lunes, 3 de junio de 2013

C´est aujourd´hui qu´il faut mourir de rire



"Mes voisins commençaient à me paraître un peu originaux ; ils ouvraient de grandes prunelles de chat-huant ; leur nez s’allongeait en proboscide ; leur bouche s’étendait en ouverture de grelot. Leurs figures se nuançaient de teintes surnaturelles.

L’un d’eux, face pâle dans une barbe noire, riait aux éclats d’un spectacle invisible ; l’autre faisait d’incroyables efforts pour porter son verre à ses lèvres, et ses contorsions pour y arriver excitaient des huées étourdissantes.

Celui-ci, agité de mouvements nerveux, tournait ses pouces avec une incroyable agilité ; celui-là, renversé sur le dos de sa chaise, les yeux vagues, les bras morts, se laissait couler en voluptueux dans la mer sans fond de l’anéantissement.

Moi, accoudé sur la table, je considérais tout cela à la clarté d’un reste de raison qui s’en allait et revenait par instants comme une veilleuse près de s’éteindre.

De sourdes chaleurs me parcouraient les membres, et la folie, comme une vague qui écume sur une roche et se retire pour s’élancer de nouveau, atteignait et quittait ma cervelle, qu’elle finit par envahir tout à fait.

L’hallucination, cet hôte étrange, s’était installée chez moi.
(...)

Au bout de quelques minutes, mes compagnons ; les uns après les autres, disparurent, ne laissant d’autre prestige que leur ombre sur la muraille, qui l’eut bientôt absorbée ; ainsi que les taches brunes que l’eau fait sur le sable s’évanouissent en séchant.

La solitude régna dans le salon, étoilé seulement de quelques clartés douteuses ; puis, tout à coup, il me lassa un éclair rouge sous les paupières, une innombrable quantité de bougies s’allumèrent d’elles mêmes, et je me sentis baigné par une lumière tiède et blonde. L’endroit où je me trouvais était bien le même, mais avec la différence de l’ébauche au tableau ; tout était plus grand, plus riche, plus splendide. La réalité ne servait que de point de départ aux magnificences de l’hallucination.

Je ne voyais encore personne, et pourtant je devinais la présence d’une multitude.

J’entendais des frôlements d’étoffes, des craquements d’escarpins, des voix qui chuchotaient, susurraient, blésaient et zézayaient, des éclats de rire étouffés, des bruits de pieds de fauteuil et de table. On tracassait les porcelaines, on ouvrait et l’on refermait les portes ; il se passait quelque chose d’inaccoutumé.

Un personnage énigmatique m’apparut soudainement.

Par où était-il entré ? je l’ignore ; pourtant cela ne me causa aucune frayeur : il avait un nez en bec d’oiseau, des yeux verts entourés de cercles bruns, qu’il essuyait fréquemment avec immense mouchoir ; une haute cravate blanche empesée, dans le nœud de laquelle était passée une carte visite où se lisaient écrits ces mots : Daucus-Carota, du Pot d’or, étranglait son col mince, et faisait derrière la peau de ses joues en plis rougeâtres ; un noir à basques carrées, d’où pendaient des grappes breloques, emprisonnait son corps bombé en de chapon. Quant à ses jambes, je dois avouer étaient faites d’une racine de mandragore, bifurquée, noire, rugueuse, pleine de nœuds et de verrues, paraissait avoir été arrachée de frais, car des parcelles de terre adhéraient encore aux filaments. Ces jambes frétillaient et se tortillaient avec une activité extraordinaire, et, quand le petit torse qu’elles soutenaient fut tout à fait vis-à-vis de moi, l’étrange personnage éclata en sanglots, et, s’essuyant les yeux à tour de bras, me dit de la voix la plus dolente :

" C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire ! " Et des larmes grosses comme des pois roulaient sur les ailes de son nez.

" De rire… de rire… " répétèrent comme un écho des chœurs de voix discordantes et nasillardes.

