viernes, 10 de abril de 2015

Que les Satyres ne Peuvent Estre Hommes



QUE LES SATYRES NE PEUVENT ESTRE HOMMES



LE souverain gouverneur du monde, mettant à exécution le décret éternel de l'establissement de l'Univers , voulut donner à chacune des créatures un degré de prérogative particulier, afin que toutes ensemble peussent, dans l'admiration de leur nature, porter des marques de la Majesté de leur Créateur.
A la terre il donna la fermeté sur le néant, aux Cieux un mouvement sans repos, aux Astres une splendeur d'elle mesme inextinguible, et aux animaux la vie. Mais voyant que la perfection de ce grand Tout sembloit luy deman- der une autre créature plus parfaicte, qui peust jouyr des thresors inesti- mables qu'il avoit départis au nombre infiny de ces nouveaux estres, et domi- ner sur tout le reste, il sépara ce qu'il y voit de plus admirable et de sainct dans tous les membres de ce monde, pour les assembler en la nature de l'homme qu'il créa. Et son désir ne se trouvant pas satisfaict d'avoir renclos tant de riches merveilles dans ce petit ouvrage, il vou- lut encore, pour combler l'immensité de sa gloire, y adjouster sa propre Divi- nité, et imprimant en sa plus noble partie l'image saincte et vénérable de son estre
et de sa grandeur, il en fit le petit Dieu de l'Univers.
Il s'en trouve neantmoins de si mescognoissans de ceste grâce in- finie, et si ennemis de leur excellence, qu'ils se sont efforcez de communiquer ceste divine humanité aux'bestes brutes, et les eslever jusqu'au degré de leur perfection, ou bien, injurieux à soy- mesme, rabaisser l'eminence de leur na- ture, et la rendre esgale à la brutalité.
Paracelse, entre ses autres imaginations non moins impies qu'audacieuses, impo- sant aux oeuvres et à la main de Dieu, a bien osé constituer cinq espèces d'hom- mes difîerens, dont la première est de ceux qu'il appelle Adamiques, c'est à dire cnfans d'Adam; et les quatre autres, qu'il faict spirituels et mortels en leur tout, à la création desquels Dieu n'a jamais pensé, il les distribue dedans les
Elemens, s'imaginant que dans chacun habitent certaines créatures raisonnables, qu'il appelle dans le feu Salamandres et Vulcans, dans la terre Pygmées, dans les eaux Nymphes et Tritons, et dedans l'air Satyres. Encore certes m'estonné-je comme il n'a point passé plus avant, et à l'exemple de Xenophanes, basty des citez et porté sur les aisles de ses resve- ries des peuples entiers dans le ventre du Soleil et de la Lune, les remplissant, selon la Philosophie des Pythagoriciens, d'hommes et d'animaux quinze fois plus grands que ceux de ce monde.

Depuis quelques années, François Pic Comte de la Mirande, cheminant sur les voyes d'une pareille doctrine, a laissé dans ses escrits une opinion indigne à mon advis de son nom : car il soustient que la définition de l'homme, animal raisonnable, ne luy est pas naturelle, ny particulière, et que les Satyres estant aussi animaux raisonnables, il est néces- saire de mettre deux espèces d'hommes, dont l'un sera homme Satyre, et l'autre homme non Satyre. Vadian en ses Com- mentaires sur Mêla, s'approche fort de ceste opinion quand il fait les Satyres véritablement hommes. Diodore et Pline en plusieurs endroits, l'Autheur de la Généalogie des Dieux, et une infinité d'autres Historiens, peu soucieux de la vérité, se sont laissez emporter à ceste croyance. Plusieurs mesme dont la rai- son plus forte sesoustient un peu mieux, ne peuvent pas dire qu'il n'y a point de Satyres, d'autant que l'Histoire en four- nit trop d'exemples pour en douter, et
n'osent pourtant nier absolument qu'ils soient hommes, parce que ceux dont les Autheurs font mention, se sont montrez trop semblables à nous, et de corps et d'esprit.
Et ce qui m'a donné plus d'es- tonnement et de subjet d'entreprendre ce discours, est que ce grand œil des Escritures, SainctHierosme, semble luy- mesme avoir bronché contre ceste pierre, et sans prendre garde aux conséquences, s'estre laissé négligemment aller au cours de ceste erreur vulgaire : car de quelque espèce de Satyres dont il parle en ses œuvres, il les appelle tousjours hommes.

