jueves, 30 de abril de 2020

La peste, une rupture inhumaine



Une rupture inhumaine

 Quand apparaît le danger de la contagion, on essaie d'abord de ne pas le voir. Les chroniques relatives aux pestes font ressortir la fréquente négligence des autorités à prendre les mesures qu'imposait l'imminence du péril, étant vrai toutefois que le mécanisme de défense une fois déclenché, les moyens de protection allèrent en se perfectionnant au cours des siècles. En Italie, en 1348, alors que l'épidémie se répand à partir des ports — Gênes, Venise et Pise — Florence est la seule ville de l'intérieur qui tente de se protéger contre l'assaillant qui approche. Les mêmes inerties se répètent à Châlons-sur-Marne en juin 1467 où,malgré le conseil du gouverneur de Champagne, on refuse d'interrompre écoles et sermons, à Burgos et à Valladolid en 1599, à Milan en 1630, à Naples en 1656, à Marseille en 1720, cette énumération n'étant pas exhaustive. Certes, on trouve à une telle attitude des justifications raisonnables : on voulait ne pas affoler la population — d'où les multiples interdictions de manifestations de deuil au début des épidémies — et surtout ne pas interrompre les relations économiques avec l'extérieur. Car la quarantaine pour une ville signifiait difficultés de ravitaillement, effondrement des affaires, chômage, désordres probables dans la rue, etc. Tant que l'épidémie ne causait encore qu'un nombre limité de décès on pouvait encore espérer qu'elle régresserait d'elle-même avant d'avoir ravagé toute la cité. Mais, plus profondes que ces raisons avouées ou avouables, existaient certainement des motivations moins conscientes : la peur légitime de la peste conduisait à retarder le plus longtemps possible le moment où on la regarderait en face. Médecins et autorités cherchaient donc à se tromper eux-mêmes. Rassurant les populations ils se rassuraient à leur tour (…) et la masse des gens se comportait comme eux, ce qu'a très bien noté Manzoni à propos de l'épidémie de 1630 en Lombardie :
  « Aux fatales nouvelles qui arrivaient des pays infectés, de ces pays qui forment autour de [Milan] une ligne demi-circulaire, distante sur quelques points à peine de vingt milles, sur quelques autres de dix seulement, qui ne croirait à une émotion générale, à des précautions empressées, ou au moins à une stérile inquiétude ! Et toutefois si les mémoires du temps s'accordent sur un point, c'est d'attester qu'il n'en fut rien. La disette de l'année précédente, les exactions de la soldatesque, les chagrins d'esprit parurent plus que suffisants pour expliquer cette mortalité. Dans les rues, dans les boutiques, dans les maisons, on accueillait avec un rire d'incrédulité, avec des moqueries, avec un mépris mêlé de colère celui qui hasardait un mot sur le danger, qui parlait de peste. La même incrédulité, disons mieux, le même aveuglement, la même obstination prévalaient au Sénat, au Conseil des décurions, auprès de tous les corps de la magistrature. »
 Les mêmes attitudes collectives reparurent à Paris lors du choléra de 1832. Le jour de la mi-carême, Le Moniteur annonça la triste nouvelle de l'épidémie qui commençait. Mais on se refusa d'abord à croire ce journal trop officiel. H. Heine raconte:   "Comme c'était le jour de la mi-carême, qu'il faisait beau soleil et un temps charmant, les Parisiens se trémoussaient avec d'autant plus de jovialité sur les boulevards où l'on aperçut même des masques qui, parodiant la couleur maladive et la figure défaite, raillaient la crainte du choléra et la maladie elle-même. Le soir du même jour, les bals publics furent plus fréquentés que jamais : les rires les plus présomptueux couvraient presque la musique éclatante ; on s'échauffait beaucoup au chahut, danse plus qu'équivoque ; on engloutissait toutes sortes de glaces et de boissons froides quand, tout à coup, le plus sémillant des arlequins sentit trop de fraîcheur dans ses jambes, ôta son masque et découvrit à l'étonnement de tout le monde un visage d'un bleu violet . »

(...) Arrivait toutefois un moment où on ne pouvait plus éviter d'appeler la contagion par son horrible nom. Alors la panique déferlait sur la ville.
 La solution raisonnable était de fuir. On savait la médecine impuissante et qu' « une paire de bottes » constituait le plus sûr des remèdes. Dès le XIVe siècle, la Sorbonne avait conseillé à ceux qui le pouvaient de fuir « tôt, loin et longtemps ». Le Décaméron est fait des joyeux devis de jeunes gens qui se sont échappés de l'enfer florentin en 1348. « Il me paraît tout indiqué pour nous, conseille Pampinée au début de la Première Journée, de suivre l'exemple que beaucoup nous ont donné et nous donnent encore, c'est-à-dire de quitter ces lieux. » Les riches, bien sûr, étaient les premiers à prendre le large, créant ainsi l'affole ment collectif. C'était alors le spectacle des queues auprès des bureaux qui délivraient les laisser-passer et les certificats de santé, et aussi l'engorgement des rues remplies de coches et de charrettes. Ecoutons le récit de D. Defoe :  « ... Les plus riches, les nobles et la gentry de l'Ouest [de Londres, en 1665] s'empressaient de quitter la ville avec leurs familles et leurs domestiques... Dans [ma] rue..., on ne voyait que voitures et charrettes chargées de bagages, de femmes, d'enfants, de domestiques. »
 L'exemple donné par les riches était immédiatement suivi par toute une partie de la population. Ainsi à Marseille en 1720 : .. Sitôt qu'on vit déménager certaines personnes de condition, une infinité de bourgeois et autres habitants les imitèrent : il y eut alors un grand mouvement dans la ville où l'on ne voyait plus que transport de meubles. » La même chronique précise encore : « Toutes les portes de la ville ont peine à suffire à la foule de ceux qui sortent... Tout déserte, tout abandonne, tout fuit. »
La même scène se renouvela à Paris au moment de l'épidémie de choléra de 1832. Evoquant la « fuite bourgeoise » qui se produit alors, L. Chevalier note : « Dans les journées des 5, 6 et 7 avril, 618 chevaux de poste sont retenus et le nombre des passeports augmente de 500 par jour ; Louis Blanc estime à 700 par jour le nombre des personnes emmenées par les Messageries. »
(...). Ainsi, en théorie, on avait raison de fuir la peste. Mais ce déménagement collectif improvisé et cet afflux aux portes d'une ville qui allait bientôt se fermer prenaient des allures d'exode : beaucoup partaient à l'aventure sans savoir où ils aboutiraient. Des scènes qui annoncent celles que, pour un autre motif, la France connut en juin 1940.
  
