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martes, 5 de julio de 2011

Du droit à l'oisiveté





Les anciens, avons-nous dit, considéraient le travail des mains comme une chose vile, et en faisaient, à ce titre, le lot exclusif de l'esclave.

Chez les Indous, notamment, le repos absolu du corps et même de l'esprit constituait le plus haut degré pos­sible de bonheur, et, qui plus est, de sanctification par contre, le travail manuel y était réputé la pire de toutes les conditions. Aussi le travail le plus continu et le plus rude y fut-il toujours subi comme l'antipode du bonheur, comme le comble de la dégradation. C'est pour cela que la domesticité était si fort prisée par les esclaves indous, les soudras . Le servage personnel, en effet, leur donnait moins à faire, et il jetait sur eux comme un reflet d'hon­neur et de distinction résultant de leur contact journa­lier avec les personnes de caste libre et oisive, auxquelles ils étaient attachés.

Ce sentiment profond de mépris et d'aversion pour tout labeur physique, pour tout travail corporel, surtout lorsqu'il s'appliquait à la production industrielle et aux métiers mécaniques, mépris reporté par l'opinion géné­rale sur les individus, sur les familles et sur les tribus que la fatalité de la naissance y avait condamnés, passa des superstitions de l'Orient dans les préjugés des di­verses nations occidentales qui occupèrent l'Europe pen­dant les derniers siècles de l'ère païenne.

Nomades et ne vivant que du produit de leurs trou­peaux ou de brigandages, les nations scythiques étaient à peu près étrangères à l'industrie, au commerce, à l'a­griculture. Simples et sauvages dans leurs mœurs, le peu de travail matériel dont elles avaient besoin était exé­cuté par les femmes et les esclaves.

Plus près de la civilisation, peut-être; quoique encore peu adonnés à la culture des terres, du temps de César, les Germains professaient pour le travail un profond mépris: « Ils tenaient pour honteux et lâche, dit Tacite, d'acquérir au prix de leurs sueurs ce qu'ils pouvaient avoir, au prix de leur sang ; ne trouvant que la gguerre qui fût digne d'occuper l'activité d'un homme libre; ils consacraient le temps de la paix à la chasse, aux loisirs, au sommeil, à de longs festins, chacun ayant alors d'autant plus de droit à l'oisiveté qu'il s'était montré plus brave à la guerre. Tous les travaux étaient abandonnés aux es ­ claves, sous la surveillance des femmes , des infirmes, des vieillards et d'un petit nombre d'affranchis.

Quoique plus civilisés que les Germains, les Gaulois regardaient aussi comme honteux toute espèce de tra­vaux, même l'agriculture.

En Espagne, les Tartessiens, qui formaient parmi les indigènes le peuple le plus éclairé, rapportaient à leur premier législateur, Habis, la loi qui parmi eux interdi­sait à tous les citoyens l'exercice d'une profession labo­rieuse, quelle qu'elle fût, les qualifiant toutes de serviles, c'est-à-dire uniquement faites pour des esclaves.

Demi-sauvages, les Lusitains et les Cantabres, placés à l'extrémité occidentale de l'Europe, comme les Scythes à son extrémité orientale, se faisant gloire, comme eux, de ne vivre que de brigandages, confiaient à leurs femmes et à leurs esclaves le peu de travaux auxquels ils avaient recours.

De sorte que l'on peut tenir pour vrai que, chez toutes ces nations, que les Grecs et les Romains confondaient avec mépris sous le titre de barbares, le travail; demeuré comme à son minimum et de puissance et de considéra­tion, était tout entier entre les mains ou des esclaves seuls ou d'eux et des femmes à peu près traitées en esclaves.

Placées au milieu de cette vaste enceinte de nations ennemies, la Grèce et l'Italie, plus intelligentes et plus riches qu'elles, avaient le même mépris qu'elles pour l'industrie et le travail.


A Sparte, en effet, le travail des mains était réputé contraire au dogme de la liberté et à la condition du citoyen. A Sparte, tout citoyen était soldat; la ville était un camp ; le peuple une armée. Eloigné du travail par la loi elle-même, le peuple de Lycurgue ne pouvait donc qu'avoir en dédain tout ce qui ressemblait non-seulement à un métier, mais à un art quelconque. Aussi méprisait-il le travail jusque dans le poète qui l'avait chanté. Il appelait dédaigneusement Hésiode le poète des ilotes, parce qu'Hésiode avait écrit sur l'agriculture et fait l'éloge des gens de labeur.

« A Sparte, dit Lantier, le travail déshonorait, on l'a­bandonnait aux ilotes ; les femmes mêmes eussent rougi de s'occuper des travaux de leur sexe.

Nulle industrie, d'ailleurs, n'était nécessaire à des gens qui vivaient de brouet noir, qui s'asseyaient sur des ma­driers mal équarris, qui marchaient le plus souvent nu-tête et sans chaussures!... Nous ne connaissons, dit le Spartiate Damonax, ni les arts, ni le commerce, ni tous ces autres moyens de multiplier les besoins et les malheurs d'un peuple. Que ferions-nous, après tout, des ri­chesses? Lycurgue nous les a rendues inutiles. Nous avons des cabanes, des vêtements et du pain - , nous avons du fer et des bras pour le service de la patrie, nous avons des âmes libres, vigoureuses, incapables de sup­porter la tyrannie des hommes et celle de nos passions : voilà nos trésors. »

Un Spartiate, à son retour d'Athènes, disait : « Je viens d'une ville où rien n'est déshonnête ». Il désignait spé­cialement par là les métiers et les trafics auxquels n'a­vaient pas honte de se livrer des citoyens.

A Athènes, les professions manuelles étaient aussi le partage des esclaves. Mais il y avait une certaine classe de citoyens appelés thètes, qui se les partageaient avec eux et les étrangers domiciliés appelés métèques. Cette classe de citoyens touchait aux degrés voisins de l'esclavage. C'étaient des mercenaires, hommes de peine, qui, poussés par la misère, étaient forcés de descendre, moyennant un prix de journée, jusqu'aux plus humbles professions. Plusieurs tombaient plus bas et étaient contraints d'aller partager, dans les fabriques et jusque dans les moulins, la condition des esclaves. Il y avait une place à Athènes où ils se louaient publiquement, pêle-mêle avec eux. Ils étaient aussi méprisés qu'eux, et que les métiers qu'ils exerçaient.

Quaqt aux citoyens des classes aisées, ils n'avaient d'autre profession que celle de ne rien faire ; les autres vivaient aux dépens du trésor public,

«A Athènes, dit M. Biot, les citoyens étaient de véritables nobles qui ne devaient s ! occuper que de la défense et de l'administration de la communauté, comme les guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine. Devant donc être libres de tout leur temps pour veiller, par leur force in­tellectuelle et corporelle, aux intérêts de la république, ils chargeaient les esclaves de tout le travail. De même, à Lacédémone, les femmes mêmes ne devaient ni filer, ni tisser, pour ne pas déroger à leur noblesse ».

Toutefois, les temps héroïques de l'ancienne Grèce n'étaient pas aussi antipathiques au travail que le devinrent les siècles postérieurs.

Dans ces temps de primitive simplicité, les métiers industriels n'avaient rien de dégradant ; plusieurs même assuraient aux hommes libres qui s'y livraient la con­sidération qu'obtiennent, de nos jours, les artistes distin­gués. C'étaient principalement les arts de construction et ceux qui, par le travail, soit du bois, soit des métaux, donnaient aux palais leurs ornements, aux guerriers leurs armes les plus précieuses. Homère vante l'ouvrier habile qui fit l'arc de Pandarus ; il nomme celui qui for­gea le bouclier d'Ajax, et, dans vingt autres passages, des forgerons, des tourneurs, des architectes. L'archi­tecte ou charpentier est compris, avec les médecins, les devins et les chantres inspirés des muses, parmi ceux qu'on peut admettre aux honneurs d'une hospitalité royale. Entre les classes des artisans et des guerriers, il n'y avait pas de séparation absolue ; le fils de l'ouvrier qui avait construit le vaisseau de Paris combat parmi les Troyens, et meurt, chanté par le poète à l'égal d'un héros. D'un autre, les héros, les dieux mêmes, ne désignaient point la pratique de certaines industries. Le roi d'Ithaque n'avait-il point taillé, de sa main, dans l'olivier sauvage et revêtu d'or et d'ivoire, ce lit qui sert à le faire reconnaître de son épouse ? Et Vulcain ne fut-il pas trouvé, dans ses forges, tenant lui-même ses tenailles, et couvert de sueur ?

