martes, 2 de diciembre de 2014

Un monstre du trente et quelquième siècle

 
 
LE MONSTRE 

SÉANCE ACADÉMIQUE POUR LE SIÈCLE 
TRENTE ET QUELQUIÈME 



LE PRÉSIDENT 

Messieurs, l'Académie moderne des Sciences Phy- 
siopsychosociobiologiques est convoquée aujourd'hui 
pour assister à l'examen et se prononcer sur la nature 
d'un curieux phénomène, que notre célèbre membre 
correspondant, le docteur Subtil, a découvert dans un 
de ses extraordinaires voyages, et qu'il a l'honneur de 
présenter à votre étude. La parole est à notre éminent 
confrère. 

SUBTIL 

Messieurs, je ne me livrerai à aucune théorie préli- 
minaire touchant le cas tératologique que je vais avoir 
l'honneur de VOUS soumettre. L'explication, me semble- 
t-il, ne peut en être demandée qu'aux plus anciennes 
alluvions sédimenteuses du plus lointain atavisme. 
Mais je me ferais un scrupule de vous insinuer même 
cela, et je préfère m'en rapporter pleinement à vos 
lumières impartiales, en me bornant à un interroga- 
toire méthodique du sujet, dont les réponses vous en 
apprendront plus que tous mes commentaires. Il va 
sans dire, messieurs, que chacun de vous est libre de 
lui poser des questions. 11 n'y a ici, je vous prie de le 
croire, aucun charlatanisme. 

LE PRÉSIDENT 

Tout le monde, mon cher confrère, en est convaincu. 

LE MEMBRE GRINCHEUX , à part. 

Nous verrons bien. 

SUBTIL 

Messieurs, voici le sujet. Je vais d'abord, si vous le 
permettez, résumer les renseignements fournis à son 
égard par le bureau anthropométrique. Le sujet est i 
âgé de trente ans. Sa taille est de un mètre soixante- 
quinze centimètres. 

LE GRINCHEUX 

Exactement? 

SUBTIL 

A quelques millimètres près. 

LE GRINCHEUX 

Il fallait mesurer au vernier. 

LE PRÉSIDENT 

Ces détails ont vraiment peu d'importance. 

LE GRINCHEUX 

Tout a de l'importance. Enfin, passons ! 

SUBTIL 

Aussi bien, messieurs, ai-je hâte de procéder à l'in- 
terrogatoire, dont la gravité, je crois, fera taire toutes 
les malveillances. Je commence par la nourriture. 
(A Sanus.) Dites à ces messieurs de quoi vous vous nour- 
rissez. 

SANUS 

De pain, viande, œufs, laitage, légumes, poissons, 
fruits. 

SUBTIL 

Vous avez entendu, messieurs. 

LE PRÉSIDENT 

Nous avons entendu, en effet ; mais je pense être 
l'interprète de toute l'Académie en disant que nous 
avons entendu sans comprendre. 

LES MEMBRES 

C'est vrai, c'est vrai. 

LE GRINCHEUX 

Moi, j'ai compris ; mais j'estime que nous sommes 
dupes d'une mystification. 


SUBTIL 

Expliquez-vous. 

LE GRINCHEUX 

Je veux dire qu'il y a là simplement un emploi de 
vocables surannés, pour nous jeter de la poudre aux 
yeux. Le sujet prend-il en réalité ces aliments sous ces 
formes barbares, et par la bouche, ou bien désigne-t-il 
seulement ainsi son bol alimentaire, et ne se l'assi- 
mile-t-il pas, comme tout le monde, sous l'espèce lave- 
menteuse et par l'unique orifice nutritoire aujourd'hui 
en usage et qui est l'anus ? Toute la question est là. 

SUBTIL 

Il mange ces choses, monsieur, par la bouche, rien 
que par la bouche. 

LE GRINCHEUX 

Allons donc ! C'est impossible. 

SUBTIL, à Sanus. 

Par où mangez-vous ? Par la bouche ou par l'anus ? 

SANUs 
Par la bouche, voyons ! 

SUBTIL 

Messieurs, je ne le lui fais pas dire. 

LE GRINCHEUX, àpart. 

Il y a de la gabegie, là-dessous. 

SUBTIL, à Sanus. 

Montrez-nous comment vous vous y prenez. 


SANUS 

Oh 1 ce n'est pas bien malin ! 7/ inange.) 

LES MEMUKES 

Etonnant ! Prodigieux ! 

LE GRINCHEUX, à part. 

Quelque tour de passe-passe ! 

SUBTIL 

Messieurs, il boit de même. 

LES MEMBRES 

Quoi ? Quoi ? 

SUBTIL, à Sanus. 

Dites ce que vous buvez ? 

SANUS 

Du vin; de l'eau quand je n"ai pas de vin; mais 
J'aime mieux le vin. 

LES MEMBRES 

Du vin ! De l'eau 1 Que dit-il? 

LE GRINCHEUX, a^ec violence. 

Et par la bouche aussi? Pas au moyen d'injections 
hypodermiques ? 

SANUS 

Hypodermique vous-même! Par où voulez-vous que 
je boive, idiot? 

SUBTIL 

Messieurs, excusez le sujet, je vous prie. Il est irri- 
table souvent. Vous pensez bien que de telles anomalies 
ne vont pas sans un trouble profond de l'état mental. 
Si vous voulez que l'interrogatoire puisse continuer 
fructueusement, permettez-moi de le mener en douceur, 
comme il convient avec un malade. 

LE GRINCHEUX 

Ah ! du moment que c'est préparé î... 

