jueves, 6 de junio de 2013

Un péché de luxe

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"Dans la plupart des cas, la morphinomanie est un mal réservé, comme la goutte, aux heureux du monde. C’est un péché de luxe. À part les victimes du bistouri, les opérées des gynécologues, les unsexeds qui traînent leur blessure éternelle ; à part les maniaques professionnels : médecins, apothicaires, sages-femmes, le principal effectif des toxicomanes se recrute dans le monde salarié de la galanterie. Les belles-de-nuit, leurs stupides clients, qui ne satisfont plus les vins ruineux, les liqueurs de flamme, condimentent de poisons leurs mornes caravanes, pratiquent un régime d’alcaloïdes : morphine, cocaïne, héroïne, plus ou moins soutenu.

Le docteur Georges Dumas, soupant au café Sylvain, près d’un morphinomane en « état de besoin », a vu l’une des péripatéticiennes jouxtantes à ce prostibule se lever après avoir diagnostiqué d’un œil expert l’état du malade, et lui proposer une piqûre, avec le même air dont entre fumeurs on s’offre du tabac.
Maurice Talmeyr (Les Possédés de la morphine) cite le cas d’une pierreuse qui, par dégoût des obligations professionnelles, recourait à la Pravaz. Premier que de subir le client, elle s’injectait quelques centigrammes, fermait les paupières ; la demi-anesthésie morphinique lui rendait presque tolérable son esclavage et l’odieux labeur de chaque soir.

Il appartenait aussi au monde ignorant et vaniteux de la race fashionable, ce fils de banquier mort avec son amie, dans une hideuse maison meublée du faubourg Saint-Honoré, après huit jours de morphinisation ininterrompue. Il avait pris goût à ces redoutables pratiques dans une maison de santé où sa famille l’avait interné par esprit d’économie !

Elle menait la vie à grandes guides, cette Loris B… qui, de Naples à Pétersbourg, de Londres à Constantinople, dissipa vingt fortunes en princières orgies. Ayant épuisé les inventions d’une débauche capable de satisfaire Julie ou Messaline, elle se tourna vers les plantes vénéneuses, fut en peu de temps une toxicomane de la grande portion. À l’état normal, prodigue, payant ses plaisirs avec une libéralité d’impératrice, elle devenait, sous l’influence du pavot, une maîtresse de maison économe jusqu’à la pingrerie, épluchant les factures, grondant ses domestiques pour le plus minime débours, lésinant sur le blanchissage, attentive à la desserte, râleuse, en un mot, comme la dernière des bourgeoises. En « état de besoin », sa complexion véritable reprenait le dessus. Elle gaspillait de plus belle et se donnait à prix d’or les moins honnêtes distractions.

Il s’en faut de beaucoup, néanmoins, que tous les morphinomanes soient membres des cercles aristocratiques, habitués des grands bars, riches demi-mondaines comme cette Loris B… ou bien encore comme Mlle D…, « la reine du Sahara » dont M. Edgard Bérillon a publié l’observation (Revue de l’hypnotisme, juillet-octobre 1899).

Le docteur Griffon, médecin à la Santé, a, dans le courant de janvier 1901, traité le peintre en bâtiment Namêche qui, après avoir communiqué le goût de la morphine à sa compagne, ainsi qu’aux enfants de la dame, volait aux pharmaciens l’objet de ses désirs par un procédé original dont il fut, croyons-nous, l’inventeur.

Quelques instants avant l’heure où les marchands de pilules mettent leurs volets, s’étant assuré au préalable que la victime de son choix était bien seule et gardait la boutique, Namêche lui mandait sa pseudo-belle-fille nantie d’une fausse prescription ordonnant plusieurs grammes du chlorhydrate impatiemment attendu. Quand l’homme de l’art, ayant effectué sa préparation, n’avait plus qu’à boucher la fiole, Namêche, qui le guettait sur le trottoir, pénétrait dans l’officine en coup de vent. Il demandait, à la hâte, une bouteille d’eau minérale : Vichy, Contrexéville, ce qui, dans la plupart des cas, obligeait le pharmacien à quitter son comptoir pour descendre à la cave.

Pendant ce temps, l’homme transvasait la solution de morphine dans un récipient à large ouverture qu’il cachait sous sa vareuse et lui substituait de l’eau claire apportée à cet effet. Puis, sous couleur qu’il avait oublié sa bourse, il partait sans prendre l’eau minérale. Après quoi, la fillette ne tardait guère à le suivre, en invoquant le premier prétexte venu. Ce travail compliqué lui rendait la vie assez incommode en Belgique, — il était de Namur. Comme tous les inventeurs plus grands que leur destinée, il vint demander un refuge à Paris, où, sans la clairvoyance d’un potard inaccessible à la fantaisie, il cueillerait sans doute encore des pavots dans chacun des vingt arrondissements.


La morphine compte sous ses étendards moins de poètes que l’alcool. À peine Édouard Dubus et Stanislas de Guaita, lorsque la « Muse verte » s’enorgueillit de Verlaine, de Musset, d’Edgar Poë et de tant d’illustres envoûtés. D’Anacréon à Litaïpé, d’Horace à Chaulieu, de Khayyam à Béranger, tous les faiseurs d’odelettes ont dit le charme de la coupe et les festins couronnés de verveine, cependant Baudelaire, en même temps qu’il célébrait l’« âme du vin », montrait les

…hardis amants de la démence,
Fuyant le grand troupeau parqué dans le destin.
Et se réfugiant dans l’opium immense.

Après lui, Guaita, dont les poèmes inconnus étincellent de beautés, a, seul avec Jacques d’Adelsward, chanté, en France, un hymne aux herbes vénéneuses :


Salut, flore équivoque !
L’infortuné t’invoque.
Dompteuses des douleurs,
Salut, ô fleurs !
Soyez bénis, en somme,
Sucs, qui versez à l’homme
Au visage pâli
Le calme oubli. [1]

En revanche, les hommes politiques recourent fréquemment au coup de fouet de la piqûre. Le docteur Louveau, en 1887, au moment de l’affaire Schnœbelé, a vu, dans les jardins de l’Élysée, le général Boulanger se faire une piqûre. Le prince de Bismarck ne parlait au Reichstag qu’après s’être injecté une assez forte dose. Vers le soir de sa vie, il usa largement de la drogue favorite.

L’acteur Marais, morphinomane enragé, mourut en pleine démence, vers la quarantième année. Il se croyait en vérité Michel Strogoff. Il se prenait de querelle dans les rues avec des passants inoffensifs, « pour Dieu, pour le tzar, pour la patrie » ! Le beau Damala ne pouvait jouer La Dame aux camélias sans se faire donner, à chaque entracte, plusieurs grammes de morphine. Guy de Maupassant, morphino-éthéro-cocaïnomane, combinait les divagations de la paralysie générale avec les délires toxiques, dans la maison de santé où finit misérablement une vie à ses débuts trop heureuse. Enfin, on atteste, chez les gens bien informés, que le docteur Babinski injectait quelques centigrammes de morphine, par vingt-quatre heures, à l’illustre Charcot, atteint, pendant les derniers mois de sa vie, d’un lumbago chronique. Alphonse Daudet, que les douleurs fulgurantes du tabès excruciaient nuit et jour, fut obligé de recourir au poison dont il avait, dans l’Évangéliste, analysé avec tant d’élégance et de précision l’influence endormeuse.

Laurent Tailhade
La Noire Idole

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