Solon voulut faire sortir, de ce sentiment des temps héroïques en faveur du travail, une institution pour son pays. Ce grand législateur conçut, en effet, et exécuta le premier la pensée d'appliquer les citoyens de l'Attique à la pratique du commerce, des arts et des profes­sions manuelles, dans la vue d'améliorer le sort de la basse classe, et d'enrichir l'Etat par l'industrie. Pour cela, il édicta plusieurs lois contre l'oisiveté, imprimant à la pa­resse le stigmate de l'infamie; punissant les vagabonds et les fainéants, comme inutiles ou dangereux à la société ; imposant à chacun l'obligation de faire connaître ses moyens d'existence, et accordant au plus habile ouvrier dans chaque profession le privilège d'un repas gratuit au Prytanée et celui d'une place d'honneur dans les assem­blées publiques. Mais cette assimilation du rien faire au malfaire, de l'oisiveté au délit, parut une idée si révolutionnaire, si hardie, si subversive de l'opinion dominante, que le conservateur Plutarque prend le soin d'en justifier son auteur, et que les mœurs athéniennes ne s'en montrèrent que plus antipathiques à l'exercice par les citoyens des états industriels, lesquels continuèrent à rester l'œuvre exclusive des thètes, des métèques et des esclaves.

Vainement Socrate tenta de réagir contre le préjugé qui frappait le travail, en demandant comment il pouvait être honorable pour des personnes libres d'être plus inutiles que des esclaves, et pourquoi il serait moins digne et moins juste de travailler des mains que de rêver, les bras croisés, aux moyens de vivre, le préjugé do­minait l'opinion, et la philosophie contribuait à le pro­pager et à le fortifier, loin de le combattre et de l'é­teindre.

Socrate lui-même n'appliquait qu'aux femmes l'éloge qu'il faisait du travail manuel, prouvant, par la fable du chien et des brebis, que l'homme a assez, dans ce monde, de son rôle de protecteur et de gardien.

C'est à ce titre et sous la même figure que Platon; tra­çant son utopie sociale, sa république modèle, revendi­que pour ses guerriers et ses gouvernants le privilège de vivre aux frais des classes ouvrières, et déclare coupa­ble de lèse-liberté tout citoyen qui aurait déshonoré ses mains en touchant un outil.

« La nature, dit Platon, n'a fait ni cordonniers ni for­gerons, de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans nom, qui sont exclus, par leur état même, des droits politi­ques. Quant aux marchands, accoutumés à mentir et à tromper, on ne les souffrira dans la cité que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le com­merce de boutique sera poursuivi pour ce délit . S'il est convaincu, il sera condamné à un an de prison. La pu­nition sera doublée à chaque récidive. »

Ce mépris pour le travail était partagé par Xénophon. « Les gens, dit-il, qui se livrent aux travaux manuels ne sont jamais élevés aux charges, et on a bien raison. La plupart, condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns même à éprouver, un feu continuel, ne peuvent man­quer d'avoir les doigts altérés, et il est bien difficile que l'esprit ne s'en ressente.»

La même opinion se trouvé développée plus explici­tement dans la Politique d'Aristote. Les guerriers et les gouvernants font seuls, pour lui, l'Etat politique et c'est avec répugnance qu'il associe à leur vie civile, mais non à leurs droits, les laboureurs, les artisans, les mercenaires. Les laboureurs, il les voudrait esclaves, les artisans, il les exclut du nombre des citoyens. « Jadis, dit-il, tous les ouvriers étaient ou des esclaves ou des étrangers, et, dans la plupart des Etats, il en est encore de même mais une bonne Constitution n'admettra ja­mais l'artisan parmi les citoyens. C'est en vain qu'on donne à l'artisan le nom de citoyen. La qualité de citoyen appartient, non pas à tous, les hommes libres, par cela seul qu'ils sont libres ; elle n'appartient qu'à ceux qui n'ont point à travailler nécessairement pour vivre, c'est-à-dire à ceux qui ne se livrent à aucune occupation d'ar­tisans. On appelle occupations d'artisans, celles qui sont inutiles, à former le corps, l'âme ou l'esprit d'un homme libre aux actes et à la pratique de la vertu. On donne aussi le même nom à tous les métiers qui peuvent dé­former le corps, et à tous les labeurs dont un salaire est le prix. » Aristote rappelle ailleurs la Constitution de Phaléas, qui asservit tous les mercenaires et défend l'apprentissage des métiers aux jeunes citoyens.

Ainsi, le travail manuel est chose servile ; ceux qui s'y livrent ont une existence dégradée, et, esclaves qu'ils sont par l'âme s'ils vivent libres, ce n'est que parce que l'Etat n'est pas assez riche pour les remplacer par des esclaves, pas assez fort pour les contraindre à le de­venir .

C'est d 'après ces principes qu'à Thèhes on n'admettait aux privilèges de citoyen l'homme qui avait exercé une profession laborieuse, que dix ans après qu'il s'en était relevé en ne faisant rien, et qu'au sein de la démocra­tique Athènes l'orateur Diophante osa proposer un jour de déclarer esclaves publics, tous les hommes libres qui s'étaient abaissés jusqu'à se faire artisans.

A Rome, le mépris pour le travail des mains n'était pas moindre qu'à Athène et à Lacédémone.

Romulus, au dire de Denis d'Halicarnasse (1) , n'avait permis que deux sortes de professions aux gens libres, l'agriculture et les armes. Toutes les autres professions manuelles étaient des arts sordides, sordidae artes, et ne convenaient qu'à des esclaves (2).

Parmi les motifs que Brutus allègue pour exciter le peuple à la révolte contre Tarquin, ce qu 'il reproche, sur­tout au tyran, c'est d'avoir changé des hommes de guerre, en artisans et en maçons.

Ce mépris des professions, laborieuses fut un préjugé national, préjugé qui dura aussi longtemps que Rome vécut ; préjugé tel, que les esprits les plus éclairés ne purent s'en affranchir. Cicéron lui-même le partagea : « Que peut-il sortir d'honorable d'une boutique ? s'é­criait cet orateur philosophe ; et qu'est-ce que le com­merce peut produire d'honnête ? Tous les ouvriers, de quelque métier que ce puisse être, forment une classe abjecte, et tout ce qui s'appelle boutique est indigne d'un honnête homme. Pour ce qui est du commerce, quand il est exercé en grand, et pour l'approvisionnement du pays, c'est tout au plus un métier tolérable ; exercé en petit, ce ne peut être qu'un trafic sordide, les petits marchands ne pouvant gagner sans mentir ; et quoi de plus honteux que le mensonge ! Donc, on doit regarder comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent leur peine et leur industrie ; car qui­conque donne son travail pour de l'argent, se vend lui-même et se met au rang des esclaves (1) »

Je ne connais qu'une cité antique, Carthage, qui fût fondée sur un principe différent. A Carthage, en effet, tout au contraire de Rome, c'était la guerre qui était laissée aux classes serviles, et le commerce et l'industrie professionnelle qui étaient réservés aux citoyens. « Car­thage, dit M. Biot, était la fille du commerce. Ses ci­toyens, uniquement consacrés aux affaires, ne combat­taient les ennemis que par les bras des mercenaires ; à la différence de Rome, qui n'avait pour soldats que ses citoyens, et pour ouvriers que ses esclaves (2). »

Donc, à part cette seule exception, en quelque temps et en quelque lieu que se produise le travail des mains dans l'antiquité, il est couvert du mépris public et relé­gué au rang des fonctions serviles.

Par contre, le rien faire, le loisir, le passe-temps sans labeur est exalté par les philosophes anciens, à l'égal de la noblesse et de la vertu.

Aussi voyons-nous l'oisiveté citoyenne, passant de la doctrine des sages dans les pratiques populaires, devenir partout le privilège de quiconque, pauvre comme riche, portait le noble titre de citoyen.

Nous avons vu que, dans les idées religieuses de l'Indoustan, le repos absolu du corps et même de l'esprit constituait le plus haut degré possible de bonheur et de sanctification.

Platon ne comprenait pas autrement le bonheur des citoyens de sa république, et, comme lui, Aristote vou­lait, que les citoyens de la sienne vécussent dans le plus grand loisir.

La raison principale qui portait Xénophon à répudier tout travail manuel comme indigne d'un citoyen, c'était que « le travail emportait tout le temps, et qu'avec lui on n'avait nul loisir pour la république et les amis. »

Ce que Plutarque loue le plus dans la Constitution de Lycurgue c'est le grand loisir qu'il avait fait avoir à ses concitoyens en ne permettant pas qu'ils se pussent appli­quer à un métier quelconque.