Je regardai alors au plafond, et j’aperçus une foule de têtes sans corps comme celles des chérubins, qui avaient des expressions si comiques, des physionomies si joviales et si profondément heureuses, que je ne pouvais m’empêcher de partager leur hilarité.

Leurs yeux se plissaient, leurs bouches s’élargissaient, et leurs narines se dilataient ; c’étaient des grimaces à réjouir le spleen en personne. Ces masques bouffons se mouvaient dans des zones tournant en sens inverse, ce qui produisait un effet éblouissant et vertigineux.

Peu à peu le salon s’était rempli de figures extraordinaires, comme on n’en trouve que dans les eaux-fortes de Callot et dans les aquatintes de Goya : un pêle-mêle d’oripeaux et de haillons caractéristiques, de formes humaines et bestiales ; en toute autre occasion, j’eusse été peut-être inquiet d’une pareille compagnie, mais il n’y avait rien de menaçant dans ces monstruosités. C’était la malice, et non la férocité qui faisait pétiller ces prunelles. La bonne humeur seule découvrait ces crocs désordonnés et ces incisives pointues.

Comme si j’avais été le roi de la fête, chaque figure venait tour à tour dans le cercle lumineux dont j’occupais le centre, avec un air de componction grotesque, me marmotter à l’oreille des plaisanteries dont je ne puis me rappeler une seule, mais qui, sur le moment, me paraissaient prodigieusement spirituelles, et m’inspiraient la gaieté la plus folle.

À chaque nouvelle apparition, un rire homérique, olympien, immense, étourdissant, et qui semblait résonner dans l’infini, éclatait autour de moi avec des mugissements de tonnerre.

Des voix tour à tour glapissantes ou caverneuses criaient : " Non, c’est trop.drôle ; en voilà assez ! Mon Dieu, mon Dieu, que je m’amuse ! De plus fort en plus fort !

— Finissez ! . je n’en puis plus… Ho ! ho ! hu ! hu ! hi ! hi ; Quelle bonne farce ; Quel beau calembour ;
— Arrêtez ! j’étouffe ; j’étrangle ! Ne me regardez pas comme cela… ou faites-moi cercler, je vais éclater… " Malgré ces protestations moitié bouffonnes, moitié suppliantes, la formidable hilarité allait toujours croissant, le vacarme augmentait d’intensité, les planchers et les murailles de la maison se soulevaient et palpitaient comme un diaphragme humain, secoués par ce rire frénétique, irrésistible, implacable.

Bientôt, au lieu de venir se présenter à moi un à un, les fantômes grotesques m’assaillirent en masse, secouant leurs longues manches de pierrot, trébuchant dans les plis de leur souquenille de magicien, écrasant leur nez de carton dans des chocs ridicules, faisant voler en nuage la poudre de leur perruque, et chantant faux des chansons extravagantes sur des rimes impossibles. (...)
Plus loin se démenaient confusément les fantaisies des songes drolatiques, créations hybrides, mélange informe de l’homme, de la bête et de l’ustensile, moines ayant des roues pour pieds et des marmites pour ventre, guerriers bardés de vaisselle brandissant des sabres de bois dans des serres d’oiseau, hommes d’État mus par des engrenages de tournebroche, rois plongés à mi-corps dans des échauguettes en poivrière, alchimistes à la tête arrangée en soufflet, aux membres contournés en alambics, ribaudes faites d’une agrégation de citrouilles à renflements bizarres, tout ce que peut tracer dans la fièvre chaude du crayon un cynique à qui l’ivresse pousse le coude.

Cela grouillait, cela rampait, cela trottait, cela sautait, cela grognait, cela sifflait, comme dit Goethe dans la nuit du Walpurgis.
(...)
Daucus-Carota exécutait, tout en s’essuyant les yeux, des pirouettes et des cabrioles inconcevables, surtout pour un homme qui avait des jambes en racine de mandragore, et répétait d’un ton burlesquement piteux :
" C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire ! "


Théophile Gautier, Le Club des Haschischins

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