martes, 29 de marzo de 2016

Un branleur dans la ville



"Il éprouvait, à certains moments, la nécessité de fuir à tout prix sa chambre et la populeuse cité du quai de Jemmapes. Là, parfois, en effet, des conceptions délirantes l'empoignaient dans la solitude nue de ses quatre murs. Les cris des femmes et des enfants sautant à la corde dans la cour, par les beaux soirs, l'exaspéraient. Il avait des hallucinations dont le réveil lui laissait la crainte vague d'un malheur. Des cauchemars sadiques le tourmentaient à présent, et son imagination tournait comme un cheval de manège dans la poursuite de plaisirs hors nature. Il rêvait de boire du sang dans des baisers, d'assaisonner ses plaisirs de crimes. D'autres fois, il se tordait sous l'instantanéité irrésistible et monstrueuse du désir de commettre quelque acte ignoble devant tout le monde. 11 courait se plonger la tête dans l'eau, ou bien il se jetait contre les murs pour ne pas céder à son besoin fou d'ouvrir la fenêtre toute grande, et de s'y livrer à une immonde exhibition devant les fillettes qui jouaient au-dessous.

C'est durant ces périodes d'excitation qu'il sentait, dans un reste de raison, la nécessité de fuir. C'est alors surtout qu'il battait les pavés, voulant hâter par une écrasante fatigue le retour de la période d'affaissement qui lui rendrait le sommeil et retarderait l'éclat qu´il pressentait. Il lui arriva de dire tristement à son patron :

— Je suis candidat à la folie...

Le marchand de fer haussa les épaules. Il avait remarqué les allures louches de son commis, les longues absences qu'il faisait subitement au cours de son travail et l'incurvation significative de sa taille.

— C'est la faute à la veuve Poignet ! répondit-il avec un gros rire.

Et Chariot se mit à rire aussi, lâchement.

Les railleries de son maître le trouvaient à présent insensible. Après avoir fait quelques pas dans la rue, il les oubliait, soudain distrait
par un embarras de voitures, ou par un cercle de gamins ricanant autour de deux chiens accolés, l'air très bête, sous une porte cochère.
Il ne pensait plus à rien, marchant vite, par habitude, jusqu'au boulevard Saint-Martin.

Là, il ralentissait le pas, s'arrêtant aux devantures, ou regardant passer les femmes.


Sa promenade le conduisait jusqu'au passage Jouffroy, et il s'arrêtait longuement à son extrémité devant les vitrines remplies de photographies d'actrices. Il les connaissait toutes, mais ne se lassait jamais de les revoir, se gorgeant de la vue des cuisses et des poitrines qui, sur les grandes cartes-album, semblaient vivantes. Devant cet étal de chair, il haletait, plus pâle en dévorant ces nudités que les vieux qui se pressaient à ses côtés, également avides de voir.

Dans le tas, deux femmes attiraient surtout ses regards, et celles-là étaient ses maîtresses favorites. Il y avait d'abord la grosse Haimey, du Skating, une forte fille dont la gorge énorme débordait ignoblement, et dont les gros yeux de veau semblaient contempler le ciel, dans une extase pâmée. Puis, c'était Marrhy, de l´Alcazar, moins opulente de corsage que sa voisine, mais plus éhontée encore. Elle se penchait en agitant son éventail, et ses seins sortaient du corset pareils à des gourdes. Elle retroussait en même temps sa robe à la hauteur de ses cuisses, montrant un morceau de peau au-dessus de ses bas rayés, et elle riait d'un rire idiot de pierreuse qui vient de « faire » un promeneur à l'angle d'un trottoir. Comme mû par un instinct, c'est à ces deux femelles, dont une promiscuité bizarre exposait les portraits à côté de ceux des reines de l'art, actrices de l'Opéra, du Français et des scènes où le talent passe avant ce que recouvre le maillot, c'est à ces deux gourgandines de beuglant que Chariot rêvait le plus. C'est elles qu'il venait saluer et c'est à elles que s'adressaient, la nuit, les sanglots d'amour qui, peu à peu, le tuaient.

Mais voilà qu'on éteignait le gaz; les vieux remontaient et accostaient les dernières jeunes filles qui rentraient des ateliers, le nez en l'air, se dandinant effrontément. Chariot, les jambes cassées de sa longue station devant la vitrine, et l'œil rempli de formes blanches qui dansaient, traversait la rue Grange-Batelière et enfilait le passage Verdeau. Là, c'étaient les parfumeuses ou la libraire qu'il guettait tapies dans leur boutique obscure et faisant des signes aux passants bien mis. Elles lui semblaient désirables dans ce noir, avec leurs yeux qui luisaient et l'éblouissement éternel de leur sourire. 

(…)Plus loin, dans les bâtiments qui flanquaient la Bibliothèque nationale, d'autres vitrines l'attiraient encore, plus étranges celles-là, et dont les scandaleuses exhibitions arrêtaient des groupes serrés de passants. Les femmes dont les photographies s'y étalaient avaient posé avec un loup de velours, mais ce masque constituait à peu près leur seul costume, et renversées dans des attitudes lascives, ou retroussées devant des glaces qui réfléchissaient ce que leur posture ne laissait qu'imparfaitement deviner, elles s'offraient impudemment, comme des filles soumises dans le salon d'une maison de tolérance. Au premier rang des curieux, des enfants, la pupille dilatée, les dévoraient du regard, et le groupe des passants grossissait, sans que les premiers venus songeassent à s'arracher à la contemplation de cette chair. Les gens étaient silencieux, mais ils avaient les lèvres tirées, les joues pâles et les yeux comme des braises. Chariot les devinait en rut comme lui.

Il connaissait tous les magasins de ce genre dans le centre de Paris, du Palais-Royal aux Passages, et il les visitait l'un après l'autre, guettant les nouveautés, les reprises, les changements de tableaux.

Et ainsi, tout le long de sa route, il emmagasinait des désirs. 

Il était tard quand il regagnait son quartier, avide d'être seul, marchant vite. Aux jours de fortune, il allait prendre l'omnibus à la Made-
leine, pour trouver une voiture vide, car un de ses bonheurs était, de se mettre tout au fond, à l'intérieur, le nez contre la vitre et, jusqu'à la station du Château-d'Eau, de voir dans un trot régulièrement rhytmé les croupes larges et grasses dos chevaux s'élever et s'abaisser avec un dandinement. D'inavouables envies lui venaient dans cette contemplation. Ahuri, il quittait l'omnibus, et, jusqu'à sa porte,
il rêvassait encore, cherchant quel mode d'onanisme il emploierait ce soir-là, s'arrêtant sous les becs de gaz pour tenir conseil avec lui-
même, puis courant, comme s'il avait eu quelque amoureux rendez-vous..."


Paul Bonnetain, Charlot s´amuse, 1883


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