Le mot loisir, appliqué ici à l' abstention de l'exercice d'un métier quelconque, explique suffisamment ce que j'entends par oisiveté et surtout par oisiveté citoyenne, la seule qui pût constituer un droit. C'est dans ce sens que je comprends M. Biot, quand il dit : « Dans leurs projets de constitution, Xénophon et Platon introduisent des esclaves pour faire exécuter le travail parce qu'il fallait que leur citoyen eût tout son temps libre pour discuter les lois de l'Etat et veiller à sa défense. Tout en s'étonnant de la nécessité des esclaves ; Aristote avouait cette néces­sité comme le seul moyen d'assurer la nourriture du ci­toyen libre pendant que celui-ci veillait aux intérêts de l'Etat, le travail manuel lui semblant indigne de la di­gnité de citoyen : ce préjugé dominait sa raison. » Comment, d'ailleurs, s'en étonner lorsqu'on voit encore un préjugé semblable subsister dans une grande partie de l'Europe orientale?

Un jour, un Spartiate qui se trouvait à Athènes, ap­prit qu'un citoyen de cette ville venait d'être condamné à l'emprisonnement pour délit d'oisiveté. Cela lui parut si extraordinaire qu'il voulut se convaincre de la chose par ses yeux. Il demanda donc à voir dans la prison, et regarda comme une curiosité ce citoyen libre qu'on punissait dans une république pour s'être volontairement affranchi de la servitude du travail.

C'était en vertu d'une des lois de Solon que cette condamnation avait été prononcée. Ce fut peut-être la seule car les lois de Solon sur le travail tombèrent pour ainsi dire, en désuétude avant d'avoir été exécutées et l'oisiveté citoyenne demeura depuis, comme avant, la sou­veraine dispensatrice du temps à Athènes.

L'oisiveté citoyenne exerçait le même empire à Rome.

A Rome comme à Athènes, c'était autant la constitution que le préjugé qui éloignait le citoyen du travail. Avec le suffrage universel, tel qu'il était organisé dans ces deux républiques, comment les citoyens eussent-ils pu être laborieux? La politique prenait tout leur temps. Quand ils n'étaient plus en guerre avec l'étranger, ils bataillaient entre eux dans les comices, et le Champ de Mars paci­fique les occupait autant que le Champ de Mars armé. « Presque toujours en guerre ou en fêtes, dit un magistrat publiciste, les populations libres avaient, en outre à s'occuper des affaires de la cité, à discuter et à voter sur la place publique, à siéger dans les tribunaux. Pour consacrer ainsi leur temps aux affaires de l'État ou à sa défense, il fallait que les citoyens ne fussent point assu­jettis à des travaux qui réclamaient de leur part une as­siduité continue. Ils ne pouvaient, dés lors, être manouvriers, c'est-à-dire réduits à attendre du travail de chaque jour leur pain de chaque jour. La dépendance ou le salaire place celui qui le reçoit à l'égard de celui qui le paye blessait d'ailleurs trop profondément les idées d'égalité sur lesquelles reposait l'organisation de ces deux républiques, pour que le mercenaire ; celui qui ven­dait, comme dit Cicéron, son travail et non son art, pût être jugé digne des privilèges du citoyen .

L'oisiveté citoyenne était donc plus qu'un fait, dans les habitudes de Rome et d'Athènes; c'était un droit dans leurs institutions.

C'était un droit; car, dans toute république organisée, quiconque ne peut travailler pour vivre, doit pouvoir vivre sans travailler.

Or, le citoyen de Rome et d'Athènes ne pouvait tra­vailler pour vivre, alors même qu'il était pauvre, puisqu'il y avait incompatibilité entre tout travail manuel et la qualité de citoyen ; incompatibilité prononcée tant par le préjugé national qui faisait du travail manuel un tra­vail d'esclaves, que par la Constitution qui le rendait impossible.

Donc le droit à l'oisiveté était réellement un droit ;— droit civique résultant de ce que, loin d'être obligatoire pour tous, le travail manuel était interdit à tout citoyen, avant le deuxième siècle de l'ère chrétienne ;—droit constitutionnel résultant de ce que la législation républicaine et la législation impériale consacrèrent successivement le droit légal à l'assistance et aux fêtes publiques, droit ouvert, sur le trésor de l'Etat, à tous les citoyens pauvres que le noble orgueil de leur origine empêchait de descendre à se faire artisans.

Maintenant, quels ont été, pour le bien-être des classes populaires, les effets de ce mépris légal des anciens pour le travail manuel, mépris qui substitua, chez les citoyens, à la science pratique des métiers utiles, la philosophie pratique d'une orgueilleuse et stérile oisiveté? C'est ce que je vais examiner dans le chapitre suivant.

miércoles, 29 de junio de 2011

The Eel Question


History recites an incident in which eels played the part of an executioner. The sentence a rich Roman, Vedius Pollio, passed upon his offending slaves was, ' Away to the Muramge. ' Slave-fattened eels were a Roman delicacjr, and there was probably more gastronomy than justice in this edict. Ever since, and long before, for that matter, eels have occupied a unique and conspicuous place in popular interest.
For the antiquity of their history, for the diversity of roles they have played, for the many-sidedness of their career and in their importance, eels rival any group of animals below the sons of Adam.

If one were to follow eels — meaning here the common eel and not the lamprey, the Murcena, or the conger, which have histories of their own — backward in literature, the journey would probably reach the dawn of history. It would be difficult to say where they first entered written records, but that they have ever been the subject of curious attention is apparent. While they doubtless first engaged man's interest
by way of his stomach, they were early found worthy of his intellect. Aristotle, wise man of the first European civilization, who explained all things, discoursed wisely and ponderously of eels, and the eel question may be said to have begun with him and his contemporaries. Three thousand years have passed, Aristotle is gone, but the eels and the eel question are still with us and the wise men of our century still concern themselves with both.

What is here called the eel question is one upon which the last word will not be said for some time to come. But it has changed its form and we have it upon a rather firmer foundation than that of the ancients. It began in the mystery attaching to the generation of eels. They were as the leaves of the trees for numbers; but the course of nature in reproducing other creatures each after its own kind did not
seem to be exemplified in eels. Hence the mystery. ' Eel-spawn ' was of the same material as a mare's nest and pigeon's milk.

The teachings on the subject were various. They were the offspring of Jove. This belief, however, originated in the humorous reflection of a Greek poet to the effect that as children of uncertain paternity were ascribed to Jupiter, he must be the progenitor of eels. They were said to be bred of the mud; of decaying bodies in the water; from dew, of a particular sort and falling in certain places ; from the transformation of horse-hairs, and from electrical disturbances. A reverend bishop
once communicated to the Eoyal Society a contribution on the subject of the origin of eels which in substance averred that he had seen young eels on the thatching of a cottage and that the eggs were adhering to the reeds of the thatching before they were cut, and were finally hatched on the roof by the heat of the sun. Helmont, an ancient writer, is specific and gives a recipe for producing eels. Two pieces of turf with May dew upon them were to be taken and the grassy sides apposed and placed
in the sun. After a few hours an 'infinite quantity of eels' were generated. Helmont doubtless felt so sure of this that he regarded trying it a superfluous inconvenience, having no use for young eels. In the ' Piscatory Eclogues ' is a reference in the same strain :

Say, canst thou tell how worms of moisture breed,
Or pike are gendered of the pickrel weed?
How carp without the parent seed renew
Or slimy eels are formed of genial dew?

Aristotle wrote : ' The eel is neither male nor female and is procreated from nothing.' He explained that they were produced from the slime of their bodies, which they scraped off against the pebbles or stones or by contact with each other in their sinuous migrations. This sounds fishy to the twentieth century, but it is easy to see that to Aristotle there should be something in it. There was the slime — that was evident enough. It was purposive in amount, it gave the slipperiness to a creature which is notoriously slippery. The remarkable abundance of eels required a theory of reproduction on a grand scale. And as for their rubbing together, a mass of wriggling and intertwining eels, the well-known 'eel-ball,' suggested nothing more strongly. What more simple and, for those times, natural !

Now there is a curious mixture of stumbling truth and preposterous error in the development of the eel question from this time forward. There was another teaching concerning the source of eels. Some who examined them discovered many small worm-like creatures in their internal machinery and insisted that these were the young and were produced alive from the parent eel — that is, that the eel was viviparous. This was certainly a much more natural and credible explanation, but
it was scorned by Aristotle and Aristotle was correct. He said they were not eels, but were worms, and modern observations sufficiently uphold him. Yet the contrary opinion was held by the scientists of the middle ages, and names which are written high and imperishably on the scroll of fame subscribed to it. Leeuwenhoek, the discoverer of bacteria, and the renowned Linnaeus believed that eels were not
spawned and hatched but were born.

