viernes, 29 de noviembre de 2013

Au-delà de Thulé


Extrait de la Bibliothèque de PHOTIUS

DES CHOSES INCROYABLES Que l'on voit au-delà de Thulé, en xxiv livres, par Antoine Diogène.

 
Nous avons lu les XXIV livres des Choses Incroyables que l'on voit au-delà de Thulé, par Antoine Diogène. Ce sont des récits fabuleux; le style unit la netteté à la clarté, et présente rarement quelque obscurité ; les digressions nombreuses, et les réflexions dont elles sont semées, en rendent la lecture d'autant plus agréable, que l'auteur a su donner un grand air de vérité à cette foule d'aventures incroyables qui se succèdent rapidement, et qui sont disposées dans un ordre heureux.
L'auteur introduit d'abord un Arcadien, nommé Dinias, qui, errant avec son fils Démocharès, loin de sa patrie, pour acquérir des connaissances et satisfaire sa curiosité (2), s'embarque sur le Pont-Euxin, traverse la mer Caspienne et Hyrcanienne, arrive au pied des monts Riphées, et aux bouches du Tanaïs. Là, ces deux voyageurs, forcés par la rigueur du climat de changer de route, se détournent vers l'Océan scythique, entrent dans l'Océan oriental & s'avancent jusques aux Portes du jour ; ils côtoient ensuite, dans tout son contour, la mer extérieure (3) ; et, après de longs circuits, pendant lesquels ils s'associent trois compagnons de voyage, Carmanès, Méniscus, Azulis, ils abordent enfin à l'île de Thulé,[1] où ils se reposent, pendant quelque temps, de leurs fatigues. Dinias, pendant son séjour dans l'île, devient amoureux de Dercyllis, jeune Tyrienne, d'une naissance distinguée, qui se trouvait alors à Thulé avec son frère Mantinias. Dans les fréquents entretiens qu'ils ont ensemble, elle lui raconte comment un prêtre égyptien, nommé Paapis, dont la patrie venait d'être dévastée, se réfugia à Tyr ; comment il y fut accueilli chez ses parents, qui exercèrent envers lui tous les devoirs de l'hospitalité; comment, après s'être d'abord montré sensible aux bienfaits de toute la famille, il finit par accabler de maux le père et les enfants. Obligée de prendre la fuite avec son frère, elle est successivement portée à Rhodes, en Crète, chez les Tyrrhéniens et chez les peuples qu'on nomme Cymmériens. Chez ces derniers, elle visite les enfers, y reconnaît Myrtha, l'une de ses suivantes, morte depuis longtemps, et apprend d'elle une partie de ce qui se passe dans l'empire des ombres.
Tout cela fournit la matière des premiers récits que Dinias fait à Cymbas. Celui-ci avait été député à Tyr par le peuple entier d'Arcadie, pour engager Dinias à retourner dans sa patrie ; mais, l'âge empêchant ce dernier de se rendre à cette invitation, on lui fait raconter tout ce qu'il a vu dans ses voyages, et tout ce que d'autres témoins oculaires lui ont appris. Il n'oublie pas ce que Dercyllis lui a raconté dans l'île de Thulé, c'est-à-dire ses premiers voyages, dont il a été déjà question; sa séparation d'avec son frère; son retour des enfers avec Ceryllus et Astræus ; la visite au tombeau de Sirène ; ce qu'Astræus avait entendu dire à Phylotis, touchant Pythagore et Mnésarque (4), et ce qu'il avait appris de lui, touchant l'apparition fabuleuse de ses frères.