Voici maintenant la cité assiégée par la maladie, mise en quarantaine, au besoin ceinturée par la troupe, confrontée à l'angoisse quotidienne et contrainte à un style d'existence en rupture avec celui auquel elle était habituée. Les cadres familiers sont abolis. L'insécurité ne naît pas seulement de la présence de la maladie, mais aussi d'une destructuration des éléments qui construisaient l'environnement quotidien. Tout est autre. Et d'abord la ville est anormalement déserte et silencieuse. Beaucoup de maisons sont désormais inhabitées. Mais, en outre, on s'est hâté de chasser les mendiants : asociaux inquiétants, ne sont-ils pas des semeurs de peste ? Et puis, ils sont sales et répandent des odeurs polluantes. Enfin, ils sont des bouches de trop à nourrir. Révélatrice, à cet égard, entre mille autres documents semblables, une lettre écrite de Toulouse, en juin 1692, par un capitoul Marin-Torrilhon, qui redoute une épidémie : « Il y a ici des grandes maladies et il y a le moins 10 à 12 morts par jour dans chaque paroisse, tout couverts de pourpre. Nous avons deux villes autour de Toulouse, Muret et Gimond, où les habitants en santé ont déserté et tiennent la campagne : on fait garde à Gimond comme en temps de peste ; enfin c'est une misère générale. Les pauvres nous apporteront ici quelque malheur si l'on n'y donne promptement ordre ; on travaille à les sortir de la ville et n'y laisser entrer aucun mendiant étranger... ». Dans une lettre postérieure (sans doute de juillet), Marin-Torrilhon exprime son soulagement : « Nous commençons à respirer un meilleur air depuis l'ordre qu'on a mis pour le renfermement des pauvres. »
 Par précaution, aussi, on tue en masse les animaux : pourceaux, chiens et chats. A Riom, en 1631, un édit enjoint d'abattre chats et pigeons « pour arrêter la propagation du mal ». Une eau-forte de J. Ridder (musée Van Stolk, Rotterdam) présente des gens qui fusillent à bout portant des animaux domestiques. Le cartouche qui la surmonte recommande de tuer « tous les chiens et tous les chats dans l'enclos commun et, en dehors de celui-ci, à une heure de marche à la ronde». On aurait détruit à Londres, en 1665, 40 000 chiens et cinq fois plus de chats.
 Toutes les chroniques de la peste insistent aussi sur l'arrêt du commerce et de l'artisanat, la fermeture des magasins, voire des églises, l'arrêt de tout divertissement, le vide des rues et des places, le silence des clochers. Le religieux portugais déjà cité, qui exalte le courage de ses confrères morts au cours des épidémies antérieures, nous est un bon témoin de ce que la peste représentait pour ses contemporains et des immenses perturbations qu'elle provoquait dans les comportements quotidiens :
  « La peste est, sans aucun doute, entre toutes les calamités de cette vie, la plus cruelle et véritablement la plus atroce. C'est à grande raison qu'on l'appelle par antonomase le Mal. Car il n'y a sur terre aucun mal qui soit comparable et semblable à la peste. Dès que s'allume dans un royaume ou une république ce feu violent et impétueux, on voit les magistrats abasourdis, les populations épouvantées, le gouvernement politique désarticulé. La justice n'est plus obéie ; les métiers s'arrêtent ; les familles perdent leur cohérence, et les rues leur animation. Tout est réduit à une extrême confusion. Tout est ruine. Car tout est atteint et renversé par le poids et la grandeur d'une calamité aussi horrible. Les gens, sans distinction d'état ou de fortune, sont noyés dans une tristesse mortelle. Souffrant, les uns de la maladie, les autres de la peur, ils sont confrontés à chaque pas soit à la mort, soit au danger. Ceux qui hier enterraient aujourd'hui sont enterrés et, parfois, par-dessus les morts qu'ils avaient mis en terre la veille.
 « Les hommes redoutent jusqu'à l'air qu'ils respirent. Ils ont peur des défunts, des vivants et d'eux-mêmes, puisque la mort bien souvent s'enveloppe dans les vêtements dont ils se couvrent et qui à la plupart servent de linceul, en raison de la rapidité du dénouement...
 « Les rues, les places, les églises jonchées de cadavres présentent aux yeux un spectacle navrant dont la vue rend les vivants jaloux du sort de ceux qui sont déjà morts. Les lieux habités paraissent transformés en déserts et, à elle seule, cette solitude inusitée accroît la peur et le désespoir. On refuse toute pitié aux amis, puisque toute pitié est périlleuse. Tous étant à la même enseigne, à peine a-t-on compassion les uns des autres.
 « Toutes les lois de l'amour et de la nature se trouvant noyées ou oubliées au milieu des horreurs d'une si grande confusion, les enfants sont soudain séparés des parents, les femmes des maris, les frères ou les amis les uns des autres — absence désolante de gens que l'on quitte vivants et qu'on ne reverra plus. Les hommes, perdant leur courage naturel et ne sachant plus quel conseil suivre, vont comme des aveugles désespérés qui butent à chaque pas sur leur peur et leurs contradictions. Les femmes, par leurs pleurs et leurs lamentations, accroissent la confusion et la détresse, en demandant un remède contre un mal qui n'en connaît aucun. Les enfants versent des larmes innocentes, car ils ressentent le malheur à défaut de le comprendre.
Coupés du reste du monde, les habitants s'écartent les uns des autres à l'intérieur même de la ville maudite, craignant de se contaminer mutuellement. On évite d'ouvrir les fenêtres de sa maison et de descendre dans la rue. On s'efforce de tenir, enfermé chez soi, avec les réserves qu'on a pu accumuler. S'il faut tout de même sortir acheter l'indispensable, des précautions s'imposent. Clients et vendeurs d'articles de première nécessité ne se saluent qu'à distance et placent entre eux l'espace d'un large comptoir. A Milan, en 1630, certains ne s'aventurent dans la rue qu'armés d'un pistolet grâce auquel ils tiendront en respect toute personne susceptible d'être contagieuse. Les séquestrations forcées s'ajoutent à l'enfermement volontaire pour renforcer le vide et le silence de la ville. Car beaucoup sont bloqués dans leur maison déclarée suspecte et désormais surveillée par un gardien, voire enclouée ou cadenassée. Ainsi, dans la cité assiégée par la peste, la présence des autres n'est plus un réconfort. L'agitation familière de la rue, les bruits quotidiens qui rythmaient les travaux et les jours, la rencontre du voisin sur le pas de la porte : tout cela a disparu. D. Defoe constate avec stupeur ce « manque de communication entre les hommes » qui caractérise le temps de la peste. A Marseille, en 1720, un contemporain évoque ainsi sa ville morte :
  « ... Silence général des cloches..., calme lugubre..., au lieu qu'autrefois on entendait de fort loin un certain murmure ou un bruit confus qui frappait agréablement les sens et qui réjouissait..., il ne s'élève pas plus de fumée des cheminées sur les toits des maisons que s'il n'y avait personne ;... tout est généralement fermé et interdit. »
 En 1832, à Marseille toujours, l'épidémie de choléra produira les mêmes effets. A preuve ce témoignage : « Les fenêtres, les portes restaient fermées, les maisons ne donnaient signe de vie que pour rejeter les corps que le choléra y avait tués ; peu à peu tous les lieux publics furent clos ; dans les cafés, dans les cercles, une morne solitude ; le silence de la tombe était partout. »
 Silence oppressant, et aussi univers de défiance. Qu'on lise à ce propos telle chronique italienne de la peste de 1630 qu'à recopiée Manzoni : ... Pendant que les monceaux de cadavres, entassés toujours sous les yeux, toujours sous les pas des vivants, faisaient de la ville tout entière un vaste tombeau, il y avait quelque chose de plus funeste et de plus hideux encore : c'était la défiance réciproque, la monstruosité des soupçons... On ne prenait pas seulement ombrage de son voisin, de son ami, de son hôte : ces doux noms, ces tendres liens d'époux, de père, de fils, de frère étaient des objets de terreur ; et, chose indigne et horrible à dire, la table domestique, le lit nuptial, étaitent redoutés comme des pièges, comme des lieux où se cachait le poison. »