This idea, entirely erroneous, was corroborated later by a correct observation. This time it was in another direction that the investigator came to grief — so slippery was the eel question. He was not examining an eel, but an eel-pout, a fish very far removed from the eel, but so resembling it externally that the ichthyologists have, for a specific name, called it anguillaris, eel-like. And it has been popularly known as 'mother-of-eels. ' This eel-like fish is really viviparous, it produces its
young alive, and they resemble small eels. The learned doctor thought he had solved the eel question. But he hadn't. To add to the confusion, another authority reviewed this work on the eel-pout and decided, being influenced by the previous real mistakes of the same nature, that tbe supposed young eels were only worms. This was plausible, yet he was wrong, for they were undoubtedly legitimate little eel-pouts, mistaken for little eels. Every one, it appears, who took up the question, managed from a basis of truth to reach a wrong conclusion.

Aristotle held that eels were also produced from the ' bowels of the earth,' by which he meant nothing more than common earthworms, which he curiously conceived to be thus related to Mother Earth. Other opinion maintained that eels were the offspring not of eels, but of other kinds of fishes, or of animals that were not even fishes. This heterodoxy was too much for Aristotle, but to this day is prevalent in some form among eel fishermen in various parts of the world. As for
instance, that the ' aal-mutter' referred to, the eel-pout, really produces eels; that eels pair with water snakes; and in Sardinia that the well-known Dytiscus beetle is responsible for eels.

If these conflicting theories seem to us a ludicrous and amusing hodge-podge, it must not be forgotten that they were the wisdom of bygone days. Out of them the eel question resolved itself into a serious problem which interested the whole biological world, and to which the first talent in science addressed itself and on which voluminous and pretentious treatises appeared. Buffon, the naturalist, remarked that he considered the question of the generation of eels one of the most puzzling in natural history. Very appropriately it remained for the century of Isaac Walton to first assert that eels were not the subjects of a special dispensation for their replenishment, and that the mystery of their generation was the same mystery that envelops the rest of the kingdom of life. This not very brilliant announcement seems to have been put forth as a purely academic deduction. There were no observations in the modern sense, and the author of the ' Compleat Angler ' was not particularly enthusiastic over it. He merely mentions it without subscribing, and says : ' But most men differ about their breeding,' and then after citing at some length what ' some say ' and ' others say, ' remarks : ' But that eels may be bred as some worms, and some kinds of bees and wasps are, either of dew or out of the corruption of the earth, seems to be made probable by the barnacles and young goslings bred by the sun's heat and the rotten planks of an old ship, and hatched of trees.'

The passing of Aristotelianism and the revival of the sciences, in the sixteenth century, was the occasion of this renewed interest in eels. It was not, however, until the eighteenth century that sex in eels was definitely recognized. Sancassini, a surgeon of Comacchio, in Italy, visited the eel fisheries at that famous place of eels, and chancing to be struck with the appearance of a large one, his professional instinct led him to use his knife. The result caused him to send it to Vallisneri at the University of Padua, who recognized with enthusiasm the true ova and forthwith communicated this fact to the Academy at Bologna. Vallisneri has since been appropriately honored by the bestowal of his name upon a water plant well known to all —eel-grass. But the immediate effect of his announcement was an eel controversy. Eels became the burning topic of the hour among the professors, the best-known names of the time are associated with the discussion, and Bologna became the storm-center of the eel question.

Another specimen similar to the first increased the agitation. But Valsalva, of anatomical fame, showed that there were certain appearances in almost any fat and well-favored eel that strongly simulated what Vallisneri had described, and in brief, hinted that the alleged eggs were globules of uninteresting adipose. . An enthusiast offered a reward for an eel that should contain undoubted eggs. Of course he got it. His joy was short-lived, for a critical inspection showed that mercenary
considerations had led the fisherman to fill the specimen with foreign eggs. This irreverence, and at this juncture, disturbed the seriousness of the situation and the eel question slumbered for over half a century. Then, again from Comacchio — whence emanated many of the errors and the final truth — another eel falling into initiated hands marked the crisis in the eel question. Among these privileged ones was the famous Galvani, and in grave council assembled, he agreed with the others that it was the counterpart of Vallisneri 's historic eel of seventy years before, and was a precious specimen and must be sent to the naturalist Mondini. And Mondini, in a publication which is classical, first described in accurate terms the female eel, and lifted the eel question out of the uncertain field of speculation to a basis of solid fact.

Not immediately, however. Spallanzani a few years after visited the Comacchio region for the sole purpose of studying eels and reported a negative to Mondini 's observations, which accordingly suffered a nearly total eclipse lasting many years. In 1850 Bathke was able to describe an eel in full roe, the first that ever came into the hands of an investigator, the eggs of Mondini's eel being immature. This important event was the final blow that settled the sex question as far as eels are concerned. Over twenty years afterward, however, the German Fishery Association in Berlin was led by renewed interest in eels, due to the stimulus of Syrski's work on the male eel," to offer a reward of fifty marks for an eel in full roe. The eel was to be submitted to Professor Virchow, and the royal superintendent of fisheries
undertook to forward the responses. It seems that about every German newspaper ' from the Ehine to the Vistula and from the Alps to the sea,' gave publicity, with a result creditable to them, but overwhelming to the royal superintendent.

His delight at the popular interest in eels was succeeded by astonishment and that by horror. His postal expenses compelled him to announce that all eels and communications should be forwarded direct to Virchow. The public complied and the
great German savant was obliged to cry enough and beg for mercy. People wrote and sent their specimens, parts of eels, contents of eels, thread worms from eels and above all, stories of eels and of eggs in eels, but seldom an eel intact and none in the desired condition. They usually ate the eel and sent various and often irrelevant portions of its anatomy, with a request that the fifty marks be remitted by return mail. If this prize contest had no scientific results, it contributed to
the merriment of the German nation. The comic papers cartooned the incidents and announced that in the future the scientists desired only smoked eels.

(...)

The Greeks and Romans seem to be first in their regard for the eel, and many tales come down to us of the esteem in which he was held in their ancient times. The Romans cultivated eels, tamed them, made pets of them; and the orator, Hortensius, rival of Cicero, wept bitterly at the death of his favorite mursena. They even sacrificed their slaves to the eel ponds, a practice quite possible to men who plundered nature to serve peacocks' brains and parrots' tongues at their tables.
The Egyptians are said by one account to have abhorred eels utterly, but it is certain that at one time eel-worship shows them to have also judged the eel to rank with the gods. The Scotch taboo the eel entirely, while the Hebrew race placed it under the ban which applies to scaleless creatures of the fish tribe. The conger eel is scaleless, but the common eel does not deserve this calumny, for its minute oblong scales, curiously arranged in groups instead of imbricated regularly as in the common fishes, are easily seen on careful inspection. The ancient Anglo-Saxon, on the other hand, was passionately fond of eels, which passed current as a medium of exchange. The race has always been partial to them and Londoners of to-day consume them in great quantities. Some ancient peoples used them in sacred offerings. Terracina, a seaport of Italy, being besieged by the Turks, the inhabitants vowed twenty thousand eels per annum to St. Benedict. The account relates that a 'fond memory of stewed eels' touched the saint and the siege was raised. He got his eels, and the Benedictine monks have been accustomed to render the yearly tribute to their saintly patron.

(...)
The eel seems to have taken its name, and in more languages than one, from its suggestion of the snake. The Anglo-Saxon aal is derived from the Finnish for slimy, while the scientific name is the Latin for snake, Anguilla. Many English names of places are compounded of eel — witness Elmore, Ellesmere, and Ely. Of the latter
Fuller, in ' Worthies of Cambridgeshire, ' has this illuminating explanation: ''When the priests of this part of the country would still retain their wives in spite of whatever the pope and monks could do to the contrary, their wives and children were miraculously turned into eels, whence it had the name Ely. I consider this a lie." Like other objects of popular interest which include elements of mystery, eels are
the subject of the most extravagant tales. Some of these are quite analogous to the threadbare story of the live frog found in the interior of a solid rock. A New England paper some years ago heralded that 'a live and active eel, a few days since, was dug out from a depth of five feet in the soil of Exeter, New Hampshire.' Doubtless this eel is exhumed annually. The tenacity of life of frogs and eels affords the starting point for these legends. Likewise to the voracity of eels may
we credit an ancient chronicle that in England a few of them were one dark night observed to consume entirely a stack of hay. It may be in a spirit of emulation that some German carp — importation of the Government — artificially transplanted to the pond of a western farmer, came out one night and ate up the crop of buckwheat on a neighboring field. Elvers are reported to climb trees and the tale might not be
incredible, provided any imaginable reason for such conduct could be assigned, for by their persistence they sometimes ascend the perpendicular barrier of a dam a short distance. This they accomplish by the partial drying of those that first essay the ascent, which therefore stick to the boards and afford a slight foothold for the next comers, which wriggle a little higher and then in turn stick fast and perish.