Dinias passe aux nouvelles aventures de Dercyllis et de sa suite; ils abordent à une ville d'Ibérie (Espagne), dont les habitants sont privés de la vue pendant le jour, et la recouvrent pendant la nuit. Astræus, par les sons de sa flûte, met en déroute les ennemis de ce peuple. Ils partent, comblés de bénédictions, et arrivent chez les Celtes, peuple cruel et fou. Bientôt ils fuient sur des chevaux qui changent de couleur et qui donnent lieu à plus d'une aventure. Ils passent en Aquitaine où l'on accueille avec distinction Dercyllis et Ceryllus, mais surtout Astræus, dont les yeux, croissant et décroissant avec la lune, indiquent, par leurs phases, le moment précis où chacun des deux rois du pays doit, selon l'accord fait entre eux, monter alternativement sur le trône, ce qui met fin aux longues querelles de ces rois, et remplit d'allégresse les habitants. Dinias raconte ensuite les autres choses que Dercyllis avait vues, et les nouveaux malheurs auxquels elle avait été en proie ; son arrivée chez les Artabres (5), dont les femmes vont à la guerre, tandis que les hommes gardent la maison et s'occupent des soins du ménage ; les aventures de Dercyllis et de Ceryllus dans les Asturies ; les aventures particulières d'Astræus ; comment les deux premiers ayant échappé, contre toute espérance, aux nombreux périls qu'ils avaient courus chez ces peuples, l'un d'eux, Ceryllus, ne put se soustraire à la peine qui lui était due pour un crime dont il s'était autrefois rendu coupable, et fut coupé par morceaux.
Après cela, Dinias rend compte de ce que Dercyllis vit en Italie et en Sicile ; à Ério, ville de Sicile, elle est prise et envoyée à Sænisidème, qui régnait alors sur les Léontins. Elle rencontre à la cour de ce tyran le scélérat Paapis; mais, dans son malheur, une consolation inattendue lui est offerte, Mantinias lui est rendu. Celui-ci raconte à sa sœur tout ce que les hommes, les animaux, le soleil même et la lune, les plantes, les îles, lui ont montré d'étonnant et de merveilleux dans ses longues courses, ce qui devient pour Dinias une source intarissable de récits fabuleux qu'il fait à son tour à l’Arcadien Cymbas.
On voit ensuite que Dercyllis et Mantinias, en quittant le pays des Léontins, pour se rendre à Rhégium, enlèvent à Paapis une petite besace qui contenait quelques livres et une petite boîte pleine de racines. De Rhé-gium, ils passent à Métaponte, où Astræus les rejoint, et les avertit que Paapis est à leur poursuite. Ils suivent Astræus chez les Thraces et les Massagètes, auprès de Zamolxis, disciple comme lui de Pythagore. (6)
Les aventures du voyage trouvent ici leur place ainsi que l'entrevue d'Astræus et de Zamolxis, qui était déjà considéré comme un dieu parmi les Gètes, et les grâces que Dercyllis et Mantinias demandèrent à Zamolxis, par l'entremise d'Astræus. Un oracle leur apprend que le Destin les appelle à Thulé, et qu'ils ne reverront leur patrie qu'après une longue suite d'infortunes ; après avoir expié le crime, quoique involontaire, qu'ils ont commis envers leurs parents, et après être morts et ressuscités alternativement, morts pendant le jour, et rendus à la vie pendant la nuit.
Pour se conformer à l'oracle, ils partent, laissant auprès de Zamolxis Astræus, qui jouissait déjà d'une grande considération chez les Gètes. (7) Dans le pays dominé par Borée, ils sont témoins de beaucoup de prodiges, et en apprennent beaucoup d'autres. Dinias à qui Dercyllis a raconté toutes ces choses, pendant son séjour à Thulé, en rend compte à Cymbas. Il lui dit comment Paapis, s'étant mis à la poursuite de Dercyllis et de son frère, les rejoignit, dans cette île ; comment, par une opération magique, en leur crachant au milieu du visage, il leur ôtait la vie chaque matin, pour la leur rendre à l'entrée de la nuit ; comment un habitant de l'île, nommé Thruscanus, qui aimait Dercyllis, la voyant tomber morte par l'effet de l'enchantement, en conçut une vive douleur, fondit sur Paapis, le tua, et mit ainsi un terme aux longues souffrances de nos Tyriens ; comment enfin Thruscanus, persuadé que Dercyllis était réellement morte, se tua sur le corps de celle-ci. Dinias, pendant son séjour dans l'île de Thulé, avait entendu raconter tout cela à Dercyllis, ainsi que beaucoup d'autres aventures semblables, telles que les circonstances qui avaient accompagné et suivi leurs funérailles ; les amours de Mantinias et les événements auxquels elles donnèrent lieu. Il les raconte à son tour à Cymbas.
