jueves, 9 de junio de 2011

Sanglante Eau de Jouvence




Des mois s’étaient écoulés depuis l’énigmatique disparition de Giselle, les rangs des jeunes filles qui servaient la comtesse Nadasdy s’étaient sensiblement éclaircis.

Emmerich le remarquait avec un frisson d’horreur. Mais son amour était devenu du délire. Il ne pouvait plus concevoir l’idée de vivre loin d’Élisabeth. Il lui était asservi corps et âme, pour le mal comme pour le bien.

La belle et impitoyable femme se servait de la jalousie, pour exciter encore sa passion maladive. C’est alors que celui à qui Giselle avait fait allusion fit son apparition au château. Il se nommait Ipolkar. Son corps et son visage étaient doués de la sombre et troublante beauté d’un ange déchu. Personne ne pouvait soutenir son regard. Quand il le posait, avec une ironique complaisance, sur Emmerich, celui-ci se sentait trembler comme une feuille.

Un jour, Emmerich surprit Ipolkar et la comtesse, qui revenaient d’une promenade à cheval, échangeant quelques paroles dans la cour. Elisabeth disait :

« Il me faut à tout prix des jeunes filles. Les dernières se sont enfuies. Qui donc me servira ?
- Tu sais que j’ai inutilement parcouru toute la Hongrie pour te fournir ce que tu demandes, répondit Ipolkar ; ici, dans les environs, tu n’en trouverais pas davantage. Pour le peuple, entrer à ton service équivaut à mourir. Mais n’as-tu pas le jeune homme ? »

La comtesse allait répondre, lorsqu’elle aperçut Emmerich et se tut. Ipolkar descendit de cheval, la comtesse prit son bras et l’accompagna au jardin, sans accorder à son jeune adorateur la moindre attention.

Vers le soir, Ipolkar quitta le château. La comtesse était seule. Emmerich en profita pour aller vers elle.

« Qui t’a permis de me déranger ? lui dit Elisabeth, lorsqu’il s’agenouilla devant elle et couvrit ses mains de baisers.
- Il fut un temps où ma société vous était agréable, remarqua Emmerich.
- Ce temps n’est plus, dit-elle avec un froid sourire. Si lu veux t’en retourner à Vienne, je ne te retiens pas.
- Elisabeth ! tu me bannis de ta présence ? tu me chasses, moi qui t’ai aimée comme aucun homme encore n’a aimé, moi qui ne puis pas vivre sans toi ? s’écria l’aveugle garçon. Attache-moi à un cerf, comme ce braconnier, et fais-moi traquer à mort, mais ne me renvoie pas. Si je dois mourir, laisse, en mourant, mes yeux se délecter de ta beauté, qui m’enivre et me rend fou.
- Tu voudrais mourir pour moi ? murmura la comtesse en considérant Emmerich avec une expression étrange, dirais-tu vrai ?
- J’en fais serment. Si tu ne veux être à moi, je préfère mourir à tes pieds.
- Enfant ! » reprit la comtesse avec un sourire. Elle lissa les boucles qui tombaient en désordre sur son front brûlant et l’attira contre son sein :

« C’est ici que tu mourras, d’un bonheur jamais entrevu.
- Elisabeth, tu veux être à moi ? s’exclama le jeune homme en jubilant.
- Oui.
- Ma femme ? »

Elle inclina la tête.

« Quand cela ?
- Bientôt. »

Hors de lui de bonheur, il se prosterna, le visage contre terre, comme devant une divinité, et lui baisa les pieds.

Sur le chemin menant à la chapelle, Isabelle de Pérusits rencontra, un matin, un vieux mendiant paralytique qu’une aumône ne semblait point satisfaire et qui, ostensiblement, tentait de l’approcher.

« Que veux-tu, vieillard ? demanda-t-elle, étonnée.
- Vous parler, murmura-t-il en faisant étinceler au soleil un anneau qu’elle reconnut.
- Koloman ! s’écria-t-elle.
- Moi-même. Quand tout le monde aura quitté la chapelle, reste en arrière. Je t’attendrai. »

Après la messe, la comtesse et ses femmes étaient retournées au château, qu’Isabelle, agenouillée dans le confessionnal, priait encore.

Dès qu’il la vit, son frère courut à elle et la serra convulsivement dans ses bras.

« Eh bien ! qu’as-tu remarqué depuis que nous ne nous sommes vus ? demanda-t-il enfin. Les choses se passent-elles comme le peuple le raconte ?
- J’ai peur que oui, répondit la jeune fille. À chaque pleine lune, l’une des jeunes personnes qui font le service de la comtesse disparaît. Les dernières se sont enfuies. Il n’y a plus que moi et je m’attends au pire. Sauve-moi de cet antre de l’enfer, si tu le peux.
- Cela ne suffit point. Je veux démasquer le monstre et le livrer au châtiment mérité. Toutes mes mesures sont prises. À la prochaine nuit de lune, tu laisseras ta fenêtre ouverte et attacheras ceci à la croisée. »

Il avait tiré de sa poche une échelle de cordes, qu’il tendit à sa soeur.