 Autrui est dangereux surtout si la flèche de la peste l'a déjà atteint : alors ou bien on l'enferme en sa maison, ou bien on l'évacue en hâte vers quelque lazaret situé hors les murs. Quelle différence avec le traitement réservé en temps ordinaire aux malades que parents, médecins et prêtres entourent de leurs soins diligents ! En période d'épidémie au contraire, les proches s'écartent, les médecins ne touchent pas les contagieux, ou le moins possible ou avec une baguette ; les chirurgiens n'opèrent qu'avec des gants ; les infirmiers déposent à longueur de bras du malade nourriture, médicaments et pansements. Tous ceux qui approchent les pestiférés s'aspergent de vinaigre, parfument leurs vêtements, au besoin portent des masques ; près d'eux, ils évitent d'avaler leur salive ou de respirer par la bouche. Les prêtres donnent de loin l'absolution et distribuent la communion au moyen d'une spatule d'argent fixée à une baguette qui peut dépasser un mètre. Ainsi les rapports humains sont totalement bouleversés : c'est au moment où le besoin des autres se fait le plus impérieux — et où, d'habitude, ils vous prenaient en charge — que maintenant ils vous abandonnent. Le temps de peste est celui de la solitude forcée.

 On lit dans une relation contemporaine de la peste de Marseille en 1720 : « [Le malade] est séquestré dans un galetas ou dans l'aptement le plus reculé de la maison, sans meubles, sans commodités, couvert de vieux haillons et de ce qu'on a de plus usé, sans autre soulagement à ses maux qu'une cruche d'eau qu'on a mise en fuyant auprès de son lit et dont il faut qu'il s'abreuve lui-même malgré sa langueur et sa faiblesse, souvent obligé de venir chercher son bouillon à la porte de la chambre et de se traîner après pour reprendre le lit. Il a beau se plaindre et gémir, il n'y a personne qui l'écoute... »
 D'ordinaire, la maladie a ses rites qui unissent le patient à son entourage ; et la mort, plus encore, obéit à une liturgie où se succèdent toilette funèbre, veillée autour du défunt, mise en bière et enterrement. Les larmes, les paroles à voix basse, le rappel des souvenirs, la mise en état de la chambre mortuaire, les prières, le cortège final, la présence des parents et des amis : autant d'éléments constitutifs d'un rite de passage qui doit se dérouler dans l'ordre et la décence. En période de peste, comme à la guerre, la fin des hommes se déroulait au contraire dans des conditions insoutenables d'horreur, d'anarchie et d'abandon des coutumes les plus profondément enracinées dans l'inconscient collectif. C'était d'abord l'abolition de la mort personnalisée. Au plus fort des épidémies, c'est par centaines, voire par milliers que les pestiférés succombaient chaque jour à Naples, à Londres ou à Marseille. Les hôpitaux et les baraquements de fortune aménagés en hâte étaient remplis d'agonisants. Comment s'occuper de chacun d'eux ? En outre, beaucoup ne parvenaient pas jusqu'aux lazarets et mouraient en chemin. Toutes les relations d'épidémie d'autrefois mentionnent les cadavres dans les rues, même à Londres où pourtant les autorités, en 1665, semblent avoir moins mal qu'ailleurs dominé les multiples problèmes nés de la contagion. Le Journal de D. Defoe précise : « On pouvait à peine passer par une rue sans y voir quelques cadavres par terre. » Dès lors, plus question de pompes funèbres pour les riches ou d'une cérémonie, même modeste, pour les pauvres. Plus de glas, plus de cierges autour d'un cercueil, plus de chants et, souvent, plus de tombeau individuel. Dans le cours habituel des choses, on s'arrange pour camoufler l'aspect horrible de la mort grâce à un décor et à des cérémonies qui sont autant de maquillages. Le défunt garde sa respectabilité. Il est l'occasion d'une sorte de culte. En période de peste, au contraire, compte tenu de la croyance aux effluves maléfiques, l'important est d'évacuer les cadavres au plus vite. On les dépose à la hâte hors des maisons, voire on les descend par les fenêtres à l'aide de cordes. Les « corbeaux » les agrippent grâce à des crochets fixés au bout de longs manches et les entassent n'importe comment dans les affreux tombereaux qu'évoquent