Ici finit le vingt-troisième livre des Choses incroyables que l’on voit au delà de Thulé. Ce qui concerne cette île occupe fort peu d'espace, on en dit seulement quelques mots vers le commencement de l'ouvrage.
Dans le vingt-quatrième livre Dinias redit à Cymbas ce qu'il a entendu conter à Azulis. Ce dernier trouve dans la besace que les deux Tyriens avaient enlevée à Paapis, et qu'ils avaient emportée avec eux, le mode qu'avait suivi ce prêtre scélérat pour les faire passer alternativement de la vie à la mort, de la mort à la vie, et le moyen qu'il fallait employer pour détruire cet enchantement. Il y découvre encore la marche que doivent suivre Dercyllis et Mantinias, pour retirer leurs parents de ce long sommeil de mort dans lequel ils les avaient plongés depuis si longtemps, à l'instigation de Paapis, et dans la ferme persuasion où ils étaient qu'il en résulterait pour eux un grand bien.
Dercyllis et Mantinias, délivrés par les soins d'Azulis, se hâtent de regagner leur patrie, pour rendre à la vie les auteurs de leurs jours. Après le départ d'Azulis, Dinias, Carmanès et Méniscus continuent leurs courses au delà de Thulé ; ce qui fournit à Dinias l'occasion, de raconter à Cymbas tout ce qu'il a vu d'extraordinaire dans ce nouveau voyage. Il prétend avoir vérifié, de ses propres yeux, plusieurs faits avancés par les astronomes ; par exemple, que certains peuples peuvent habiter sous l'Ourse et l'avoir au-dessus de leur tête ; qu'il y a des nuits d'un mois, de six mois, plus ou moins, et enfin d'un an, que la durée des jours correspond à celle des nuits, et plusieurs autres faits semblables.
Il raconte ensuite des choses si étonnantes sur les hommes qu'il a vus et sur les prodiges dont il prétend avoir été témoin, que non seulement personne ne s'est jamais vanté d'en avoir tant vu, mais que même l'imagination n'en a jamais forgé de pareilles. Mais la chose la plus incroyable dans ces récits, c'est qu'il assure qu'en avançant vers le Nord, ils s'approchèrent de la Lune, qui leur parut une terre absolument nue, et qu'ils y virent tout ce que devait naturellement y voir un homme qui a déjà fabriqué tant de mensonges. On voit ensuite que la Sibylle apprit de Carmanès l'art de la divination ; qu'après cela chacun fit des vœux particuliers qui furent tous exaucés ; que Dinias, après s'être endormi profondément, se vit, à son réveil, transporté à Tyr, dans le temple d'Hercule, et qu'il y retrouva Dercyllis et Mantinias, qui avaient déjà délivré leurs parents du sommeil, ou plutôt de la mort. Les uns et les autres jouissaient d'une bonne santé et d'un sort prospère.
Dinias, ayant terminé ces récits, présente à Cymbas des tablettes de cyprès, et l'invite à faire mettre par écrit tout ce qu'il vient de lui raconter, par l'Athénien Erasinidès, qui était à sa suite et qui avait les talents nécessaires pour remplir dignement cet office ; en même temps il leur montre Dercyllis qui avait apporté elle-même les tablettes ; il ordonne ensuite que ces récits soient retracés sur deux tablettes différentes, dont l’une restera entre ses mains, et dont l'autre, enfermée dans une cassette, sera déposée par Dercyllis près de son tombeau, quand elle croira que l'heure de sa mort est venue.

