sábado, 20 de febrero de 2016

Schtroumpf und Drang



En mémoire de notre regretté Professore
qui nous aura montré la voie
(de la schtroumpfologie
comme du reste)


"[...] Les Schtroumpfs -en italien i Puffi – sont une des créations les plus drôles et fascinantes de la bande dessinée comique moderne. (...) Nous ne nous occuperons pas des petits lecteurs: nous dirons tout au plus aux parents que les histoires des Schtroumpfs sont délicieuses, des fables pleines d´humour avec un oeil posé sur le fantastique et un autre sur les problèmes de l´actualité, bien dessinés, compréhensibles pour tous les âges et presque éducatives. Il n´y a malehreusuement pas de sexe, parce que les Schtroumpfs sont une tribu de petits nains bleus mâles (à l´exception d´une Schtroumpfette qui fait des apparitions occasionnelles et plutôt fantastmatiques), au point qu´on ne comprend pas comment ils se reproduisent. Peut-être devient-on Schtroumpf par cooptation, comme à l´université. Mais ne dites pas ceci aux petits. Dites-leur plutôt que s´ils sont sages ils pourront devenir, un jour, des Schtroumpfs comme eux. C´est comme une commune d´Autonomistes mais sans tourne-disques et sans armes improvisées. Un  Macondo vrai. Un signe de l´Age d Ór, la quatrième Églogue avec un peu des septs nains, mais en moins huileux.

Nous parlerons désormais pour les grandes personnes. Les histoires des Schtroumpfs ont un très important relief philosophique, ou du moins sémiotique. Elles constituent une méditation pratique sur le fonctionnement contextuel du langage et ne peuvent que me plaire, moi qui viens d´écrire un livre sur l´activité coopérative dans l´interprétation des textes. 

(...) Que font les Schtroumpfs? La question semble stupide. Bien évidemment, ils schtroumpfent à longueur de schtroumpf. Ils schtroumpfent des schtroumpfs, se schtroumpfent à des affaires s´échangent des schtroumpfs et se schtroumpfent les uns les autres. Quand l´un schtroumpfe les autres le schtroumpfent et le schtroumpf qui ne suit pas est du coup très schtroumpf. J´ai ici peut-être confondu  le lecteur, parce que je lui ai donné une idée du langage schtroumpf mais je ne lui ai pas permis de comprendre ce que je disais. Dans ce sens je n´ai pas parlé correctement en schtroumpf, parce que la qualité du schtroumpf est qu´on le comprend parfaitement. Même si dans ce langage -et nous arrivons ici au coeur de notre sujet, les noms propres et communs, les verbes et les adverbes sont substitués toutes les fois que c´est possible par les conjugaisons et les déclinaisons du mot "schtroumpf".

(...) Donnons-en un exemple de suite. Dans l´histoire Le Schtroumpfsissime, un schtroumpf décide de conquérir le pouvoir et entreprend une campagne éléctorale. Voici la première partie de son discours:
« PEUPLE SCHTROUMPF ! Demain, vous schtroumpferez aux urnes pour schtroumpfer celui qui sera votre schtroumpf ! Et à qui allez-vous schtroumpfer votre voix ? À un quelconque schtroumpf qui ne schtroumpfe pas plus loin que le bout de son schtroumpf ? Non ! Il vous faut un schtroumpf fort sur qui vous puissiez schtroumpfer sans schtroumpfer ! Et je suis ce schtroumpf !... Certains — que je ne schtroumpferai pas ici — schtroumpferont que je ne schtroumpfe que les honneurs ! Ce n'est pas schtroumpf ! C'est votre schtroumpf à tous que je veux et je me schtroumpferai jusqu'à la schtroumpf s'il le faut pour que la schtroumpf règne dans nos schtroumpfs ! Et ce que je schtroumpfe, je le schtroumpferai !! Schtroumpfer, voilà ma devise ! C'est pourquoi, tous ensemble, la schtroumpf dans la schtroumpf, vous voterez pour MOI !... Vive le pays schtroumpf ! VIVE MOI ! »

