miércoles, 9 de diciembre de 2015

Abductions Sylphides du Troisième Type


« Le fameux cabaliste Zédéchias se mit dans l'esprit, sous le règne de votre Pépin, de convaincre le monde que les élémens sont habités par tous ces Peuples dont je vous ai décrit la nature. L'expédient dont il s'avisa fut de conseiller aux Sylphes de se montrer en l'air à tout le monde ; ils le firent avec magnificence: on voyait dans les airs ces créatures admirables en forme humaine, tantôt rangées en bataille, marchant en bon ordre , ou se tenant sous les armes, ou campées sous des pavillons superbes; tantôt sur des navires aériens d'une structure admirable, dont la flotte volante voguait au gré des zéphyrs. QU´arriva-t-il? Pensez-vous que ce siècle ignorant s´avisât de raisonner sur la nature de ces spectacles merveilleux? Le Peuple crut d'abord que c'était des sorciers qui s'étaient emparés de l'air pour y exciter des orages, et pour faire grêler sur les moissons. Les Savants, Théologiens et Jurisconsultes furent bientôt de l´avis du peuple: les Empereurs le crurent aussi, et cette ridicule chimère alla si avant, que le sage Charlemagne, et après lui Louis le Debonnaire, imposèrent de graves peines à tous ces prétendus tyrans de l'air. Voyez cela dans le premier chapitre des Capitulaires de ces deux Empereurs.
Les sylphes, voyant le peuple, les pédans, et même les têtes couronnées se gendarmer ainsi contre eux, résolurent, pour faire perdre cette mauvaise opinion qu'on avait de leur flotte innocente, d'enlever des hommes de toutes parts, de leur faire voir leurs belles femmes, leur république et leur gouvernement, puis de les remettre à terre en-divers endroits du monde. Ils le firent comme ils l'avaient projeté. Le peuple, qui voyait descendre ces hommes, y accourait de toutes parts, prévenu que c'étaient des sorciers qui se détachaient de leurs compagnons pour venir jeter des venins sur les fruits et dans les fontaines, suivant la fureur qu'inspirent de telles imaginations,  entraînait ces malheureux au supplice. Il est incroyable quel grand nombre il en fit périr par l'eau et par le feu dans tout ce royaume.
 Il arriva qu'un jour, entre autres, on vit à Lyon descendre de ces navires aériens quatre hommes et une femme; toute la ville s'assemble alentour, crie qu'ils sont magiciens et que Grimoald, duc de Benevent, ennemi de Charlemagne, les envoie pour perdre les moissons des Français. Les  quatre innocents ont beau dire, pour leur justification, qu'ils sont du pays même ; qu'ils ont été enlevés depuis peu par des hommes miraculeux qui leur ont fait voir des merveilles inouïes et les ont priés d'en faire le récit. Le peuple entêté n'écoute point leur défense, et il allait les jeter dans le feu quand le bonhomme Agobard, évêque de Lyon, qui avait acquis beaucoup d'autorité étant moine dans cette ville, accourut au bruit, et ayant ouï l'accusation du peuple et la défense des accusés, prononça gravement que l'une et l'autre étaient fausses. Qu'il n'était pas vrai que ces hommes fussent descendus de l'air, et que ce qu'ils disaient y avoir vu, était impossible.
Le peuple crût plus à ce que disait son bon père Agobard qu'à ses propres yeux, s'apaisa donna la liberté aux 4 ambassadeurs des Sylphes et reçut avec admiration le Livre qu'Agobard écrivit pour confirmer la sentence qu'il avait donnée : ainsi le témoignage de ces 4 témoins fut rendu vain.
Cependant, comme ils échappèrent au supplice, ils furent libres de raconter ce qu'ils avaient vu, ce qui ne fut pas tout à fait sans fruit ; car, s'il vous en souvient bien, le siècle de Charlemagne fut fécond en hommes héroïques ; ce qui marque que la femme, qui avait été chez les Sylphes, trouva créance parmi les dames de ce temps-là, et que par la grâce de Dieu beaucoup de Sylphes s'immortalisèrent. Plusieurs Sylphides aussi devinrent immortelles par le récit que ces trois hommes firent de leur beauté, ce qui obligea les gens de ce temps-là de s'appliquer un peu à la Philosophie ; et de là sont venues toutes ces histoires des fées que vous trouvez dans les légendes amoureuses du siècle de Charlemagne et des suivants. Toutes ces fées prétendues n'étaient que Sylphides et Nymphes. Avez-vous lu ces histoires des héros et des fées ? - Non, monsieur, lui dis-je.
- J'en suis fâché, reprit-il, car elles vous eussent donné quelque idée de l'état auquel les Sages ont résolu de réduire un jour le monde. Ces hommes héroïques ces amours des Nymphes, ces voyages au paradis terrestre, ces palais et ces bois enchantés, et tout ce qu'on y voit de charmantes aventures, ce n'est qu'une petite idée de la vie que mènent les Sages et de ce que le monde sera quand ils y feront régner la Sagesse. On n'y verra que les héros, le moindre de nos enfants sera de la force de Zoroastre, Apollonius ou Melchisédec; et la plupart seront aussi accomplis que les enfants qu'Adam eût d'Eve s'il n'eût point péché avec elle.
- Ne m'avez-vous pas dit monsieur, interrompis-je, que Dieu ne voulait pas qu'Adam et Éve eussent des enfants, qu'Adam ne devait toucher qu'aux Sylphides, et qu'Eve ne devait penser qu'à quelqu'un des Sylphes ou des salamandres ? - Il est vrai, dit le comte, ils ne devaient pas faire des enfants par la voie qu'ils en firent. - votre cabale, monsieur, continuai-je, donne donc quelque invention à l'homme et à la femme de faire des enfants autrement qu'à la méthode ordinaire ? - Assurément, reprit-il. - Eh monsieur, poursuivis-je, apprenez là moi donc, je vous en prie. - Vous ne la saurez pas d'aujourd'hui s'il vous plaît, me dit-il en riant. Je veux venger les peuples des éléments de ce que vous avez eu tant de peine à vous détromper de leur prétendue diablerie. Je ne doute pas que vous ne soyez maintenant revenu de vos terreurs paniques. Je vous laisse donc pour vous donner le loisir de méditer… »

Montfaucon de Villars,
Le comte de Gabalis (1670)

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