 On a vu que Diogène, surnommé Antoine, a mis tous ces récits merveilleux dans la bouche de Dinias ; cependant il écrit à Faustinus qu'il a recueilli soigneusement les Choses incroyables que l’on voit au-delà de Thulé, et qu'il les adresse à sa sœur Isidore qui a beaucoup de goût pour l'érudition. Il se qualifie poète de l'ancienne comédie (8); il ajoute que la plus grande partie des fictions et des choses incroyables que renferment ces récits, est appuyée sur des témoignages anciens, sur des traditions qu'il n'a fait qu'extraire à grands frais. En effet, pour donner plus de poids aux merveilles qu'il raconte, il a soin dénommer, à la tête de chaque livre, ceux qui lui ont fourni des matériaux. L'ouvrage est précédé d'une épître à sa sœur Isidore; l'auteur lui fait hommage de son livre, et cependant cette épître dédicatoire contient une autre lettre que Balagrus (9) adresse à sa: femme Phila, sœur d'Antipater, Balagrus lui écrit qu'après la prise de Tyr, par Alexandre, lorsqu'une partie de la ville était déjà livrée aux flammes, un soldat vint trouver le roi de Macédoine et lui promit de lui indiquer quelque chose d'étrange et de surprenant, s'il voulait sortir hors des murailles de la ville. Le roi, accompagné d'Héphæstion et de Parménion, suit le soldat, et bientôt il arrive à des tombeaux de pierre, souterrains. Sur l'un était écrit : Lysilla a vécu XXXV ans; sur un autre on lisait : Mnason, fils de Mantinias, a vécu LXVI ans, après en avoir déjà vécu LXXI (10); le troisième partait cette inscription : Aristion, fille de Philoclès, a vécu XLVII ans, après en avoir déjà vécu LII ; sur le quatrième était écrit ; Mantinias, fils de Mnason, a vécu XLII ans, et DCCLX nuits ; sur le cinquième : Dercyllis, fille de Mnason, a vécu XXXIX ans et DCCLX nuits ; on lisait enfin sur le sixième : Dïnias, Arcadien, a vécu CXXV ans. La première de ces inscriptions était fort claire, mais ils étaient embarrassés sur le sens des suivantes, lorsqu'ils aperçurent, près du mur, une petite cassette de cyprès, sur laquelle était écrit: Etranger, QUI QUE TU SOIS, OUVRE, ET TES DOUTES SERONT éclaircis.
Alexandre fait ouvrir la cassette et y trouve les tablettes de cyprès que Dercyllis y avait déposées pour se conformer aux ordres de Dinias. Voilà ce que Balagrus écrit à sa femme, et comme il lui annonce une copie de ces tablettes, on raconte comment on les a lues, comment on les a transcrites, et l'on met dans la bouche de Dinias tous les récits dont nous avons déjà parlé.
Tel est le plan et la contexture du. roman d'Antoine Diogène, Ce romancier paraît être le plus ancien de tous ceux qui ont couru la même carrière, tels que Lucien, Lucius, Jamblique, Achilles Tatius, Héliodore.et Damascius. Son histoire fabuleuse semble même avoir été la source où Lucien a puisé son Histoire véritable, et Lucius ses Métamorphoses. Bien plus, Dercyllis, Ceryllus, Thruscanus, Dinias paraissent avoir fourni le modèle, d'après lequel on nous a peint ensuite Sinonis et Rhodanes, Leucippe et Clitophon, Théagène et Chariclée, ainsi que leurs aventures, leurs courses errantes, leurs amours, leurs enlèvements et leurs périls. Mais nous ne. pouvons fixer d'une manière positive le temps auquel florissait ce père des récits merveilleux ; cependant il est probable qu'il était peu éloigné de celui d'Alexandre (11), puisqu'il fait mention d'un certain Antiphanes qui, longtemps avant lui, s’était amusé à débiter des contes pareils. Du reste, les fictions de Diogène, et celles qui lui ressemblent, nous fournissent deux leçons fort utiles. La première, c'est que le coupable a beau échapper mille fois à la peine qui le poursuit, elle finit toujours par l'atteindre ; la seconde, c'est qu'on y voit beaucoup d'innocents sauvés au moment même où les plus grands dangers les menacent.

Vous pouvez consulter les notes très érudites de l´édition de S. CHARDON DE LA ROCHETTE sur
http://remacle.org/bloodwolf/erudits/photius/diogene.htm

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