Mais bien que tant de grands person- nages, dont les escrits mentent une éternité, et les ombres estre adorées des siècles à venir, ayent tenu ceste opi- nion, pour dépendre neantmoins la dignité de l'homme, à laquelle il semble que l'on veuille faire participer des monstres, qui n'ont rien de ce que l'on veut leur attribuer, et donner une en- tière cognoissance de ce qu'ils sont : nous soustenons que les Satyres ne font point une espèce d'animaux raisonnables, dis- tincts et séparez de la nostre, c'est à dire qu'ils ne sont point hommes, et qu'il ne
peut y avoir d'autre espèce d'homme que les Adamiques, pour parler avec nostre Paracelse. Et que si l'on a veu certains animaux avoir en leur figure quelque rapport au corps humain, ce ne sont que vrayes espèces de bestes brutes, ausquelles donner le nom d'homme
seulement est sacrilège; ce que l'on peut aisément prouver par des raisons si naturelles et si sainctes, qu'il n'y a point d'autre response que l'impiété.
Premièrement, si l'espèce du Satyre estoit constituée par une différence, c'est à dire par une nature particulière distincte de l'homme Adamique en son essence, ou bien ceste nature seroit plus noble et excellente, ou bien abaissée au dessous, et beaucoup moindre en la
composition de son estre. Or il ne se peut faire que ny l'un, ny l'autre soit au Satyre, ny en aucune créature, et qu'elle soit homme : car s'il estoit en sa nature plus parfaict, et qu'il fust eslevé au dessus du vray homme, il auroit sans doute atteint le point de la nature An-
gélique, et seroit revestu de toutes les qualitez spirituelles qui suivent l'estre de l'Ange, pour ce que le vray homme est de si peu inférieur à l'Ange, et nostre nature est si voisine de celle des intelli- gences célestes, qu'il ne peut y avoir aucun estre qui tienne le milieu de ces deux autres. Ce qui a faict dire à David que Dieu a couronné l'homme d'honneur et de gloire, l'ayant faict seulement
un peu moindre que l'Ange, et à Sainct Thomas que la Hiérarchie humaine est contenue sous la dernière Hiérarchie des intelligences surnaturelles.
De sorte que le Satyre ne pourroit estre plus que l'homme, s'il n'estoit Ange, chose in- digne de nostre pensée, et qui ne peut tomber en l'imagination des âmes plus grossières : et ceux là mesme qui feroient le Satyre homme, ne voudroient pas avoir dict qu'une créature de substance corporelle, et terrestre, respirant une vie animale, lasciî au de là de ce que l'on peut imaginer, et subjet à la mort, fust pareil en son estre à ces substances toutes spirituelles, qui n'ont autre vie que celle qu'elles tirent immédiatement de Dieu, toutes sainctes en leurs opérations, et douées dès leur origine de l'asviternité.

De mesme aussi ne se pourroit-il faire que le Satyre fust moins parfaict que les enfans d'Adam, et que les qualitez de sa nature ravallées au dessoubs de nostre estre, le rendissent nostre inférieur, et qu'il demeurast homme : pource que alors il ne seroit plus qu'une espèce de
brute, qui n'auroit rien de commun avec l'humanité, que la vie, le corps, et le sentiment, à la façon des autres animaux.
Car autant que l'homme approche de l'estre des Anges par la noblesse de son ame, autant, par son autre partie, avoi- sine-t-il la brutalité : et comme il ne peut y avoir de créature qui tienne le milieu entre l'homme et l'Ange, aussi n'y en peut-il avoir entre l'homme et la brute, estant nostre nature, comme dit Sainct Augustin, le milieu et le point qui sépare la nature Angélique de la bru- tale, n'ayant rien moins que l'Ange, outre les sens corporels, ny rien plus que les brutes, outre l'intelligence spiri- tuelle. Ce que les Platoniciens veulent
signifier, disant que l'homme est le mi- lieu des bestes et des Dieux, et Seneque escrivant que le meilleur de l'homme est la raison par laquelle il marche devant les autres animaux, et suit de près les Dieux : car par ces Dieux faut entendre ceux qu'ils nommoient iEviternes, ou iEvintegres, qui ne sont autres que les Anges et substances spirituelles, dont l'anïternité, dit Sainct Thomas, est la
mesure. De sorte que si le Satyre est privé de ceste intelligence, il ne luy reste plus que la nature animale, c'est à dire une vraye brutalité.

François Hédelin,
Des satyres brutes, monstres et démons. De leur nature et adoration. Contre l’opinion de ceux qui ont estimé les Satyres estre une espece d’hommes distincts et separez des Adamicques (1627)

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