toutes les chroniques relatives aux contagions. Quand ces lugubres carrioles apparaissent dans une ville précédées de porteurs de clochettes, c'est le signe que l'épidémie a franchi tous les barrages. Il n'y a pas à chercher bien loin où Breughel a puisé l'idée de la charrette pleine de squelettes qui figure dans son Triomphe de la mort du Prado. Durant une vie d'homme de la ville, il était normal d'avoir vécu au moins une peste et assisté au stupéfiant va-et-vient des tombereaux entre les maisons et les fosses communes. Relisons encore à ce propos D. Defoe :  « ...Tout le spectacle était plein de terreur : la charrette portait seize ou dix-sept cadavres enveloppés de draps ou de couvertures, quelques-uns si mal recouverts qu'ils tombèrent nus parmi les autres. Il leur importait peu, à eux, et l'indécence n'importait guère à personne, ils étaient tous morts et devaient être confondus ensemble dans la fosse commune de l'humanité. On pouvait bien l'appeler ainsi, car on n'y faisait pas de différence entre riches et pauvres. Il n'y avait pas d'autre manière d'enterrer et on n'aurait pas trouvé de cercueils en raison du nombre prodigieux de ceux qui périssaient dans une calamité comme celle-là . »
 Le sellier mis en scène par Defoe raconte encore que dans sa paroisse « les charrettes des morts furent trouvées plusieurs fois arrêtées aux portes du cimetière pleines de cadavres, sans clocheteur, sans conducteur, sans personne ». Les villes empestées n'arrivaient plus à absorber leurs morts. Ainsi rien, durant les grandes contagions, ne distinguait plus la fin des hommes de celle des bêtes. Déjà Thucydide, décrivant l'épidémie (qui n'était sans doute pas une peste) de 430-427, avait noté : « [Les Athéniens] mouraient comme des troupeaux. » (II, 51.) De même, abandonnés dans leur agonie, les contagieux de n'importe quelle ville d'Europe entre XIVe et XVIIIe siècles, une fois trépassés, étaient accumulés pêle-mêle, comme des chiens ou des moutons, dans des fosses aussitôt recouvertes de chaux vive. C'est une tragédie pour les vivants que l'abandon des rites apaisants qui accompagnent en temps normal le départ de ce monde. Lorsque la mort est à ce point démasquée, « indécente », désacralisée, à ce point collective, anonyme et repoussante, une population entière risque le désespoir ou la folie, étant soudain privée des liturgies séculaires qui jusque-là lui conféraient dans les épreuves dignité, sécurité et identité. D'où la joie des Marseillais quand, à la fin de l'épidémie de 1720, ils virent à nouveau des corbillards dans les rues. C'était le signe certain que la contagion évacuait la ville et qu'on retrouvait les habitudes et les cérémonies sécurisantes des temps ordinaires.
 Arrêt des activités familières, silence de la ville, solitude dans la maladie, anonymat dans la mort, abolition des rites collectifs de joie et de tristesse : toutes ces ruptures brutales avec les usages quotidiens s'accompagnaient d'une impossibilité radicale à concevoir des projets d'avenir, l'« initiative » appartenant désormais entièrement à la peste. Or, en période normale, même les vieillards agissent en fonction du futur, tel celui de La Fontaine qui non seulement bâtit, mais plante. Vivre sans projet n'est pas humain. Pourtant l'épidémie obligeait à considérer chaque minute comme un sursis et à n'avoir d'autre horizon devant soi que celui d'une mort prochaine. Regrettant d'être resté à Londres, le sellier de Defoe s'efforce de sortir de chez lui le moins possible, confesse continuellement ses péchés, s'abandonne à Dieu, se confie au jeûne, à l'humiliation et à la méditation. « Le temps qui me restait, écrit-il, je l'employais à lire et à écrire ces notes sur ce qui m'arrivait chaque jour.» » A Marseille, en 1720, quand il devient évident que le danger est partout dans la ville, un contemporain confie à son journal cet aveu d'impuissance : « [Désormais il n'y a] pas d'autre parti à prendre que de crier miséricorde au Seigneur en se préparant à la mort. » Destructurant l'environnement quotidien et barrant les routes de l'avenir, la peste ébranlait ainsi doublement les assises du psychisme tant individuel que collectif.

