miércoles, 13 de mayo de 2009

Sodome Fin

"Jacques Soran n"a-t-il pas assez cruellement expié une aberration dont il fut à peine cou-
pable ? Non, la vie est plus triste, et le châtiment commence dur et injuste.

Ses douleurs physiques sont terribles; mais que sont-elles auprès des tortures de son esprit?
Toutes les manifestations de la vie disparaissent peu à peu, cependant que la sensibilité et la
conscience subsistent seules pour que la souffrance soit aiguë et parfaite. Les principales
fonctions d'un organisme jadis puissant sont peu à peu troublées et abolies, mais l'esprit sans lucidité, mais conscient, résiste vivace.

Jacques Soran est là, et les désespérantes hallucinations l'assiègent; l'hypocondrie, avec
son cortège de persécutions et de supplices, l'envahit.

Parfois, il rugit de fureur, ou, se roulant à terre, il pousse des gémissements, se débattant
au milieu des ennemis qui l'assaillent...

— Fuyez! fuyez! hurle-L-il. Yoyez-vous, la pluie de soufre et de feu ! Sentez-vous l'horrible
odeur des lacs de bitume enflammé qui m'engloutissent et me dévorent. Fuyez! fuyez! Je dois
périr seul, Dieu le veut ainsi ! Sodome ! Sodome ! la terre s'entr'ouvre et des flammes sélancent, et déjà mon corps se consume.

... Ecoutez! tout craque, et les goufl"res m'attirent. Fuyez! fuyez! C'est écrit dans la Bible en
lettres de feu : « Sauve-toi au nom de ta vie, ne « regarde pas derrière toi, et ne t'arrête pas dans « tout le district! Sauve-toi sur la montagne « pour ne pas périr ! Sodome ! Sodome ! » Grâce ! grâce ! Ah ! je brûle !

Maintenant on voit nettement la mort étreindre Soran peu à peu : l'être disparaît par parties; les
jambes, déjà, sont impotentes et les bras impuissants ; la parole inintelligible, sauf dans les
moments de fureur. Dans de rares instants, la lucidité revient, et il peut causer un peu avec
les visiteurs : c'est, tous les jours, Henri Laus qui vient assidûment et reste le plus longtemps
possible auprès de lui; c'est aussi l'abbé Gratien qu'il a fait demander, et qui essaye de consoler
celui qu'il n'a pu sauver. Doucement, Jacques Soran s'entretient avec eux, et dans ces inter-
valles où la névrose semble seloigner, il comprend qu'il est malade, et parle avec coniiance
de sa guérison prochaine. Tout à coup le délire l'empoigne, et il veut se précipiter sur ses amis,
et le gardien, toujours présent, doit le retenir.

Il les injurie alors, les accuse de tons ses maux et, ricanant, il se donne cette consolation de les
entraîner avec lui dans l'abîme :

— Ah ! traîtres, vous m'avez perdu, mais vous brûlerez avec moi ; les flammes sont là : les voyez- vous? Ohl qu'elles sont belles! (et il les contemple avec satisfaction). Elles sont rouges et
bleues. Ah ! lâches ! vous avez peur! c'est le doigt de Dieu ; mais'je ne veux pas mourir seul. — Et il s'élance encore. "

— Messieurs, dit le médecin, il est cinq heures, si vous voulez vous retirer...

FIN"

H. d'Argis

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