plateau inférieur, nous distinguons un objet qui se balance.
— Voici le planeur, dit Harry Killer, qui nous apprend ainsi le nom de la machine volante. Dans moins d’une minute, vous saurez s’il est possible d’entrer ici ou d’en sortir malgré moi.
Le planeur s’approche rapidement, en effet. Il grossit à vue d’oeil… Nous frissonnons soudain : l’objet qui oscille au-dessous de lui, c’est un nègre, qu’une espèce de tenaille géante a saisi par le milieu du corps.
Le planeur s’approche encore… Il passe au-dessus de la tour… Horreur ! la tenaille s’est ouverte, et le malheureux nègre est venu s’écraser à nos pieds. Hors de sa tête broyée, la cervelle a jailli de toutes parts, et nous sommes éclaboussés de sang.
Un cri d’indignation est sorti de nos poitrines. Mais Mlle Mornas ne se contente pas de crier, elle agit. Les yeux étincelants, pâle, les lèvres exsangues, elle bouscule ses gardiens surpris et se précipite sur Harry Killer.
— Lâche !… Misérable assassin !… lui crie-t-elle en plein visage, tandis que ses petites mains se nouent à la gorge du bandit.
Celui-ci s’est dégagé sans effort, et nous tremblons pour l’audacieuse. Hélas ! nous ne pourrions lui porter secours. Les gardes se sont emparés de nous et nous maintiennent à demi renversés.
Heureusement, il ne semble pas que le despote ait, pour le moment du moins, l’intention de punir notre courageuse compagne, que deux hommes ont entraînée en arrière. Si sa bouche a un rictus cruel, quelque chose comme une expression de plaisir passe dans ses yeux, qu’il tient fixés sur la jeune fille encore toute frémissante.
— Eh ! eh !… fait-il, d’un ton assez bonhomme, elle a du sang, la pouliche.
Puis, repoussant du pied les restes du misérable nègre :
— Ça !… dit-il. Il ne faut pas vous émouvoir pour si peu, ma petite.
Il descend, on nous entraîne à sa suite, et on nous ramène dans cette salle, si richement meublée d’une table et d’un unique siège, que j’appellerai désormais pour cette raison la salle du Trône. Harry Killer prend place sur ledit trône et nous regarde.
Quand je dis qu’il nous regarde !… À la vérité, il ne fait attention qu’à Mlle Mornas. Il tient, fixés sur elle, ses yeux effrayants, dans lesquels s’allume peu à peu une lueur mauvaise.
— Vous connaissez maintenant mon pouvoir, dit-il enfin, et je vous ai prouvé que mes offres ne sont pas à dédaigner. Je les renouvelle pour la dernière fois…"