Jean Delumeau, La Peur en Occident

domingo, 29 de marzo de 2020

Biopolitique de la peste


Voici, selon un règlement de la fin du XVIIe siècle, les mesures qu'il fallait prendre quand la peste se déclarait dans une ville.
D'abord, un strict quadrillage spatial : fermeture, bien entendu, de la ville et du « terroir », interdiction d'en sortir sous peine de la vie, mise à mort de tous les animaux errants; découpage de la ville en quartiers distincts où on établit le pouvoir d'un intendant. Chaque rue est placée sous l'autorité d'un syndic; il la surveille; s'il la quittait, il serait puni de mort. Le jour désigné, on ordonne à chacun de se renfermer dans sa maison : défense d'en sortir sous peine de la vie. Le syndic vient lui-même fermer, de l'extérieur, la porte de chaque maison; il emporte la clef qu'il remet à l'intendant de quartier; celui-ci la conserve jusqu'à la fin de la quarantaine. Chaque famille aura fait ses provisions; mais pour le vin et le pain, on aura aménagé entre la rue et l'intérieur des maisons, des petits canaux de bois, permettant de déverser à chacun sa ration sans qu'il y ait communication entre les fournisseurs et les habitants; pour la viande, le poisson et les herbes, on utilise des poulies et des paniers. S'il faut absolument sortir des maisons, on le fera à tour de rôle, et en évitant toute rencontre. Ne circulent que les intendants, les syndics, les soldats de la garde et aussi entre les maisons infectées, d'un cadavre à l'autre, les « corbeaux » qu'il est indifférent d'abandonner à la mort : ce sont « des gens de peu qui portent les malades, enterrent les morts, nettoient et font beaucoup d'offices vile et abject ».
Espace découpé, immobile, figé. Chacun est arrimé à sa place. Et s'il bouge, il y va de sa vie, contagion ou punition. L'inspection fonctionne sans cesse. Le regard partout est en éveil : « Un corps de milice considérable, commandé par de bons officiers et gens de bien », des corps de garde aux portes, à l'hôtel de ville, et dans tous les quartiers pour rendre l'obéissance du peuple plus prompte, et l'autorité des magistrats plus absolue, « comme aussi pour surveiller à tous les désordres, voleries et pilleries ». Aux portes, des postes de surveillance; au bout de chaque rue, des sentinelles. Tous les jours, l'intendant visite le quartier dont il a la charge, s'enquiert si les syndics s'acquittent de leurs tâches, si les habitants ont à s'en plaindre; ils « surveillent leurs actions ». Tous les jours aussi, le syndic passe dans la rue dont il est responsable; s'arrête devant chaque maison; fait placer tous les habitants aux fenêtres (ceux qui habiteraient sur la cour se verraient assigner une fenêtre sur la rue où nul autre qu'eux ne pourrait se montrer) ; appelle chacun par son nom; s'informe de l'état de tous, un par un — « en quoi les habitants seront obligés de dire la vérité sous peine de la vie »; si quelqu'un ne se présente pas à la fenêtre, le syndic doit en demander raisons : « Il découvrira par là facilement si on recèle des morts ou des malades. » Chacun enfermé dans sa cage, chacun à sa fenêtre, répondant à son nom et se montrant quand on lui demande, c'est la grande revue des vivants et des morts. Cette surveillance prend appui sur un système d'enregistrement permanent : rapports des syndics aux intendants, des intendants aux échevîns ou au maire. Au début de la « serrade », un par un, on établit le rôle de tous les habitants présents dans la ville; on y porte « le nom, l'âge, le sexe, sans exception de condition » : un exemplaire pour l'intendant du quartier, un second au bureau de l'hôtel de ville, un autre pour que le syndic puisse faire l'appel journalier. Tout ce qu'on observe au cours des visites — morts, maladies, réclamations, irrégularités — est pris en note, transmis aux intendants et aux magistrats. Ceux-ci ont la haute main sur les soins médicaux; ils ont désigné un médecin responsable; aucun autre praticien ne peut soigner, aucun apothicaire préparer les médicaments, aucun confesseur visiter un malade, sans avoir reçu de lui, un billet écrit « pour empêcher que l'on ne recèle et traite, à l'insu des magistrats, des malades de la contagion ». L'enregistrement du pathologique doit être constant et centralisé. Le rapport de chacun à sa maladie et à sa mort passe par les instances du pouvoir, l'enregistrement qu'elles en font, les décisions qu'elles prennent.