These stories might be multiplied ad nauseam, but more interesting are a few facts about the symbolic significance of the eel. His slipperiness long ago passed into a proverb. Among the pictorial writings of the Egyptians the representation of an eel held by the tail denoted 'a man vainly pursuing a fugitive object. ' A Greek expression of similar import reads, 'You've an eel by the tail.' It is not so well known that an eel figures also in an emblem of quite opposite meaning — certainty
instead of uncertainty. It is quite impossible to hold one in any ordinary clutch of the hand. The intervention of a fig leaf, however, makes the grasp secure, and the Egyptians depicted an eel rolled up in a fig leaf when they wished to express certainty regarding things that were a -priori uncertain.


EELS AND THE EEL QUESTION.
By M. C. MARSH,
U. S. COMMISSION OF FISH AND FISHERIES.
1902

miércoles, 25 de mayo de 2011

La Batrachomyomachie





LA BATRAKHOMYOMAKHIE





EN commençant, et avant tout, je supplie le chœur des Muses de descendre du Hélikôn en mon esprit, à cause d’un chant que j’ai mis dans mes tablettes, récemment, sur mes genoux ; guerre immense, œuvre pleine du tumulte guerrier d’Arès, me flattant de faire entrer dans les oreilles de tous les hommes comment les Rats, combattants intrépides, se ruèrent sur les Grenouilles, imitant les travaux des Géants nés de Gaia, ainsi qu’on le rapporte parmi le mortels.

Et cette guerre eut cette origine.

Un jour, un Rat altéré, ayant échappé au péril de la Belette, trempa son tendre menton dans le marais voisin, se délectant de l’eau douce comme miel. Une babillarde se plaisant dans le marais le vit et lui dit ces paroles :

— Étranger, qui es-tu ? D’où es-tu venu vers ce rivage ? Qui est ton père ? Dis-moi vrai en toutes choses, de peur que je te prenne mentant. En effet, si je reconnais en toi un digne ami, je te conduirai dans ma demeure, et je t’offrirai de nombreux et illustres présents hospitaliers. Moi, je suis le Roi Physignathos aux joues enflées, honoré dans tout le marais, chef immuable des Grenouilles, et mon père Pèleus le fangeux, m’a engendré autrefois, s’étant uni d’amour à Hydromédousè la Reine de l’eau, sur les bords de l’Éridanos. Mais je vois que, beau et brave entre tous, tu dois être un Roi porte-sceptre et un guerrier dans les batailles. Allons ! dis-moi promptement ta race.

Et Psikharpax le voleur de miettes lui répondit et dit :

— Pourquoi m’interroger sur ma race, ami ? Elle est connue de tous les hommes, et des Dieux, et des oiseaux aériens. À la vérité, je me nomme Psikharpax le voleur de miettes, et je suis fils de Trôxartès le rongeur de pain, mon père magnanime, et ma mère, certes, est Leikomylè qui lèche les meules, fille du roi Pternotrôktès rongeur de jambon. Elle m’enfanta dans un trou et me nourrit de choses bonnes à manger, de figues, de noix, et de toute façon. Mais comment ferais-tu de moi ton ami, moi qui ne suis point ton semblable de nature? En effet, ta vie est dans les eaux, et moi j’ai coutume de ronger toute chose parmi les hommes. Le pain trois fois pétri ne m’échappe point dans la corbeille ronde, ni les galettes larges contenant beaucoup de sésame, ni le morceau de jambon, ni le foie revêtu de sa blanche tunique, ni le fromage nouveau de doux lait caillé, ni le bon gâteau de miel que désirent les Bienheureux eux-mêmes, ni aucune des choses que les cuisiniers préparent pour le repas des hommes, quand ils ornent les plats d’argile d’assaisonnements de toute sorte.

Je n’ai jamais fui non plus la clameur terrible de la guerre, et, me ruant droit dans la bataille, je me suis mêlé aux premiers combattants. Et je ne crains point l’homme, bien qu’il ait un grand corps ; mais, montant sur son lit, je mords le bout de son doigt. Et même une fois, je l’ai saisi au talon, et, quand il eut senti la douleur, aussitôt son doux sommeil fut troublé par ma morsure. À la vérité, je crains deux ennemis sur toute la terre, l’épervier et la belette, qui me causent de grands maux, et aussi la ratière lamentable où veille une destinée pleine de ruses. Mais je crains par-dessus tout la Belette, car elle est de beaucoup la plus forte, et elle entre aussi dans les trous, et elle y furette. Je ne mange ni les radis, ni les choux, ni les citrouilles, et je ne me repais point non plus du vert poireau, ni du persil. Ces choses sont votre nourriture, à vous qui vivez dans les marais.

À ces paroles, Physignathos aux joues enflées, souriant, lui répondit :

— Étranger, tu te glorifies beaucoup de ton ventre ; mais de nombreuses choses admirables à voir sont à nous, dans le marais et sur terre ; car le Kroniôn a donné en partage aux Grenouilles d’être amphibies, de sauter sur la terre et de plonger dans l’eau, et d’habiter des demeures divisées en deux éléments. Si tu veux savoir ces choses, cela est aisé. Monte sur mon dos, mais tiens-toi bien, de peur de périr ; et, de cette façon, tu parviendras, joyeux, dans ma demeure.

Il parla donc ainsi et présenta son dos, et Psikharpax le voleur de miettes monta promptement d’un saut léger, entourant de ses pattes le cou mou. Et, à la vérité, il se réjouit d’abord, quand il contempla les ports voisins, en se délectant de la natation de Physignathos aux joues enflées ; mais quand, enfin, il fut baigné par les eaux pourprées, pleurant beaucoup et se reprochant son repentir tardif, il s’arracha les poils, et il serrait ses pieds contre son ventre, et, dans sa poitrine, son cœur battait à cause de la nouveauté, et il voulait revenir à terre.

Et il gémissait profondément, par la violence de la froide peur. Et, d’abord, il étendit sa queue sur l’eau, en la remuant comme un aviron, et suppliant les Dieux, afin de revenir à terre, parce qu’il était baigné par les eaux pourprées. Et il criait beaucoup, et il dit ceci du fond de sa gorge :

Le taureau ne porta pas ainsi le fardeau d’amour, quand il mena Europè dans la Krètè, à travers les flots ! Il ne fit pas comme cette grenouille qui, sur son dos, me porte en nageant vers sa demeure, tandis qu’elle élève son corps pâle au-dessus de l’eau blanche.

Mais voici qu’un Hydre apparut soudainement, horrible apparition pour tous deux, et il dressait son cou au-dessus de l’eau. Et Physignathos aux joues enflées, l’ayant vu, plongea, ne songeant pas que son compagnon abandonné allait périr. Et, plongeant au fond du marais, il évita la noire Kèr.

Et Psikharpax le voleur de miettes, dès qu’il eut été abandonné, tomba aussitôt à la renverse dans l’eau ; et il serrait les pattes, et il criait en périssant. Et il fut souvent submergé, et il remonta souvent en battant l’eau ; mais il ne lui était pas permis d’éviter la destinée. Et ses poils, étant mouillés, pesaient sur lui plus lourdement ; et, enfin, comme il périssait, il dit ceci :

— Tu ne cacheras point par ruse, Physignathos aux joues enflées, les choses que tu as faites, en me jetant, naufragé, du haut de ton corps, comme d’une roche. Tu ne l’aurais emporté sur moi, à terre, ô très-mauvais, ni au pugilat, ni à la lutte, ni à la course ; mais, là où tu m’as aventuré, tu m’as jeté dans l’eau. Les Dieux ont un œil vengeur, et tu seras châtié par l’armée des Rats, et tu n’échapperas point. Ayant ainsi parlé, il expira dans l’eau. Et Leikhopinax qui lèche les plats, assis sur les molles rives, le vit, et il gémit terriblement, et il courut l’annoncer aux Rats.

Et dès qu’ils eurent appris sa destinée, une grande colère les saisit tous, et ils ordonnèrent à leurs hérauts de convoquer, au lever du jour, les Rats à l’agora, dans les demeures de Trôxartès le rongeur de pain, père du malheureux Psikharpax le voleur de miettes, qui, dans les marais, flottait le ventre en l’air, comme un cadavre. Et le malheureux ne flottait point près du bord, mais au milieu de cette mer. Et quand ils furent tous arrivés, en même temps que le jour, le premier, Trôxartès le rongeur de pain se leva, irrité à cause de son fils, et il fit cette harangue :

— Ô amis, bien que j’aie subi seul bien des maux de la part des Grenouilles, cette Moire mauvaise vous est faite à tous. Et je suis maintenant très-malheureux, car j’ai perdu trois fils. Et, en effet, la très-haissable Belette saisit le premier et le tua, l’ayant surpris hors du trou. Les hommes féroces ont mené l’autre à la mort, à l’aide d’une invention nouvelle, de la machine en bois pleine de ruses qu’ils nomment Ratière, perdition des Rats. Celui-ci était le troisième, aimé de moi et de sa chaste mère, et Physignathos aux joues enflées l’a étouffé, l’ayant conduit dans l’abîme. Mais, allons ! armons-nous et ruons-nous sur les Grenouilles, ayant revêtu nos corps d’armes artistement travaillées.