« Maintenant adieu. Sois sans inquiétude. Nous sommes tous entre les mains de Dieu. »

Après l’avoir embrassée une dernière fois très tendrement, Koloman s’éloigna en boitant.

La nuit de pleine lune arriva. La comtesse fit appeler Isabelle.

Elisabeth était étendue sur des coussins de soie. Auprès d’elle se tenaient deux vieilles femmes, affreuses à voir, et qu’Isabelle prit pour deux sorcières.

« J’ai pensé à t’accorder une grande faveur, Isabelle, commença la comtesse d’un ton amical. J’ai de l’affection pour toi et je veux t’initier, aujourd’hui même, au secret de ma jeunesse et de ma beauté. Je t’autorise à m’accompagner cette nuit à mon bain.
- Je vous remercie, très haute et gracieuse dame, répondit Isabelle d’une voix que l’angoisse étouffait, je vous rends grâce de la faveur, mais je n’en puis profiter. Ma conscience s’y oppose.
- Ta conscience ?
- Chrétiennes, nous n’avons point le droit d’intervenir dans la marche du temps, poursuivit la jeune fille et, si nous le faisons, ce ne peut être sans péché ni sacrilège. »

La comtesse lui jeta un regard foudroyant.

« Tu crois ? murmura-t-elle. Eh ! bien, je t’ordonne…
- Votre pouvoir s’arrête ici, interrompit la jeune fille prise d’une soudaine audace. Je ne vous obéirai point, et si vous recourez à la force, mon frère me vengera plus tôt que vous ne le pensez.
- Des menaces ? s’écria la comtesse en bondissant.
- Un avertissement, corrigea la jeune fille, sans baisser les yeux.
- Hors de ma vue, misérable, cria la comtesse. Demain, de grand matin, tu quitteras ce château. »

Isabelle s’inclina en silence et alla s’enfermer dans sa chambre. Elle attendit la nuit dans la prière et l’angoisse.

Quand tout bruit se fut éteint au château et que l’on n’entendit plus que le cri intermittent du hibou, sur la vieille tour en ruine, Isabelle ouvrit sa fenêtre, qui prenait vue sur la campagne, y plaça une lumière et y fixa l’échelle de corde qu’elle laissa glisser jusqu’à terre.

Une heure d’anxiété s’écoula. La jeune fille interrogeait du regard le paysage éclairé par la lune, et ne découvrait rien, ni de loin ni de près.

Les douze coups de minuit retentirent dans le silence. Isabelle retint son souffle… Quelque chose parut se mouvoir sur la route : elle se pencha. Non, elle s’était trompée, son frère ne venait pas. Elle se sentit perdue et, au dernier coup de minuit, tomba sans connaissance sur le plancher.

Au même moment, Emmerich était réveillé par l’une des deux sorcières au service de la comtesse.

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il, encore tout endormi.
- Le bonheur vient en dormant, gloussa la vieille en montrant ses dents. Debout, ma belle, je suis chargée de te mener chez la comtesse.
- Chez la comtesse ?
- Ne perdons pas notre temps. Lève-toi. »

Emmerich s’habilla en hâte. La vieille le prit par la main et le conduisit à travers des couloirs obscurs, puis le long d’un escalier plongé dans de profondes ténèbres. Enfin elle s’arrêta. Un rai de lumière glissa sur les pieds d’Emmerich. Une porte s’ouvrit. Le jeune homme se trouva soudain dans une salle éblouissante, meublée avec un luxe asiatique, et dont le centre était occupé par un bassin de marbre noir. La vieille avait refermé la porte derrière elle et s’avança vers une tenture qu’elle rejeta, en faisant briller ses dents d’un rire silencieux.

Emmerich poussa un cri. Sur un divan oriental, la comtesse était étendue, belle comme nulle autre, les cheveux dénoués, et enveloppée d’une sombre fourrure. Elle accueillit son adorateur avec un sourire annonçant les félicités prochaines. Il se laissa choir à ses pieds et elle l’entoura doucement de son bras.