Cinq ou six jours après le début de la quarantaine, on procède à la purification des maisons, une par une. On fait sortir tous les habitants; dans chaque pièce on soulève ou suspend « les meubles et les marchandises »; on répand du parfum; on le fait brûler après avoir bouché avec soin les fenêtres, les portes et jusqu'aux trous de serrure qu'on remplit de cire. Finalement on ferme la maison tout entière pendant que se consume le parfum; comme à l'entrée, on fouille les parfumeurs « en présence des habitants de la maison, pour voir s'ils n'ont quelque chose en sortant qu'ils n'eussent pas en entrant ». Quatre heures après, les habitants peuvent rentrer chez eux. Cet espace clos, découpé, surveillé en tous ses points, où les individus sont insérés en une place fixe, où les moindres mouvements sont contrôlés, où tous les événements sont enregistrés, où un travail ininterrompu d'écriture relie le centre et la périphérie, où le pouvoir s'exerce sans partage, selon une figure hiérarchique continue, où chaque individu est constamment repéré, examiné et distribué entre les vivants, les malades et les morts — tout cela constitue un modèle compact du dispositif disciplinaire. A la peste répond l'ordre; il a pour fonction de débrouiller toutes les confusions : celle de la maladie qui se transmet quand les corps se mélangent; celle du mal qui se multiplie lorsque la peur et la mort effacent les interdits. Il prescrit à chacun sa place, à chacun son corps, à chacun sa maladie et sa mort, à chacun son bien, par l'effet d'un pouvoir omniprésent et omniscient qui se subdivise lui-même de façon régulière et ininterrompue jusqu'à la détermination finale de l'individu, de ce qui le caractérise, de ce qui lui appartient, de ce qui lui arrive. Contre la peste qui est mélange, la discipline fait valoir son pouvoir qui est d'analyse. Il y a eu autour de la peste toute une fiction littéraire de la fête : les lois suspendues, les interdits levés, la frénésie du temps qui passe, les corps se mêlant sans respect, les individus qui se démasquent, qui abandonnent leur identité statutaire et la figure sous laquelle on les reconnaissait, laissant apparaître une vérité tout autre. Mais il y a eu aussi un rêve politique de la peste, qui en était exactement l'inverse : non pas la fête collective, mais les partages stricts; non pas les lois transgressées, mais la pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l'existence et par l'intermédiaire d'une hiérarchie complète qui assure le fonctionnement capillaire du pouvoir; non pas les masques qu'on met et qu'on enlève, mais l'assignation à chacun de son « vrai » nom, de sa « vraie » place, de son « vrai » corps et de la « vraie » maladie. La peste comme forme à la fois réelle et imaginaire du désordre a pour corrélatif médical et politique la discipline. Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des « contagions », de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre. S'il est vrai que la lèpre a suscité les rituels d'exclusion qui ont donné jusqu'à un certain point le modèle et comme la forme générale du grand Renfermement, la peste, elle, a suscité des schémas disciplinaires. Plutôt que le partage massif et binaire entre les uns et les autres, elle appelle des séparations multiples, des distributions individualisantes, une organisation en profondeur des surveillances et des contrôles, une intensification et une ramification du pouvoir. Le lépreux est pris dans une pratique du rejet, de l'exil-clôture; on le laisse s'y perdre comme dans une masse qu'il importe peu de différencier; les pestiférés sont pris dans un quadrillage tactique méticuleux où les différenciations individuelles sont les effets contraignants d'un pouvoir qui se multiplie, s'articule et se subdivise. Le grand renfermement d'une part; le bon dressement de l'autre. La lèpre et son partage; la peste et ses découpages. L'une est marquée; l'autre, analysée et répartie. L'exil du lépreux et l'arrêt de la peste ne portent pas avec eux le même rêve politique. L'un, c'est celui d'une communauté pure, l'autre celui d'une société disciplinée. Deux manières d'exercer le pouvoir sur les hommes, de contrôler leurs rapports, de dénouer leurs dangereux mélanges. La ville pestiférée, toute traversée de hiérarchie, de surveillance, de regard, d'écriture, la ville immobilisée dans le fonctionnement d'un pouvoir extensif qui porte de façon distincte sur tous les corps individuels — c'est l'utopie de la cité parfaitement gouvernée. La peste (celle du moins qui reste à l'état de prévision), c'est l'épreuve au cours de laquelle on peut définir idéalement l'exercice du pouvoir disciplinaire. Pour faire fonctionner selon la purs théorie les droits et les lois, les juristes se mettaient imaginairement dans l'état de nature; pour voir fonctionner les disciplines parfaites, les gouvernants rêvaient de l'état de peste...


Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975

sábado, 7 de marzo de 2020

La magie féminine de Mme Cagliostro

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"Des femmes de qualité, qui avaient entendu parler de ces scènes mystérieuses et du souper d’outre-tombe de la rue Saint-Claude, se sentirent prises, à leur tour, d’un désir ardent d’être initiées aux mêmes mystères. Elles sollicitèrent, à l’insu de leurs maris, la faveur de participer à ces séances fantastiques. La plus passionnée de toutes, la duchesse de T..., fut choisie pour proposer, en leur nom, à Mme de Cagliostro, d’ouvrir pour elles un cours de magie où nul homme ne serait admis. On lui répondit avec sang-froid, que ce cours commencerait dès que le nombre des aspirantes s’élèverait à trente-six. Dans la même journée, ce nombre fut complété. 
Voilà Lorenza ou Seraphina, devenue Grande maîtresse de la maçonnerie égyptienne au même titre que son mari était Grand cophte. Elle commença par faire connaître les conditions de son cours de magie féminine, qui étaient, pour chaque adepte, de verser cent louis, de s’abstenir de tout commerce humain, à dater du jour de la demande, et de se soumettre à tout ce qui lui serait ordonné. Ces conditions acceptées, on fixa la séance au 7 août.
 La Grande maîtresse avait loué et fait préparer une vaste maison, entourée de jardins et d’arbres magnifiques, dans la rue Verte, au faubourg Saint-Honoré, quartier alors très solitaire. C’était là que la réunion devait avoir lieu. Aucune des trente-six adeptes n’y manqua, et, à onze heures, on était au grand complet.
 En entrant dans la première salle, toutes les dames furent obligées de quitter leurs vêtements, et de prendre une robe blanche, avec une ceinture de cou-leur. On les partagea en six groupes, qui se distinguaient par les nuances de leurs ceintures : six étaient en noir, six en bleu, six en coquelicot, six en violet, six en rose, six en impossible (couleur de fantaisie). On remit à chacune un grand voile, qu’elles placèrent en sautoir. On les fit ensuite entrer dans un temple éclairé par le haut de la voûte, et garni de trente-six fauteuils couverts de satin noir. Lorenza, vêtue de blanc, était assise sur une espèce de trône, assistée de deux grandes figures, habillées de telle manière qu’on ne pouvait savoir si c’étaient des hommes ou des femmes, ou encore des spectres.
 La lumière qui éclairait cette salle s’affaiblit insensiblement, et quand on put à peine distinguer les objets, la Grande maîtresse ordonna aux dames de se découvrir la jambe gauche jusqu’à la naissance de la cuisse. Elle leur commanda ensuite de lever le bras droit et de l’appuyer sur la colonne voisine. Deux jeunes femmes, à qui l’on donnait le nom de Marphise et Clorinde, entrèrent, tenant un glaive à la main, et attachèrent les trente-six dames par les jambes et par les bras au moyen de cordons de soie. Au milieu d’un silence absolu, Lorenza prononça alors un discours qui commençait ainsi : 
« L’état dans lequel vous vous trouvez est le symbole de votre état dans la société. Votre condition de femmes vous place sous la dépendance passive de vos époux. Vous portez des chaînes, si grandes dames que vous soyez. Nous sommes toutes, dès l’enfance, sacrifiées à des dieux cruels. Ah ! si, brisant ce joug honteux, nous savions nous unir et combattre pour nos droits, vous verriez bientôt le sexe orgueilleux qui nous opprime ramper à nos pieds et mendier nos faveurs... » 
Ce discours, qui semble jusque-là commenter le code de la femme libre, finit pourtant par baisser de ton, et aboutit même à des conseils pleins d’un dépit superbe, mais fort rassurants pour le droit des maris :
 « Laissons-les, s’écria la grande prêtresse, faire leurs guerres meurtrières ou débrouiller le chaos de leurs lois ; mais chargeons-nous de gouverner l’opinion, d’épurer les mœurs, de cultiver l’esprit, d’entre-tenir la délicatesse, de diminuer le nombre des infortunes. Ces soins valent bien ceux de prononcer sur de futiles querelles. » 
Après ce discours, qui fut accueilli par des acclamations enthousiastes, Marphise et Clorinde détachèrent les liens de ces dames, pour qui d’autres épreuves allaient commencer. Mais auparavant Lorenza les fortifia par cette autre allocution :
 « Recouvrez votre liberté, et puissiez-vous la recouvrer ainsi dans le monde. Oui, cette liberté, c’est le premier besoin de toute créature : ainsi donc, que vos âmes tendent de toute leur ardeur à la conquérir. Mais pouvez-vous compter sur vous-mêmes ? Êtes-vous sûres de vos forces ? Quelles garanties m’en donnerez-vous ? Adeptes qui m’écoutez, il faut subir d’autres épreuves. Vous allez vous diviser en six groupes. Chaque couleur se rendra à un des six appartements qui correspondent à ce temple ; là, de terribles tentations viendront vous assaillir... Allez, mes sœurs, les portes du jardin sont ouvertes, et la lune douce et discrète, éclaire le monde. » 