Jules (et Michel) Verne, L´Étonnante aventure de la mission Barsac

Petit traité de cannibalisme

"Il est probable que, dans leur enfance, tous les peuples ont tiré de la chasse et de la pêche les éléments primordiaux de leur nourriture, par la raison qu'on peut chasser et pêcher d'un bout à l'autre de l'année, tandis qu'on ne trouve des fruits et des plantes comestibles que pendant une partie de l'année.
A peine nés et dans le double but de se défendre et de se sustenter, les hommes ont traqué, autour d'eux, les animaux terrestres lorsque le gibier est devenu rare, leur a manqué, ils ont poursuivi les animaux fluviatiles ou marins.
En examinant sommairement la vie des sauvages modernes, on se rend facilement compte de la place que la chasse et la pêche ont tenue dans l'alimentation chez les premières races.
Encore aujourd'hui, les Australiens, nous citons les êtres qui occupent le degré le plus bas de l'échelle de La chasse aux temps préhistoriques.
l'immanilé comptent uniquement sur le gibier et sur le poisson pour subsister; quand la chasse et la pèche ne leur donnent plus rien, ils sont aux abois, recherchent avidement les animaux les plus repoussants
insectes, reptiles, vers; se fendent mutuellement des pièges et se mangent entre eux.
Le cannibalisme, qui dans divers pays est devenu un culte, n'a sans doutc pas d'autre origine que la disette.
Il paraît cependant, nous ne parlons point ici par expérience, que la chair humaine a une saveur qui attire le cannibale, comme l'alcool attire l'ivrogne.
Ainsi, le plus bel éloge qu'un Fijien puisse faire d'un quartier de venaison, c'est de dire «qu'il est tendre comme de l'homme mort », et spécialement comme l'avant-bras et la cuisse, les morceaux les plus friands de l'homme mort.
Les Fijiens ont conservé un goût si vif pour la chair humaine, qu'ils engraissent des esclaves pour les manger ou pour les vendre au marché comme viande de boucherie. A leurs yeux, tout cadavre est comestible, et leurs cimetières sont leurs estomacs. Il en résulte qu'aussitôt que deux Fijiens se croient seuls dans un bois, qu'ils soient parents ou amis, ils se tiennent sur la défensive; car, pour peu que l'appétit les talonne, ils ont envie de se dévorer l'un l'autre.
Les Nouveaux-Zélandais ne le leur cèdent guère sur ce point.
Earle raconte qu'un jeune chef maori reconnut un jour une jolie fille de seize ans qui avait travaillé pour lui, Earle; que ce chef la réclama comme une esclave qui s'était enfuie de son domaine, et qu'il la ramena à son village, où il la tua et la mangea.
Le lendemain, il montra, en riant, au voyageur, le poteau auquel il avait attaché la malheureuse, et se vanta de la façon dont il l'avait trompée « Je l'assurai que mon intention était seulement de la fouetter, ajoutat-il en se tenant les côtes de rire; mais je lui tirai un coup de fusil dans le coeur. »
Pourtant, termine naïvement Earle (Residence in New-Zealand), je puis affirmer que c'était un charmant jeune homme, doux et bien élevé, notre favori à tous.
Voilà un charmant et doux jeune homme qui ressemble furieusement à un tigre.
« Presque toujours en guerre avec les tribus voisines, dit l'amiral Fitzroy en parlant des naturels de la Terre de Feu, il est rare qu'ils se rencontrent sans qu'il en résulte une bataille, et les vaincus, s'ils ne sont pas déjà morls, sont tués et mangés par les vainqueurs. Les femmes dévorent les bras et la poitrine; les hommes se nourrissent des jambes, et le tronc est jeté à la mer. Dans les hivers rigoureux, 'quand ils ne peuvent se procurer d'autre nourriture, ils prennent la plus vieille femme de la troupe, lui tiennent la tête au-dessus d'une épaisse fumée qui provient d'un feu de bois vert, et l'étranglent en lui serrant la gorge. »
Ils dévorent ensuite sa chair morceau par morceau, sans en excepter le tronc, comme dans le cas précédent.
Les nègres de l'Afrique centrale sont aussi cannibales, de l'aveu de tous les explorateurs de la troisième partie du monde; mais il est également vrai que le cannibalisme est abhorré partout où l'agriculture et la civilisation sont en honneur.
L'agriculture a donc du bon.
Si l'on nous objectait que les habitants des régions glaciales, Lapons, Samoyèdes, Groënlandais, ont de pauvres ressources dans l'agriculture, et que, néanmoins, ils ne sont point cannibales, nous répondrions que si ces sauvages du Nord ne trouvaient pas dans la pêche de quoi pourvoir à leur nourriture, ils auraient probablement les vices gastronomiques des Fijiens et des Fuégiens.
Mais comment penseraient-ils à se manger entre eux lorsqu'ils attrapent, à l'embouchure de leurs fleuves, plus de poisson qu'ils n'en peuvent consommer avec leurs meutes de chiens? •
Le besoin est un grand maître, souvent un détestable maître.
D'après le sentiment des savants qui ont recherché les origines de la civilisation, dans toutes les régions, aux époques préhistoriques, l'homme il mangé l'homme. Il la mangé en Angleterre, en Gaule, en Germanie, en Espagne, en Italie, en Grèce, comme il le mange encore en Océanie, en Afrique, eu Australie, et dans certaines parties de l'Amérique.
La faim et la misère le firent, des le principe, universellemcnt anthropophage l'instinct de la conservation et son intérêt bien compris le transformèrent, par la suite, en pasteur et en agriculteur.
Lorsqu'il vit que la chasse ne lui promettait plus qu'un rare diner, la masse du gibier ayant été tuée par lui; lorsqu'il s'aperçut, dans la zone tempérée, que la pêche ne pouvait être qu'un appoint dans son alimentation lorsqu'il comprit que les arbres fruitiers ne fournissaient qu'une récolte passagère et insuffisante lorsqu'il se rendit compte qu'en mangeant son semblable il ne tarderait pas à arriver à l'extinction de sa race, il chercha anxieusement, passionnément, un moyen de se nourrir sans tout détruire autour de lui et sans se détruire lui-même, et il découvrit l'agriculture, la plus belle des découvertes.
Avec l'agriculture, l'homme eut à foison des céréales, des légumes, des fruits, des animaux dits domestiques; car ces animaux ne pullulent que dans les pays où le sol est labouré ou dans ceux ltabités par des peuples pasteurs, où les prairies naturelles sont assez vastes, les plantes fourragères assez abondantes pour nourrir de nombreux troupeaux, comme les plateaux herbeux de l'Amérique du Nord, les pampas de l'Amérique du Sud, les vallées de l'Arabie Heureuse, les steppes de Russie, les pâturages de l'Htat romain.
Après avoir tàté de tous les animaux, des plus gros comme des plus petits, des plus féroces comme des plus doux, des plus appétissants comme des plus repoussants après avoir taté de l'homme, l'homme en vint, quand il put composer son alimentation à peu près à son gré, à se nourrir de céréales, de légumes, de fruits, de poisson et de viande, et à ne plus manger, normalement du moins, que les bètes dont son expérience lui avait démontré les qualités nutritives et le goût succulent, c'est-à-dire le bœuf, le cheval, le chameau, le renne, l'âne, le chien, le porc, le mouton e la chèvre..."

Armand Dubarry, Le boire et le manger