martes, 18 de noviembre de 2014

Paris Freakshow




« Voulez-vous voir un androgyne ? c’est une chose rare qu’un androgyne, un être qui ait les deux sexes, qui soit à la fois homme et femme ; la physiologie a même prononcé qu’il n’y a jamais eu de véritable hermaphrodite : eh bien, je vous en montrerai, non pas un, mais vingt, aussitôt que la fantaisie vous en prendra. Voulez-vous voir le cheval de César qui avait des pieds humains, ou celui d’Alexandre qui avait une tête de boeuf ? voulez-vous voir l’hydre, la Chimère, le dragon de Cadmus, le monstre d’Andromède ? voulez-vous voir un griffon, un sphinx, un satyre, un centaure, un triton, une sirène, un cyclope, un Patagon, un pygmée, une Gorgone, un albinos, un vampire, un habitant de la lune ? vous n’avez qu’à dire : tout cela existe à Paris, sur des chariots, sous des tentes, dans des cages, dans des caisses, dans des baquets.

Regardez plutôt les tableaux, les portraits de ce phénomène, qu’on expose en dehors pour allécher les curieux ! tantôt c’est un jeune enfant mâle qui de la gorge comme une nourrice et au moins douze pieds de circonférence ; tantôt c’est une femme haute comme une maison et barbue comme un sapeur ; c’est un géant terrible et fort comme Polyphème, qui parle vingt-deux langues comme M. Silvestre de Sacy ; c’est un nain dont on vous montre la main mignonne par une petite ouverture, et qui tiendrait tout entier dans votre chapeau ; c’est un anthropophage tout nu, les yeux ardents, qui assomme un tigre à grands coups de massue ; ou bien encore c’est une fille sauvage, reine ou princesse pour le moins, qui perce un ours de ses flèches. La foule est là, béante d’étonnement, qui regarde avec admiration sur la toile des lions de mer écumant de rage, des serpents gigantesques broyant des buffles dans leurs replis, des crocodiles démesurés mâchant des hommes comme une feuille de tabac.


Tournez les yeux vers ces tréteaux élevés. C'est là que se joue l'antique parade, que se débitent les grosses facéties, que des mimes en haillons amusent les passants par leurs joyeuses atellanes. C'est sur un théâtre de cette espèce que Bobèche, ce héros du genre niais, divertissait jadis de ses balivernes les bons habitués du boulevard du Temple. En ce moment, voyez, l'attention du public est captivée par une espèce de Gille, qui, à l'exemple du dragon fabuleux, vomit des tourbillons de flamme et de fumée. Il tient dans sa main une ample provision de filasse, qu'il déchire à belles dents ; il se bourre d'étoupe comme un matelas ; il en mange, il en mange à faire peur, puis il jette du feu par la bouche, et la foule ébaubie trouve la farce admirable, et se presse, en trépignant de joie, aux pieds du thaumaturge, possesseur d'un si beau secret.

Mais soudain la scène change. Des musiciens arrivent, et un effroyable charivari commence, qui met tout le quartier en rumeur. Entendez-vous les sons aigus du fifre, qui se font jour à travers les éclats de la trompette, la voix criarde du violon, le bruit retentissant des cymbales, et le tonnerre de la grosse caisse ? Femmes, enfants, vieillards, hommes faits, accourent à l'appel de cet orchestre barbare. Tous les yeux sont fixés sur celui qui tient les cymbales : heureux mortel ! C'est un sauvage des bords de la Seine, une Caraïbe du faubourg Saint-Marceau, dont la figure disparaît aux trois quarts sous une ample barbe postiche, qui porte un diadême de plumes sur la tête, qui a les jambes et les bras couverts d'un sale tricot, couleur de chair. C'est le héros de la fête, il éclipse tout ; il n'y a de regards que pour lui. Et admirez son aplomb : il n'en est nullement embarrassé : il est habitué à l'admiration des hommes et à celle des femmes ; il est blasé là-dessus ; il n'y fait plus attention, et n'est occupé qu'à bien faire sa partie dans le mélodieux concert.