SUBTIL 

Rien n'est préparé, mon cher collègue, rien, je vous 
le jure. Interrogez-le vous-même, si cela vous offre plus 
de sécurité ; seulement, encore une fois, je vous en 
prie, avec douceur. Moi, messieurs, je ne suis arrivé à 
obtenir des réponses qu'en employant une mansuétude 
extrême, au point de permettre que le sujet me traitât 
d'imbécile et de fou. 

LE GRINCHEUX, à part. 

Il n'avait fichtre pas tort I 

SAN us 
Bien sûr, docteur, vous êtes un sot ou un ali ':.'•. Et 
tous ces messieurs m'ont l'air de ne pas valoii' n.icux 
que vous. 

SUBTIL 

Vous voyez, messieurs. Mais les intérêts de la science 
avant tout, n'est-ce pas ? Que cela ne nous empêche pas 
de poursuivre nos études ! (A Sanus.) Voulez-vous 
nous dire, mon cher ami, comment vous entendez les 
fonctions génésiques? 

SANUS 

Plait-il? 

SUBTIL 

En d'autres termes, voulez-vous avoir l'obligeance 
d'expliquer à ces messieurs que vous trouvez naturel 
l'acte de copulation avec une personne d'un autre sexe 
que le vôtre ? 

SANUS 

Hein ? Quoi ? 

LE GRINCHEUX, ironique. 

Notre éminent collègue n'a pas, je suppose, la pré- 
tention de nous faire croire que son sujet pratique 
l'union sexuelle à la mode des bêtes? 

SUBTIL 

J'ai cette prétention. 

LES MEMBRES 

Ah ! çà, par exemple, c'est un peu fort ! 

LE PRÉSIDENT 

Que notre honorable collègue veuille bien m'excuscr; 
nais j'estime traduire la pensée de l'Académie tout 
entière en affirmant que la chose parait absolument 
ndigne de foi. Notre honorable collègue sait bien que 
la fécondation artiriciclle est seule naturelle, aujour- 
dhui, et depuis un temps immémorial. Il sait aussi 
que les voluptés, dites sensuelles, sont admises, par 
les mœurs définitives, seulement entre individus du 
même sexe. Les lois de la société moderne n'en tolèrent 
et n'en consacrent point d'autres. 

SUBTIL 

Je n'ignore rien de tout cela, mon cher et illustre 
président... 

LE GRINCHEUX 

Et vous persistez à soutenir que votre sujet aberre 
au point de... ? 

SUBTIL 

Sans cela, messieurs et éminents collègues, aurais-je 
eu l'audace de vous déranger en vous promettant] 
l'étude dun cas tout à fait exceptionnel ? Non, non; si 
j'ai cru devoir appeler votre attention sur ce phéno- 
mène, c'est qu'il est vraiment phénomène et absolu- 
ment anormal. 

LE GRINCHEUX 

Et il met en pratique cette extraordinaire théorie du 
bisexualisme ? 


SUBTIL 

Il l´affirme. 



LE GRINCHEUX 

Voulez-vous lui demander de quelle façon il peut 
bien s'y prendre? 


SUBTIL, à Sanus. 

Vous entendez? Répondez, je vous prie. 

SANUS 

Tas de gâteux ! 

SUBTIL 

Ne vous emportez pas, mon ami! Là, là, calmez- 
vous, et ayez la bonté de nous répondre. Nous sommes 
ici des hommes de science. Nous cherchons la vérité. 
Nous voulons nous instruire. Nous travaillons pour le 
progrès. En quoi cela vous gènerat-il, de nous donner 
quelques explications... 

SANUS 

Sur quoi? Sur la manière de faire l'amour? 

SUBTIL 

Sur la vôtre, oui, mon ami, sur la vôtre, qui nous 
semble étrange. 

SANUS 

Comment, étrange ! Mais c'est la seule na' relie, celle 
de tous les animaux ! 

SUBTIL 

Vous le voyez, messieurs, je ne le lui fais pas dire. 

LES MEMBRES 

Oh ! Oh ! miraculeux ! Effarant ! Stupéfiant ! 

LE GRINCHEUX 

Une dernière question ! Est-ce que, par hasard, le 
iuje tne ferait pas des vers? 


LES MEMBRES 

Eh! Que dit-il? Des vers? Qu'est-ce que c'est? 

SUBTIL 

En effet, messieurs, le sujet fait des vers. 

LE GRINCHEUX 

Et, avec quoi, s'il vous plaît, fait-il des vers ? 

SUBTIL, à Sanus, 

Oui, avec quoi, mon ami, faites-vous des vers ? 

SANus 

Mais, avec des idées, des sentiments, des sensations, , 
des mots, des images, des rimes, et du génie. 

LES MEMBRES 

Ah ! ah ! ah ! C'est trop drôle 1 Ah ! ah ! ah ! ah ! Des i 
images! Des mots ! Des rimes ! Du génie ! Ah! ah ! ah ! ! 

LE PRÉSIDENT 

Messieurs, cette hilarité générale et légitime me 
semble résoudre la question. Notre éminent confrère a  
bien voulu nous consulter sur la nature du sujet qu'il 
nous présente. Je crois être le truchement de l'Académie  
tout entière en disant que notre religion est mainte- 
nant dûment éclairée. Il ne peut y avoir sur le sujet 
qu'une seule opinion, et elle est unanime, je pense. Ce 
singulier produit de l'atavisme est... 

LE GRINCHEUX 

Je demande la priorité de la constatation et qu'on 
m'accorde l'honneur d'avoir découvert que c'est un... 

LES MEMBRES 

Un monstre ! Un monstre ! C'est un monstre. 

SUBTIL 

Messieurs, je ne vous le fais pas dire. 
 
 
Jean Richepin, Théâtre chimérique 

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