Ayant ainsi parlé, il les excita tous à s’armer, et Arès, à la vérité, qui songe toujours à la guerre, les fit s’armer. Et, d’abord, ils mirent autour de leurs jambes des knèmides, ayant fendu des cosses de fèves vertes, bien préparées, et qu’ils avaient eux-mêmes rongées pendant la nuit. Et ils avaient des cuirasses habilement faites de la peau d’une Belette écorchée, et ils les recouvrirent de roseaux. Et leur bouclier était le milieu bombé d’une lampe, et leur lance était une très-longue aiguille, toute d’airain, travail d’Arès, et le casque, sur leurs tempes, était une coque de noix.

Ainsi les Rats étaient debout et en armes. Et dès que les Grenouilles les eurent vus, elles sortirent de l’eau. Puis, étant venues en un seul lieu, elles s’assemblèrent pour délibérer sur la guerre mauvaise. Et tandis qu’elles examinaient d’où venaient cette levée d’armes et ce tumulte, un héraut vint à elles, portant le sceptre dans ses mains, le fils du magnanime Tyroglyphos le troueur de fromage, Embasikhytros qui trotte dans les marmites. Et il venait leur annoncer la nouvelle funeste de la guerre, et il dit ceci : — Ô Grenouilles, les Rats, vous ayant menacées, m’ont envoyé vous avertir de vous armer pour la guerre et le combat. Ils ont vu, en effet, sur l’eau, Psikharpax le voleur de miettes, qu’a tué votre Roi Physignathos aux joues enflées. Combattez maintenant, vous qui êtes les plus braves d’entre les Grenouilles. Ayant ainsi parlé, il fit son message, et sa parole, étant entrée dans les oreilles de toutes, troubla les esprits des Grenouilles insolentes.

Et, les réprimandant toutes, Physignathos aux joues enflées, se levant, dit :

— Ô amis, je n’ai point tué ce Rat, et je ne l’ai point vu périr. Sans doute il s’est noyé en jouant auprès du marais et en imitant la natation des Grenouilles ; et, maintenant, voici que, pleins de méchanceté, ceux-ci m’accusent, moi qui suis innocent. Mais, allons ! délibérons pour savoir comment nous détruirons les Rats artificieux. Et moi, je dirai d’abord ce qui me semble le plus sage. Tenons-nous tous, couverts de nos armes, sur les hauteurs du rivage, là où il est le plus escarpé ; et quand les Rats se jetteront impétueusement sur nous, chacun saisissant par le casque celui qu’il rencontrera, nous les entraînerons dans le marais avec leurs casques. Et, en effet, nous les étoufferons ainsi dans l’eau, car ils ne savent pas nager ; et, pleins de joie, nous élèverons ici un trophée à cause des Rats que nous aurons tués.

Ayant ainsi parlé, il les fit tous s’armer. Et ils entourèrent leurs jambes de feuilles de mauves, et ils avaient des cuirasses de larges et vertes poirées, et ils firent des boucliers avec des feuilles de choux, et ils avaient pour lance un long roseau pointu, et ils couvrirent leurs têtes de légères coquilles de limaçon. Et, s’étant ainsi armés, ils se tinrent debout sur la hauteur du rivage, brandissant leurs lances, et chacun étant plein de colère. Et Zeus, ayant appelé les Dieux dans l’Ouranos étoilé, leur fit voir la puissance de cette guerre, et les braves com. battants, nombreux et grands et portant de longues lances. Telle s’avançait l’armée des Centaures et des Géants.

Et, souriant doucement, il demanda qui viendrait en aide aux Grenouilles ou aux Rats affligés. Et il dit à Athènaiè :

— Ô ma fille, ne vas-tu point venir en aide aux Rats ? En effet, tous bondissent toujours à travers ton temple, se délectant de l’odeur des graisses et des restes des sacrifices.

Ainsi parla le Kronide, et Athènè lui répondit :

— Ô Père, jamais je ne viendrai en aide aux Rats affligés, car ils m’ont fait subir beaucoup de maux, rongeant mes bandelettes et nuisant à mes lampes, à cause de l’huile ; et ce qu’ils m’ont fait m’a trop mordu au cœur. Ils ont rongé mon péplos que j’avais tissé d’une trame subtile et d’un fil très-fin, et ils y ont fait des trous ; et le ravaudeur me demande beaucoup et me presse, et j’en suis irritée ; car il exige des intérêts, ce qui est affreux pour les Immortels ; et j’ai travaillé en empruntant, et je n’ai pas de quoi rendre. Mais je ne veux pas non plus venir en aide aux Grenouilles, car elles n’ont pas l’esprit sain. Récemment, revenant de la guerre, j’étais très-fatiguée et j’avais besoin de sommeil et, par leur bruit, elles ne m’ont pas laissée fermer l’œil, et je suis restée couchée tout éveillée, ayant mal à la tête, jusqu’à ce que le coq eût chanté. Allons ! ne les secourons donc point, ô Dieux, de peur qu’un d’entre nous soit blessé par un trait aigu et qu’il ait le corps percé d’une lance ou d’une épée ; car les voici ardents au combat, même quand un Dieu viendrait à leur rencontre. Mais, tous, du haut de l’Ouranos, charmons-nous en regardant le combat.

Elle parla ainsi, et tous les autres Dieux lui obéirent et se réunirent tous en un seul lieu. Et, alors, deux hérauts s’avancèrent, portant le signal du combat, et des Cousins, ayant de grandes trompettes, sonnèrent terriblement le trépignement de la mêlée ; et, de l’Ouranos, le Kronide Zeus tonna, présage de la guerre mauvaise.

Et le premier, Hypsiboas qui crie haut frappa de sa lance Leikhènôr qui lèche l’homme, debout entre les premiers combattants, dans le ventre, en plein foie. Et celui-ci tomba à la renverse, et il souilla de poussière ses poils délicats ; et il tomba avec bruit, et ses armes résonnèrent sur lui. Et, après celui-ci, Troglodytès l’habitant des trous frappa Pèléiôn le limoneux, et lui enfonça sa forte lance dans la poitrine ; et la noire mort saisit le guerrier tombé et son âme s’envola de son corps. Puis, Seutlaios le poiréen tua Embasikhytros qui trotte en marmite, d’un coup au cœur ; mais la douleur saisit Okimidès l’enfant du basilic, et il frappa Seutlaios le poiréen d’un roseau pointu. Et Artophagos le mangeur de pain frappa Polyphonos le bavard, dans le ventre, et celui-ci tomba à la renverse, et son âme s’envola de son corps. Mais Limnokharis la grâce du marais voyant périr Polyphonos, et prévenant Troglodytè s, le frappa au milieu du cou d’une pierre telle qu’une meule, et la nuit enveloppa ses yeux.

Et Leikhènôr lança contre Limnokharis la grâce du marais sa pique éclatante, et la pique, sans s’égarer, le frappa dans le foie. Dès qu’il vit cela, Krambophagos qui mange les choux, fuyant, tomba des hautes rives ; mais Leikhènôr ne cessa point de combattre et le frappa. Et Krambophagos tomba et ne se releva point, et le marais fut teint de son sang pourpré ; et il resta flottant auprès du bord, ses grasses entrailles hors du ventre. Et, sur ces mêmes rives, fut tué Tyrophagos le mangeur de fromage. Et Kalaminthios qui hante les roseaux, voyant Pternoglyphos le troueur de jambon, fut saisi de frayeur ; et, fuyant, il sauta dans le marais, après avoir jeté son bouclier. Et l’irréprochable Borborokoitès qui couche dans la fange tua Philtraios le charmant.

Et Hydrokharis la grâce de l’eau tua le roi Pternophagos le rongeur de jambon, l’ayant frappé d’un rocher sur le haut de la tête. Et sa cervelle coula par ses narines, et la terre fut souillée de sang. Et Leikhopinax qui lèche les plats, se ruant avec sa lance, tua l’irréprochable Borborokoitès, et l’obscurité enveloppa ses yeux. Alors, Prassophagos le mangeur de poireau, saisissant l’occasion, entraîna par un pied Knissodiôktès qui accourt à l’odeur de la graisse, et, le tenant par le tendon, le noya dans le marais. Mais Psikharpax le voleur de miettes, vengeant ses compagnons morts, frappa Prassophagos, comme celui-ci n’était pas encore remonté à terre ; et Prassophagos tomba devant lui, et son âme alla chez Aidès. Pèlobatès qui trotte dans la fange, l’ayant vu, lui jeta une poignée de boue à la tête, et il l’aveugla aussitôt ; mais Psikharpax, très-irrité de cela, saisissant de sa patte robuste une lourde pierre, fardeau de la terre, qui gisait dans la plaine, en frappa Pèlobatès sous les genoux ; et toute la jambe droite fut fracassée, et il tomba à la renverse dans la poussière.