Quand cette musique enragée a duré assez long-temps, et que l'assemblée est suffisamment nombreuse, le maître paraît sur les planches. Le costume du maître consiste en une redingote usée, et un vieux chapeau rond, bien gras, et placé sur le coin de l'oreille. L'air important, la voix rauque, et les mains sales, sont de rigueur. Écoutons :

"Faut voir ça, messieurs et dames ! Un phénomène unique, admirable, indubitable, incomparable ! Une femme sauvage qui mange de la viande crue, comme vous et moi, mangeons de la viande cuite ! Cette demoiselle" (il frappe sur le tableau avec une baguette), "cette demoiselle, âgée de 18 ans environ, et parfaitement belle, comme vous voyez" (il frappe de nouveau sur le tableau), "a été trouvée, il y a quinze ou seize mois, dans les forêts de la Lithuanie. Elle vivait comme les animaux ; elle était nue ; elle ne parlait pas, grimpait sur les arbres, et vivait de chasse, déchirant sa proie avec ses ongles, et la mangeant sans cuisinier comme les bêtes féroces. On a eu beaucoup de peine à la prendre, et on n'a jamais pu l'habituer à une autre nourriture. Si vous voulez vous donner la peine d'entrer, messieurs et dames, vous verrez cette demoiselle" (nouveau coup sur le tableau) "manger avec avidité de la chair crue, de la viande de boucherie. Elle a été vue de toutes les cours de l'Europe ; elle a eu l'honneur de travailler devant leurs majestés l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse ! Ceci est vraiment rare et curieux ! Allons, messieurs et dames, on va commencer à l'instant même, prenez vos billets ; il n'y aura pas place pour tout le monde ! C'est un phénomène vivant, un phénomène sans pareil ! Et pour le voir qu'est-ce qu'il en coûte ? la simple bagatelle de deux sous !"

Cette harangue, usitée, à quelques variantes près, depuis qu'il y a des trompeurs et des dupes, et soutenue d'ailleurs de la magnifique imposture du tableau, ne manque jamais son effet sur la multitude. Les hommes, en cela, sont admirables : ils ressemblent aux animaux qu'on prend avec les mêmes piéges depuis le commencement du monde. Ne pouvant résister à la tentation, les plus curieux ou les plus riches entrent dans la baraque, et le reste les suit d'un oeil d'envie.

Il en est pourtant de cela comme de presque tout ici-bas : la réalité désenchante l'imagination ; on se promettait un plaisir, et on est tout surpris de n'avoir acheté qu'un désappointement. Au lieu de ces brillants personnages qu'on se figurait déjà, au lieu de ces êtres aux formes athlétiques, ornés de bracelets, de colliers, de pendants d'oreilles, et costumés comme des rois de l'Orient, on ne trouve dans l'intérieur que de pauvres diables, mal faits, mal portants, déguenillés, qui vous font peine à voir. Toutes les femmes sont vieilles et laides ; tous les hommes crasseux et difformes, c'est de règle. On vous annonce un joli nain, bien pris dans sa petite taille, frais, coquet, dispos : on vous montre un affreux petit vieillard, à jambes torses, à grosse tête, à voix nasillarde, qui ne peut marcher qu'avec des béquilles, une de ces figures comme il en apparaît dans les rêves quand on est malade.

Dans un autre endroit, on vous présente une pauvre fille, habillée en cannibale, à qui on fait manger des cailloux, et la malheureuse fait semblant de les aimer ; et quand on apporte l'assiette, elle tend la main d'impatience, comme quelqu'un qui a faim, et l'homme qui explique lui secoue le ventre, et vous entendez les pierres s'entrechoquer dans ses entrailles..."



Extrait de Charlatans, jongleurs, phénomènes vivants, etc. (1831), de Victor-Louis-Amédée Pommier

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