« Aujourd’hui même, tu fêteras tes noces, commença-t-elle, rayonnante de bonté et d’amour. Mais, auparavant, je veux soulever pour toi le voile de mystère qui m’entoure. Mon bien-aimé, j’ai le double d’années que toi, et pourtant je suis aussi jeune.
- Explique-moi l’énigme.
- Tu sais le plaisir que j’éprouve à être cruelle. Cela date du temps où je commençais à perdre ma jeunesse. Avec elle, ma beauté commençait à s’évanouir. Un jour que je faisais décapiter un paysan révolté, je me tenais près de lui pendant qu’on lui tranchait le cou et son sang jaillit sur mes mains. Au bout de quelque temps, je fis la surprenante découverte que les rides en avaient totalement disparu. Arva, ma vieille nourrice, attribuant le phénomène au sang du décapité, lorsqu’un autre criminel fut condamné à mort, je fis couler son sang dans ce bassin et je m’y plongeai. Un mois plus tard, j’étais complètement rajeunie. Depuis lors, je me baigne chaque nuit de pleine lune dans du sang humain.
- Les jeunes filles qui te servaient ont donc vraiment été tuées ?
- Oui, pour me procurer l’éternelle jeunesse, fit la comtesse froidement.
- Et tu veux, aujourd’hui encore…
- Me baigner dans du sang humain, certainement.
- Et quelle est la victime ?…
- Le sang où je me plongerai, reprit le démon avec un sourire qui fit se glacer le bel amoureux à ses pieds, ce sang coule dans tes veines.
- As-tu perdu l’esprit ?
- C’est toi qui l’as perdu en te livrant à moi, dit-elle en se redressant. Je ne connais point de pitié, tu le sais. Maintenant, tu m’appartiens, et rien ne te sauvera. Tu préférais mourir plutôt que de vivre sans moi, ton désir va s’accomplir et cela sur-le-champ. »

Elle fit un signe. Des hommes masqués surgirent par une porte secrète. Ils s’emparèrent du pauvre enfant, qui se débattit en vain, et lui lièrent les mains et les pieds.

Ipolkar, le cruel favori de la cruelle femme, parut également et considéra son rival, voué à la mort, avec une expression de sanguinaire dérision. Puis il fit jouer un ressort. Avec un bruit de ferraille, le mur s’entrouvrit, et une superbe femme, construite en acier et brillante comme un clair miroir, s’avança dans la chambre.

« Voici la fiancée que je t’ai destinée, dit la comtesse avec un rire de démon.
- Pitié ! supplia Emmerich saisi d’une terreur mortelle. Pitié !
- Je veux mon bain, Ipolkar, commanda la comtesse, sans prêter la moindre attention à l’angoisse de son ami. Dépêche-toi. »

Ipolkar empoigna le malheureux avec une force surhumaine. Il le souleva et le plaça entre les bras de la femme de fer, laquelle saisit et retint le fardeau.

Puis il posa le pied sur le bouton du plancher, et la belle inanimée commença son oeuvre : des centaines de lames d’acier sortirent de sa poitrine, de ses bras, de ses jambes et de ses pieds, déchiquetant les membres du pauvre Emmerich qui voyait son sang s’écouler lentement en ruisseaux de pourpre, au milieu des éclats de rires moqueurs d’Élisabeth et d’Ipolkar. Gémissant et pleurant, en proie à des tortures indicibles, il rendit l’âme.

Le bassin se remplissait à vue d’oeil et déjà, la comtesse y trempait avec complaisance ses pieds nus, s’apprêtant à rejeter sa pelisse pour descendre dans les flots fumants, lorsqu’on heurta violemment à la porte.

« Qui est là ? demanda Ipolkar interdit.
- Au nom du roi, ouvrez !
- Trahison ! Fuyez ! » cria Ipolkar.

La comtesse voulut s’échapper par l’issue secrète, mais elle y trouva Koloman escorté de ses gens, tandis que l’autre porte s’effondrait sous les coups de haches des Pandours et que le Palatin, accompagné de ses soldats, pénétrait dans la salle.
*
* *

Chargés de chaînes, la comtesse, Ipolkar et leurs complices Sarah et Arva, attendaient, dans les cachots du château, le châtiment de leurs horribles forfaits.

Quatorze juges de la noblesse, présidés par le Palatin, prononcèrent la sentence d’après laquelle les beaux membres de la comtesse Nadasdy devaient être soumis aux tortures dont elle avait si souvent fait ses délices.

On dut les tordre plus d’une fois avant de lui arracher des aveux complets. Puis ce fut la prison perpétuelle dans le cachot souterrain du château d’Effeith, où aucun rayon de lumière ne pénétrait, ni aucun son de voix humaine.

Le séjour dans cette solitude froide et humide, animée seulement par les vers et les rats, fut, pour la joyeuse femme accoutumée à l’opulence et au confort, mille fois plus terrible que la mort.

Ipolkar eut la tête tranchée dans la cour du château ; les deux sorcières, comme les désignait le peuple, périrent sur le bûcher.

La comtesse Nadasdy, après avoir été la femme la plus belle et la plus fêtée de la Hongrie, passa trois ans dans l’épouvantable réduit, où la mort vint la délivrer le 21 août 1614.




Leopold von Sacher Masoch
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