Et Krangasides le fils de la vocifération, pour le défendre, revint sur Psikharpax et le frappa au milieu du ventre, et le roseau aigu s’y enfonça tout entier, et toutes les entrailles se répandirent à terre, arrachées avec la lance par une main vigoureuse. Et dès que Sitophagos le mangeur de blé l’eut vu sur les bords du fleuve, il s’éloigna du combat en boitant, car il souffrait beaucoup, et il sauta dans un fossé, afin de fuir la destinée terrible. Et Trôxartès le rongeur de pain frappa Physignathos aux joues enflées à l’extrémité du pied, et celui-ci, fuyant, sauta, affligé, dans le marais ; mais Prassaios nourri de poireau, le voyant tomber à demi inanimé, se rua parmi les premiers combattants et lança un roseau aigu ; mais il ne perça point le bouclier, et la pointe de la lance y resta.

Alors, le divin Origaniôn enfant de l’Origan, imitant Arès lui-même, frappa Trôxartès sur son casque irréprochable fait d’un morceau de marmite carrée. Et il était le seul, parmi les Grenouilles, qui combattît bravement dans la mêlée. Et les Rats se ruèrent tous sur lui ; mais, voyant cela, il ne soutint pas l’attaque de héros puissants, et il plongea dans les profondeurs du marais. Et il y avait, parmi les Rats, un seul adolescent qui l’emportait sur tous les autres en combattant de près, cher fils de l’irréprochable Artépiboulos le guetteur de pain, chef semblable à Arès lui-même, le hardi Méridarpax le voleur de portions, qui seul, entre les Rats, excellait encore en combattant. Et il s’arrêta orgueilleusement près du marais, en avant des autres, et il se vantait d’exterminer la race des belliqueuses Grenouilles. Et, certes, il l’eût fait, car sa force était grande, si le Père des hommes et des Dieux ne l’eût aussitôt deviné.

Et, alors, le Kroniôn eut pitié des Grenouilles qui périssaient, et, secouant la tête, il dit ceci : — Ô Dieux ! je vois de mes yeux une grande action. Méridarpax le voleur de portions ne m’a pas peu troublé en menaçant furieusement d’exterminer les Grenouilles auprès du marais. Envoyons très-promptement Pallas qui excite la mêlée guerrière, et Arès aussi, et ils éloigneront Méridarpax du combat, malgré sa vigueur. Le Kronide parla ainsi, mais Arès lui répondit :

— Kronide, ni la force d’Athènaiè, ni celle d’Arès, ne suffiront à préserver les Grenouilles de la destinée terrible. Allons plutôt tous à leur aide, ou bien brandis ta grande arme tueuse de Titans, très-puissante, avec laquelle tu as tué les Titans, les plus terribles de tous ; avec laquelle tu as tué autrefois Kapaneus, homme farouche, par laquelle tu as enchaîné Egkélados et dompté la race féroce des Géants ! Brandis-la, et, bien que celui-ci soit très-brave, il sera réprimé.

Il parla ainsi, et le Kronide lança la foudre fuligineuse. Et, d’abord, à la vérité, il tonna et il ébranla le grand Olympos ; puis il lança la foudre, arme terrible et tournoyante de Zeus. Et elle jaillit des mains du Roi. Et l’éclair épouvanta les Grenouilles et les Rats. Cependant, l’armée des Rats ne cessait pas de combattre, et elle n’en désirait que davantage détruire la race des belliqueuses Grenouilles ; mais, du haut de l’Olympos, le Kroniôn eut pitié des Grenouilles, et il leur envoya aussitôt des alliés. Et, soudainement, survinrent, avec des dos tels que des enclumes, et des ongles recourbés, marchant obliquement, louches, la bouche entourée de tenailles, la peau écaillée, le corps osseux, le dos large, les épaules reluisantes, les pieds tournés, les mains longues, regardant par la poitrine, il huit pattes, à deux têtes et manchots. — ceux qu’on nomme Crabes, et qui tranchèrent de leurs bouches les queues, les pieds et les pattes des Rats. Et les lances se rompaient sur eux. Et les misérables Rats, épouvantés par eux, prirent la fuite. Et voici que Hêlios tombait, et ce fut la fin de cette guerre d’un seul jour.


Attribué à Homère
puis à Pigrès d'Halicarnasse
et traduit par Leconte de Lisle

viernes, 20 de mayo de 2011

Lands where dreams come true



"In a palace where a curious conception of the love of Atalanta and Meleager was said to figure on the walls, there was a door on which was a sign, imitated from one that overhung the Theban library of Osymandias--Pharmacy of the Soul. It was there Tiberius dreamed. On the ivory shelves were the philtres of Parthenius, labelled De Amatoriis Affectionibus, the Sybaris of Clitonymus, the Erotopaegnia of Laevius, the maxims and instructions of Elephantis, the nine books of Sappho. There also were the pathetic adventures of Odatis and Zariadres, which Chares of Mitylene had given to the world; the astonishing tales of that early Cinderella, Rhodopis; and with them those romances of Ionian nights by Aristides of Milet, which Crassus took with him when he set out to subdue the Parthians, and which; found in the booty, were read aloud to the people that they might judge the morals of a nation that pretended to rule the world.

Whether such medicaments are serviceable to the soul is problematic. Tiberius had other drugs on the ivory shelves--magic preparations that transported him to fabulous fields. There was a work by Hecataesus, with which he could visit Hyperborea, that land where happiness was a birthright, inalienable at that; yet a happiness so sweet that it must have been cloying; for the people who enjoyed it, and with it the appanage of limitless life, killed themselves from sheer ennui. Theopompus disclosed to him a stranger vista--a continent beyond the ocean--one where there were immense cities, and where two rivers flowed--the River of Pleasure and the River of Pain. With Iambulus he discovered the Fortunate Isles, where there were men with elastic bones, bifurcated tongues; men who never married, who worshipped the sun, whose life was an uninterrupted delight, and who, when overtaken by age, lay on a perfumed grass that produced a voluptuous death.

Evhemerus, a terrible atheist, whose Sacred History the early bishops wielded against polytheism until they discovered it was double-edged, took him to Panchaia, an island where incense grew; where property was held in common; where there was but one law--Justice, yet a justice different from our own, one which Hugo must have intercepted when he made an entrancing yet enigmatical apparition exclaim: "Tu me crois la Justice, je suis la Pitie." And in this paradise there was a temple, and before it a column, about which, in Panchaian characters, ran a history of ancient kings, who, to the astonishment of the tourist, were found to be none other than the gods whom the universe worshipped, and who in earlier days had announced themselves divinities, the better to rule the hearts and minds of man.

With other guides Tiberius journeyed through lands where dreams come true. Aristeas of Proconnesus led him among the Arimaspi, a curious people who passed their lives fighting for gold with griffons in the dark. With Isogonus he descended the valley of Ismaus, where wild men were, whose feet turned inwards. In Albania he found a race with pink eyes and white hair; in Sarmatia another that ate only on alternate days. Agatharcides took him to Libya, and there introduced him to the Psyllians, in whose bodies was a poison deadly to serpents, and who, to test the fidelity of their wives, placed their children in the presence of snakes; if the snakes fled they knew their wives were pure. Callias took him further yet, to the home of the hermaphrodites; Nymphodorus showed him a race of fascinators who used enchanted words. With Apollonides he encountered women who killed with their eyes those on whom they looked too long.

Megasthenes guided him to the Astomians, whose garments were the down of feathers, and who lived on the scent of the rose. In his cups they all passed, confusedly, before him; the hermaphrodites whispered to the rose-breathers the secrets of impossible love; the griffons bore to him women with magical eyes; the Albanians danced with elastic feet; he heard the shrill call of the Psyllians, luring the serpents to death; the column of Panchaia unveiled its mysteries; the Hyperboreans the reason of their fear of life, and on the wings of the chimera he set out again in search of that continent which haunted antiquity and which lay beyond the sea.