Les dames entrèrent dans les appartements qui leur étaient respectivement désignés, et dont chacun ouvrait sur le jardin. Nul ne les y suivit ; elles devaient aborder seules, dans leur force et dans leur liberté, les épreuves qui les attendaient. Elles firent, dit-on, des rencontres inouïes. Ici, des hommes les poursuivaient en les persiflant ; là, des adorateurs soupiraient dans des postures attendrissantes. Plus d’une crut se trou-ver avec son amant, tant le fantôme ou le génie qui lui apparut, avait une ressemblance frappante avec l’objet aimé. Mais le devoir et le serment prononcé com-mandaient une cruauté inflexible ; il fallut repousser, et, au besoin, maltraiter l’ombre charmante, au risque de perdre à jamais une réalité adorée. On cite une de ces dames qui, dans l’exaltation de sa vertu, n’hésita pas à fouler d’un pied ravissant, mais impitoyable, l’image qui lui représentait l’idéal de sa pensée, le rêve de son cœur.Toutes s’acquittèrent strictement de ce qui leur avait été ordonné ; l’esprit nouveau de la femme régénérée venait de triompher sur toute la ligne des trente-six ceintures. Ce fut donc avec ces symboles intacts et immaculés, qu’elles rentrèrent dans la demi-obscurité de la salle voûtée qu’on appelait le temple, pour recevoir les félicitations de la Grande maîtresse. Là, quelques minutes furent accordées au recueillement. Tout à coup, le dôme de la salle s’ouvrit, et l’on vit descendre, sur une grosse boule d’or, un homme, nu comme Adam avant le péché, qui tenait un serpent dans sa main et portait sur sa tête une flamme brillante. 
« C’est du Génie même de la vérité, dit la Grande maîtresse, que je veux que vous appreniez les secrets si longtemps dérobés à votre sexe. Celui que vous allez entendre est le célèbre, l’immortel, le divin Cagliostro, sorti du sein d’Abraham sans avoir été conçu, et dépositaire de tout ce qui a été, de tout ce qui est, et de tout ce qui sera connu sur la terre.— Filles de la terre, dit le grand cophte, dépouillez ces vêtements profanes. Si vous voulez entendre la vérité, montrez-vous comme elle. » 
Aussitôt la grande prêtresse, donnant l’exemple, ôte sa ceinture et laisse tomber ses voiles. Et les adeptes, l’imitant, se montrèrent sinon dans leur innocence, du moins dans toute la nudité de leurs charmes, aux yeux du Génie céleste.Alors ayant promené lentement sur les beautés nues ses magnétiques regards. 
« Mes filles, reprit-il, la magie tant décriée n’est, entre des mains pures, que le secret de faire du bien à l’humanité. La magie, c’est l’initiation aux mystères de la nature et la puissance d’user de cette science occulte. Vous ne doutez plus du pouvoir magique ; il va jusqu’à l’impossible, les apparitions du jardin vous l’ont prouvé ; chacune de vous a vu l’être cher à son cœur, et a conversé avec lui. Ne doutez donc plus de la science hermétique, et venez quelquefois dans ce temple où les plus hautes connaissances vous seront révélées. Cette première initiation est d’un bon augure ; elle prouve que vous êtes dignes de la vérité. Je vous la dirai tout entière, mais par gradations. Aujourd’hui, apprenez seulement de ma bouche que le but sublime de la franc-maçonnerie égyptienne, dont j’apporte les rites du fond de l’Orient, c’est le bonheur de l’humanité. Ce bonheur est illimité ; il comprend les jouissances matérielles, comme la sérénité de l’âme et les plaisirs de l’intelligence. Tel est le but. Pour y parvenir, la science nous offre ses secrets. La science pénétrant la nature, c’est la magie. Ne m’en demandez pas davantage. Vivez heureuses, et, pour cela, aimez la paix et l’harmonie ; retrempez vos âmes par les émotions douces, aimez et pratiquez le bien ; le reste est peu de chose. » 
Abstraction faite de l’appareil fantasmagorique, il n’y a rien dans cette initiation qui contraste trop avec la morale et les idées humanitaires qui avaient déjà cours dans le dix-huitième siècle. Mais l’historien, un peu suspect d’ailleurs, à qui l’on doit le plus de détails sur les actes et les prédications de Cagliostro à Paris, ajoute à ce qui précède quelques lignes d’une morale plus émancipée. Suivant lui, abjurer un sexe trompeur fut le conseil que le prétendu Génie de la vérité donna pour conclusion aux adeptes.
 « Que le baiser de l’amitié, dit-il en terminant, annonce ce qui se passe dans vos cœurs. » Et la Grande maîtresse leur apprit ce que c’était que le baiser de l’amitié.
Cela fait, le Génie de la vérité se replaça sur sa boule d’or, qui, s’élevant comme elle était descendue, l’emporta dans les profondeurs de la voûte. Pendant cette ascension, le parquet s’entr’ouvrit par le milieu, et la lumière revenant à flots dans le temple, on vit sortir de dessous terre une table splendidement ornée et délicatement servie : argenterie éblouissante, qui n’était pas une vaine apparence, belles fleurs, qui exhalaient de vrais parfums, mets et vins choisis, qui, détectant les sens, les forçaient à reconnaître leur plantureuse réalité. Dans ce souper, que les thaumaturges faisaient succéder à l’initiation, il n’y avait rien d’illusoire ou de fantastique, pas même les amants que ces dames y retrouvèrent. On soupa gaiement et de bon appétit. Il y eut des danses et des divertissements, où brillèrent les talents de Clorinde et de Marphise, naguère farouches guerrières, maintenant ravissantes almées, peut-être empruntées à l’Opéra, mais qu’on croyait importées d’Égypte en même temps que les mystères d’Anubis. 
Quand on se retira, il était trois heures du matin, preuve irrécusable que l’émancipation de la femme dans la société française avait déjà fait quelque progrès avant l’arrivée du grand cophte et de sa compagne

L. Figuier, Cagliostro. Prodiges et sortilèges