lunes, 4 de abril de 2011

Scénographie de l´Attente




ATTENTE. Tumulte d'angoisse suscité par l'attente de l'être aimé
au gré de menus retards (rendez-vous, téléphones, lettres, retours).

1. J'attends une arrivée, un retour, un signe promis. Ce peut être
futile ou énormément pathétique : dans Erwartung (Attente), une
femme attend son amant, la nuit, dans la forêt; moi, je n'attends
qu'un coup de téléphone, mais c'est la même angoisse. Tout est
solennel : je n'ai pas le sens des proportions.

2. Il y a une scénographie de l'attente: je l'organise, je la manipule,
je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de
l'objet aimé et provoquer tous les effets d'un petit deuil. Cela se
joue donc comme une pièce de théâtre.

Le décor représente l'intérieur d'un café ; nous avons rendezvous,
j'attends. Dans le Prologue, seul acteur de la pièce (et pour
cause), je constate, j'enregistre le retard de l'autre ; ce retard n'est
encore qu'une entité mathématique, computable (je regarde ma
montre plusieurs fois); le Prologue finit sur un coup de tête: je
décide de « me faire de la bile », je déclenche l'angoisse
d'attente. L'acte I commence alors ; il est occupé par des
supputations: s'il y avait un malentendu sur l'heure, sur le lieu ?
J'essaye de me remémorer le moment où le rendez-vous a été
pris, les précisions qui ont été données. Que faire (angoisse de
conduite) ? Changer de café ? Téléphoner ? Mais si l'autre arrive
pendant ces absences ? Ne me voyant pas, il risque de repartir,
etc. L'acte II est celui de la colère ; j'adresse des reproches
violents à l'absent: « Tout de même, il (elle) aurait bien pu...»,
« Il (elle) sait bien... » Ah! si elle (il) pouvait être là, pour que je
puisse lui reprocher de n'être pas là! Dans l'acte III, j'atteins
(j'obtiens ?) l'angoisse toute pure : celle de l'abandon; je viens de
passer en une seconde de l'absence à la mort; l'autre est comme
mort: explosion de deuil: je suis intérieurement livide. Telle est la
pièce; elle peut être écourtée par l'arrivée de l'autre; s'il arrive
en I, l'accueil est calme ; s'il arrive en II, il y a « scène » ; s'il
arrive en III, c'est la reconnaissance, l'action de grâce : je respire
largement, tel Pelléas sortant du souterrain et retrouvant la vie,
l'odeur des roses.

(L'angoisse d'attente n'est pas continûment violente; elle a ses
moments mornes; j'attends, et tout l'entour de mon attente est
frappé d'irréalité : dans ce café, je regarde les autres qui entrent,
papotent, plaisantent, lisent tranquillement: eux, ils n'attendent
pas.)

3. L'attente est un enchantement: j'ai reçu l'ordre de ne pas bouger.
L'attente d'un téléphone se tisse ainsi d'interdictions menues, à
l'infini, jusqu'à l'inavouable : je m'empêche de sortir de la pièce,
d'aller aux toilettes, de téléphoner même (pour ne pas occuper
l'appareil); je souffre de ce qu'on me téléphone (pour la même
raison); je m'affole de penser qu'à telle heure proche il faudra
que je sorte, risquant ainsi de manquer l'appel bienfaisant, le
retour de la Mère. Toutes ces diversions qui me sollicitent
seraient des moments perdus pour l'attente, des impuretés
d'angoisse. Car l'angoisse d'attente, dans sa pureté, veut que je
sois assis dans un fauteuil à portée de téléphone, sans rien faire.

4. L'être que j'attends n'est pas réel. Tel le sein de la mère pour le
nourrisson, « je le crée et je le recrée sans cesse à partir de ma
capacité d'aimer, à partir du besoin que j'ai de lui » : l'autre vient
là où je l'attends, là où je l'ai déjà créé. Et, s'il ne vient pas, je
l'hallucine: l'attente est un délire.

Encore le téléphone: à chaque sonnerie, je décroche en hâte, je
crois que c'est l'être aimé qui m'appelle (puisqu'il doit
m'appeler) ; un effort de plus, et je « reconnais » sa voix,
j'engage le dialogue, quitte à me retourner avec colère contre
l'importun qui me réveille de mon délire. Au café, toute
personne qui entre, sur la moindre vraisemblance de silhouette,
est de la sorte, dans un premier mouvement, reconnue.

Et, longtemps après que la relation amoureuse s'est apaisée, je
garde l'habitude d'halluciner l'être que j'ai aimé : parfois, je
m'angoisse encore d'un téléphone qui tarde, et, à chaque
importun, je crois reconnaître la voix que j'aimais : je suis un
mutilé qui continue d'avoir mal à sa jambe amputée.

5. « Suis-je amoureux? - Oui, puisque j'attends. » L'autre, lui,
n'attend jamais. Parfois, je veux jouer à celui qui n'attend pas;
j'essaye de m'occuper ailleurs, d'arriver en retard; mais, à ce jeu,
je perds toujours : quoi que je fasse, je me retrouve désoeuvré,
exact, voire en avance. L'identité fatale de l'amoureux n'est rien
d'autre que : je suis celui qui attend.

(...)
6. Un mandarin était amoureux d'une courtisane. « Je serai à vous,
dit-elle, lorsque vous aurez passé cent nuits à m'attendre assis
sur un tabouret, dans mon jardin, sous ma fenêtre. » Mais, à la
quatre-vingt-dix-neuvième nuit, le mandarin se leva, prit son
tabouret sous son bras et s'en alla.



Roland BARTHES
Fragments d’un discours amoureux.

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