viernes, 24 de octubre de 2014

Beaumarchais, le Sherlock Holmes galant





GAITE FAITE A LONDRES
ADRESSEE A L'EDITEUR DE LA CHRONIQUE DU MATIN
6 mai 1776.
Monsieur l'Editeur,
Je suis un étranger, Français, plein d'honneur. Si ce n'est pas vous apprendre
absolument qui je suis, c'est au moins vous dire en plus d'un sens qui
je ne suis pas ; et, par le temps qui court, cela n'est pas tout à fait inutile à
Londres.
Avant-hier au Panthéon, après le concert et pendant qu'on dansait, j'ai
trouvé sous mes pieds un manteau de femme, de taffetas noir, doublé de
même et bordé de dentelle. J'ignore à qui ce manteau appartient ; je n'ai jamais
vu, pas même au Panthéon, la personne qui le portait, et toutes mes recherches
depuis n'ont pu rien m'apprendre qui fût relatif à elle.
Je vous prie donc, monsieur l'Editeur, d'annoncer dans votre feuille ce
manteau trouvé, pour qu'il soit rendu fidèlement à celle qui le réclamera.
Mais afin qu'il n'y ait point d'erreur à cet égard, j'ai l'honneur de vous
prévenir que la personne qui l'a perdu, était ce jour-là, coiffée en plumes couleur
de rose ; je crois même qu'elle avait des pendeloques de brillants aux
oreilles ; mais je n'en suis pas aussi certain que du reste. Elle est grande, bien
faite ; sa chevelure est d'un blond argenté ; son teint éclatant de blancheur ; elle
a le cou fin et dégagé ; la taille élancée, et le plus joli pied du monde. J'ai
même remarqué qu'elle est fort jeune, assez vive et distraite ; qu'elle marche légèrement,
et qu'elle a surtout un goût décidé pour la danse.
Si vous me demandez, monsieur l'Editeur, pourquoi, l'ayant si bien remarquée,
je ne lui ai pas remis sur-le-champ son manteau, j'aurai l'honneur de
vous répéter ce que j'ai dit plus haut : que je n'ai jamais vu cette personne ; que
je ne connais ni ses yeux, ni ses traits, ni son maintien, et ne sais ni qui elle est,
ni quelle figure elle porte.
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Mais si vous vous obstinez à vouloir apprendre comment, ne l'ayant
point vue, je puis vous la désigner aussi bien, à mon tour, je m'étonnerai qu'un
observateur aussi exact ne sache pas que l'examen seul d'un manteau de
femme suffit pour donner d'elle toutes les notions qui la font reconnaître.
Mais, sans me targuer ici d'un mérite, qui n'en est plus un depuis que feu
Zadig, de gentille mémoire, en a donné le procédé, supposez donc, monsieur
l'Editeur, qu'en examinant ce manteau, j'ai trouvé dans le coqueluchon quelques
cheveux d'un très-beau blond, attachés à l'étoffe, ainsi que de légers brins
de plumes roses échappés de la coiffure ; vous sentez qu'il n'a pas fallu un
grand effort de génie pour en conclure que le panache et la chevelure de cette
blonde doivent être en tout semblables aux échantillons qui s'en étaient détachés.
Vous sentez cela parfaitement.
Et comme une pareille chevelure ne germa jamais sur un front rembruni,
sur une peau équivoque en blancheur, l'analogie vous eût appris, comme à
moi, que cette belle aux cheveux argentés doit avoir le teint éblouissant, ce
qu'aucun observateur ne peut nous disputer sans déshonorer son jugement.
C'est ainsi qu'une légère éraflure au taffetas, dans les deux parties latérales
du coqueluchon intérieur (ce qui ne peut venir que du frottement répété de
deux petits corps durs en mouvement), m'a démontré, non qu'elle avait ce jourlà
des pendeloques aux oreilles, aussi ne l'ai-je pas assuré, mais qu'elle en porte
ordinairement, quoiqu'il soit peu probable, entre vous et moi, qu'elle eût négligé
cette parure un jour de conquête ou de grande assemblée, c'est tout un ; si
je raisonne mal, monsieur l'Editeur, ne m'épargnez pas, je vous prie : rigueur
n'est pas injustice.
Le reste va sans dire. On voit bien qu'il m'a suffi d'examiner le ruban qui
attache au cou ce manteau, et de nouer ce ruban juste à l'endroit déjà fripé par
l'usage ordinaire, pour reconnaître que l'espace embrassé par ce noeud étant
peu considérable, le cou enfermé journellement dans cet espace est très fin et
dégagé. Point de difficulté là-dessus.
Mesurant ensuite avec attention l'éloignement qui se trouve entre le haut
de ce manteau, par derrière, et les plis ou froissement horizontal formé vers le
bas de la taille par l'effort du manteau, quand la personne le serre à la française
pour animer sa stature, et qu'elle fait froncer toute la partie supérieure aux hanches,
pendant que l'inférieure, garnie de dentelle, tombe et flotte avec mollesse
sur une croupe arrondie et fortement prononcée, il n'y a pas un seul amateur
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qui n'eût décidé, comme je l'ai fait, que le buste étant très élancé, la personne
est grande et bien faite. Cela parle tout seul, on voit le nu sous la draperie.