(...) Vous avez parfaitement compris. Et ceci malgré le fait que tous les prérequis nécessaires au bon fonctionnement d´une langue semblent faire défaut au schtroumpf. Les langues ont tendance à croître en élaborant pour chaque signifié un signifiant (ou si vous préférez, car je ne veux pas entrer ici dans des subtilités, pour chaque chose à indiquer), ou une expression identifiable.(...) Selon les principes de la linguistique traditionnelle (ou linguistique de la phrase) la langue schtroumpf ne devrait pas permettre la communication entre les membres du groupe. Folie: les Schtroumpfs se comprennent parfaitement bien, et nous les comprennons. 
Ceci signifie que la langue schtroumpf répond aux règles d´une linguistique du texte: chaque terme n´est compréhensible que si on le saisit dans son contexte et qu´on l´interpère selon le "thème" ou topic textuel ». Ce n´est pas tout. Nous voyons que nous pouvons comprendre le schtroumpf parce que chaque Schtroumpf utilise le terme "schtroumpf" et ses dérivés seulement dans les contextes où une phrase de ce genre a déjà été pronnoncé. "J´ai schtroumpfé un schtroumpf" risque d´être imcompréhensible, mais "je schtoumpferai jusqu´à la mort" et "tous ensembles, schtroumpf dans la schtroumpf" disent très bien ce qu´elles veulent dire (ou schtroumpfer). Ceci par la simple raison que ce sont des expressions préfabriquées. La langue schtroumpfe nous enseigne que si nous comprenons les langues non-schtroumpfs c´est parce que ces dernières jouent aussi en grande partie non seulement sur les contextes capables de contourner les ambiguités des phrases mais aussi sur le fond d´une langue déjà parlée et de messages-types déjà hypercodifiés.
(...) Par ailleurs nous comprenons ce qu´un schtroumpf dit parce que nous voyons ce qu´ils font (puisque nous sommes dans une bande dessinée). La langue schoutrmpf serait incompréhensible si elle n´était qu´écrite ou parlée, sans référence aux images. Limites de la bande dessinée? Pas du tout! Une langue humaine est elle aussi parlée en bande dessinée, dans les circonstances concrètes d´énonciation. En vérité notre langue humaine schtroumpfe toujours (...) (Bonne indication pour les pédagogues: la bande dessinée représente une situation communicative beaucoup plus semblabe à la normale que ce que parvient à faire un livre entièrement écrit: la vie est en bande dessinée, ainsi que la sémiotique: chaque signe est inteprété par d´autres, lesquels n´appartiennent pas nécessairement au même système, le visuel se croisant avec l´auditif, les objets interagissant ave les paroles, et si je dis "donne-moi en une" en indiquant un paquet de cigarette je suis en fait en train de dire "schtroumpfe-moi une schtroumpf", sauf que je ne m´en rends pas compte. L´objet-paquet est un schtroumpf).
Les Schtroumpfs sont capables d´associer leur lexème à tout faire à des contenus divers et à des situations de référence concrètes, mais la règle de cette association n´est pas stabilisée par le lexique, mais bien par le contexte; le véritable sens du terme est donc son usage. Les Schtroumpfs connaissent Wittgenstein, ou bien Wittgenstein connaissait les Schtroumpfs (je fais allusion non tant au Schtroumpfus Logico-Schtroumpficus qu´aux Recherches Schtroumpfiques). 

 (...) Dernier problème. Quel peut-être l´univers psychologique des Schtroumpfs, c´est-à-dire leur univers perceptif?  Ils disent "porte-moi un schtroumpf" et, selon les circonstances, ils savent si le locuteur veut dire un oeuf, un champignon ou une pelle. Ils ont donc une seule expression mais un sistème assez riche de contenus, du moins aussi vaste et articulé que les expériences permises par leur Umwelt (...) Le fait d´utiliser un seul mot pour tant de choses ne les induit-il pas à voir toutes les choses unies par une étrange parenté? Si un oeuf, une pelle, un champignnon sont un schtroumpf, est-e qu´ils ne vivent pas dans un monde où les liens entre la pelle, l´oeuf et le champignon sont beaucoup plus floues que dans notre monde et celui de Gargamel? Et si c´était le cas, ceci leur conférerait-il un contact plus profond et riche avec la totalité des choses ou bien les rendrait incapables d´analyser correctement la réalité, les cantonnant à l´univers imprécis de leur village sans histoire? Auquel cas, leur apparent bonheur d´éternels enfants ne serait qu´une pure mystification de Peyo? Peut-être les schotroumpfs sont-ils malheureux? Ce sont toutes des questions que je ne sens pas en mesure de résoudre ici. Ne me demandez pas non plus de mieux expliquer les concept techniques avec lesquels j´ai cherché à analyser la langue (ou le langage) des Schtroumpfs. Si vous étiez des bons schtroumpfs vous n´auriez pas besoin d´autres précisions et vous schtroumpferiez par votre compte. Il s´agissait de dire que la saga des schtroumpf est très révélatrice, qu´elle devrait être enseignée et discutée à l école (ainsi qu´à l´Université), et est digne de méditations approfondies. Il ne s´agit pas seulement d´un jeu, et si c´est le cas, c´ést un jeu linguistique: une chose très, très "schtroumpf".



Umberto Eco, "Schtroumpf und Drang"
«alfabeta», n. 5. settembre 1979

Retrouvez le texte intégral, en italien, sur
http://www.alfabeta2.it/2011/10/03/schtroumpf-und-drang/

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