Supposez encore, monsieur l'Editeur, qu'en examinant le corps du manteau,
vous eussiez trouvé sur le taffetas noir l'impression d'un très joli petit soulier,
marqué en gris de poussière, n'auriez-vous pas réfléchi que si quelque
autre femme eût marché sur le manteau depuis sa chute, elle m'eût certainement
privé du plaisir de le ramasser ? alors il ne vous eût plus été possible de
douter que cette impression ne vînt du joli soulier de la personne même qui
avait perdu le manteau. Donc, auriez-vous dit, si son soulier est très petit, son joli
pied l'est bien davantage. Il n'y a nul mérite à moi de l'avoir reconnu ; le
moindre observateur, un enfant trouverait ces choses-là.
Mais cette impression, faite en passant, et sans même avoir été sentie, annonce,
outre une extrême vivacité de marche, une forte préocccupation d'esprit,
dont les personnes graves, froides ou âgées sont peu susceptibles ; d'où j'ai
conclu très simplement que ma charmante blonde est dans la fleur de l'âge,
bien vive et distraite en proportion. N'eussiez-vous pas pensé de même, monsieur
l'Editeur ? je vous le demande, et ne veux point abonder dans mon sens.
Enfin, réfléchissant que la place où j'ai trouvé son manteau, conduisait à
l'endroit où la danse commençait à s'échauffer, j'ai jugé que cette personne aimait
beaucoup cet amusement, puisque cet attrait seul avait pu lui faire oublier
son manteau qu'elle foulait aux pieds. Il n'y avait pas moyen, je crois, de conclure
autrement ; et quoique Français, je m'en rapporte à tous les honnêtes gens
d'Angleterre.
Et quand je me suis rappelé le lendemain que, dans une place où il passait
autant de monde, j'avais ramasé librement ce manteau (ce qui prouve assez
qu'il tombait à l'instant même), sans que j'eusse pu découvrir celle qui venait de
le perdre (ce qui dénote aussi qu'elle était déjà bien loin), je me suis dit : Assurément
cette jeune personne est la plus alerte beauté d'Angleterre, d'Ecosse et
d'Irlande ; et si je n'y joins pas l'Amérique, c'est que depuis quelque temps on
est devenu diablement alerte dans ce pays-là.
En poussant plus loin mes recherches, peut-être aurais-je appris dans son
manteau quelle est sa noblesse et sa qualité ; mais quand on a reconnu d'une
femme qu'elle est jeune et belle, ne sait-on pas d'elle à peu près tout ce qu'on
veut en savoir ? Du moins en usait-on ainsi de mon temps dans quelques bonnes
villes de France, et même dans quelques villages, comme Marly, Versailles,
etc.
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Ne soyez donc plus surpris, monsieur l'Editeur, qu'un Français, qui toute
sa vie a fait une étude philosophique et particulière du beau sexe, ait découvert,
au seul aspect du manteau d'une dame, et sans l'avoir jamais vue, que la
belle blonde aux plumes roses qui l'a perdu, joint à tout l'éclat de Vénus le cou
dégagé des Nymphes, la taille des Grâces et la jeunesse d'Hébé ; qu'elle est
vive, distraite, et qu'elle aime à danser au point d'oublier tout pour y courir, sur
le petit pied de Cendrillon, avec toute la légèreté d'Atalante.
Et soyez encore moins étonné, si, rempli toute la nuit des sentimens que
tant de grâces n'ont pu manquer de m'inspirer, je lui ai fait à mon réveil ces petits
vers innocens auxquels son manteau, votre feuille et vos bontés, monsieur
l'Editeur, serviront de passeport.
O vous que je n'ai jamais vue,
Que je ne connais point du tout,
Mais que je crois, par avant-goût
D'attraits abondamment pourvue !
Hier, quand vous vous échappiez
Parmi tant de belles en armes,
Je sentis tomber à mes pieds
Le manteau qui couvrait vos charmes.
A l'instant cet espoir secret
Qui nous saisit et nous chatouille
Quand nous tenons un bel objet,
Me fit mieux sentir le regret
De n'en tenir que la dépouille.
Je voudrais vous la reporter ;
Mais examinons s'il est sage
A moi de m'en laisser tenter.
Si l'amour me guette au passage,
Le sort ne m'aura donc jeté
Dans un pays de liberté
Que pour y trouver l'esclavage ?
Peut-être aussi, pour mon malheur,
Un époux, un amant, que sais-je ?
A-t-il déjà le privilège
De sentir battre votre coeur ;
Et pour prix de ma fantaisie,
Loin que le charme de vous voir
Fît naître en moi le moindre espoir,
J'expirerais de jalousie.
Il vaut donc mieux, belle inconnue,
Ne pas chercher dans votre vue
Le hasard d'un tourment nouveau.
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A votre amant soyez fidèle ;
Mais plus son sort me paraît beau
Plus je vous crois sensible et belle,
Moins je veux garder le manteau.
En rendant ce manteau-là, permettez, monsieur l'Editeur, que je m'enveloppe dans le mien, et ne signe ici que
L'AMATEUR FRANÇAIS.

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