Saltus Imperial Purple

martes, 15 de febrero de 2011

Socrate le mort vivant




"J'étais allé, comme tu sais, en Macédoine pour mon commerce : mes affaires m'y ont retenu dix mois, après quoi je revenais la bourse bien garnie. Un peu au-dessus de Larisse, je pris la traverse pour arriver plus vite au spectacle en question; mais voilà que, dans une gorge profonde et écartée, plusieurs bandits, de vrais colosses, se jettent sur moi, et je ne me tire de leurs mains qu'en y laissant tout ce que je possédais. (7) Dans cette extrémité, je vins ici loger chez une hôtesse, nommée Méroé, déjà vieille, mais encore fort engageante, à qui je contai en détail les motifs de mon excursion prolongée, mes alarmes en revenant, et ma catastrophe en plein jour : le tout d'un ton lamentable, et en rassemblant mes souvenirs tant bien que mal. (8) Celle-ci me fit l'accueil le plus gracieux. J'eus gratis un bon souper; puis, dans un accès de tempérament, elle partagea son lit avec moi. (9) Ouf ! une fois que j'eus tâté de sa couche et de ses caresses, impossible de me dépêtrer de cette maudite vieille ! (10) Les pauvres hardes que ces honnêtes voleurs avaient laissées sur mon dos sont devenues sa propriété. Tout y a passé, jusqu'aux minces profits que j'ai pu recueillir en faisant le métier de fripier, tant que j'en ai eu la force. Enfin tu as vu quelle mine je faisais tout à l'heure. Voilà où m'ont réduit ma mauvaise étoile et cette honnête créature.

(I, 8, 1) En vérité, repris-je, tu mérites encore pis, s'il y a pis que ce qui t'arrive. Quel odieux libertinage ! Quitter enfants et pénates, pour courir après une vieille peau de prostituée ! (2) Chut, chut, dit-il, portant précipitamment l'index à sa bouche et promenant ses regards autour de lui, comme pour voir s'il n'y avait pas quelque péril à parler. Il y a quelque chose de plus qu'humain dans cette femme. Retiens ta langue imprudente, ou tu vas t'attirer sur les bras une méchante affaire. (3) Oui-dà, m'écriai-je, c'est donc une puissance que cette reine de cabaret ? (4) C'est une magicienne, dit-il; elle sait tout : elle peut, à son gré, abaisser les cieux, déplacer le globe de la terre, pétrifier les fleuves, liquéfier les montagnes, évoquer les mânes de bas en haut, les dieux de haut en bas, éteindre les astres, illuminer le Tartare. (5) Allons donc, lui dis-je, baisse le rideau, plie-moi tout ce bagage de théâtre, et parle un peu comme tout le monde. (6) Veux-tu, me dit-il, un échantillon ou deux de ce qu'elle sait faire ? En veux-tu davantage ? Te dire qu'elle peut enflammer pour elle, non pas seulement les gens de ce pays, mais les habitants des Indes, mais ceux des deux Éthiopies; bagatelles ! ce sont là jeux de son art. Tiens, écoute ce qu'elle a fait ici même, et devant mille témoins.

(I, 9, 1) Un de ses amants s'était avisé de faire violence à une autre femme. D'un mot elle l'a changé en castor. (2) Cet animal, qui ne supporte pas la captivité, se délivre de la poursuite des chasseurs en se coupant les génitoires : elle voulait qu'il en advînt autant à son infidèle, pour lui apprendre à employer ses forces ailleurs. (3) Elle avait pour voisin un vieux cabaretier qui lui faisait concurrence : Elle l'a transformé en grenouille; et c'est en coassant du fond de son tonneau, où il barbotte dans sa lie, que le pauvre homme appelle aujourd'hui les chalands. (4) Elle a fait un bélier d'un avocat qui avait un jour plaidé contre elle; il n'avocasse plus maintenant que des cornes. (5) Enfin la femme d'un de ses amants laisse un jour échapper contre elle je ne sais quel propos piquant. La malheureuse était enceinte : chez elle soudain les voies de l'enfantement se ferment; son foetus devient stationnaire; et la voilà condamnée au supplice d'une gestation sans terme. (6) Il y a, de compte fait, huit ans qu'elle porte son fardeau; son ventre est tendu comme si elle devait accoucher d'un éléphant.

(I, 10, 1) Mais ce dernier trait et beaucoup d'autres ont fini par attirer sur Méroé l'indignation générale. On convient un beau jour que le lendemain on ira la lapider en masse, pour satisfaire la vindicte publique; (2) mais elle a déjoué le plan par son art. Comme la magicienne de Colchos, à qui un seul jour de répit obtenu de Créon suffit pour réduire en cendres et le palais et la fille et le père, (3) cette autre Médée (c'est elle qui me l'a conté dernièrement, étant dans les vignes) n'eut besoin que d'opérer certaines pratiques sépulcrales autour d'une fosse, et soudain chaque habitant se vit claquemuré dans sa maison par la seule force du charme; et cela, sans qu'il fût possible à personne de forcer une serrure, d'enfoncer une porte, de percer une muraille. Si bien qu'après deux jours de réclusion, (4) c'était à qui proposerait de se rendre; et tous criant à l'unisson, s'engagèrent sous les serments les plus sacrés à ne rien entreprendre contre elle, à la protéger même contre toute violence. (5) Alors elle se laissa fléchir, et leva les arrêts de la ville. Quant à l'auteur du complot, toujours tenu en prison chez lui, par une belle nuit, lui et sa maison, sol, fondations et tout, furent transportés à cent milles de là sur une montagne à pic, où l'on manque d'eau. (6) Et comme il s'y trouvait une ville dont les bâtiments pressés ne laissaient aucune place au nouveau venu dans leur enceinte, elle le planta là en dehors des portes.

(I, 11, 1) Mon cher Socrate, repris-je alors, voilà qui est merveilleux, et qui n'est pas aussi gai. (2) La peur me gagne à mon tour, et une peur qui compte. Vraiment je suis dans les transes. Si ta vieille, par ses intelligences surnaturelles, allait être instruite de nos propos ! (3) Eh vite, dépêchons-nous de dormir; et dès que le sommeil nous aura rendu les forces, éloignons-nous d'ici sans attendre le jour, et le plus tôt qu'il nous sera possible. (4) Je parlais encore, que déjà le bon Socrate ronflait de son mieux, sous la double influence de la fatigue et du vin, dont il avait perdu l'habitude. Aussitôt je ferme la porte, j'assure les verrous, puis je me jette sur mon grabat, ayant pris la précaution de l'appuyer contre les battants en manière de barricade. La peur me tint d'abord éveillé et ce ne fut qu'à la troisième veille que mes yeux commencèrent à se fermer.

(7) Je venais de m'assoupir. Tout à coup, avec un fracas qui n'annonçait pas des voleurs, la porte s'ouvre, ou plutôt elle est enfoncée par une force extérieure qui brise ou arrache les gonds, (8) culbute ma petite couchette boiteuse et vermoulue, et me fait rouler sur le plancher. Là, je reste à plat ventre, emprisonné sous mon lit qui retombe sur moi et me cache tout entier.

(I, 12, 1) Je compris alors qu'il peut y avoir contraste entre le sentiment et sa manifestation extérieure. Souvent la joie fait verser des larmes. Moi, malgré l'épouvante qui m'avait saisi, je ne pus retenir un éclat de rire à cette métamorphose grotesque d'Aristomène en tortue. (2) Tapi cependant sous cette cachette improvisée, je guettais tout inquiet, et en regardant de côté la suite de cette aventure. Je vois entrer deux femmes d'un âge avancé, (3) dont l'une tenait une lampe et l'autre une éponge et une épée nue. Dans cet appareil, elles se placent aux deux côtés du lit de Socrate, qui continuait à dormir de plus belle; (4) et la femme au glaive parle ainsi : Panthia, ma soeur, le voilà ce bel Endymion, ce mignon chéri qui jour et nuit a usé et abusé de moi, pauvrette, (5) et qui fait maintenant si bon marché de ma tendresse. C'est peu de me diffamer, il veut me fuir; (6) et moi, nouvelle Calypso, je n'aurai plus qu'à pleurer dans un veuvage éternel la perfidie et l'abandon de cet autre Ulysse. Puis, me montrant du doigt à sa soeur Panthia : (7) Et cet excellent conseiller, cet Aristomène, qui a tramé cette fuite, et qui, plus mort que vif en ce moment, est là qui nous épie, rampant sous ce grabat, croit-il m'avoir impunément offensée ? (8) Sous peu, dans un instant, tout à l'heure, j'aurai raison de ses sarcasmes d'hier et de sa curiosité d'aujourd'hui.

(I, 13, 1) À ces mots je sens une sueur froide circuler sur tout mon corps, un tremblement convulsif me remue jusqu'aux entrailles, et imprime de telles secousses à tous mes membres, que le lit s'agite et semble danser sur mon dos.

(2) La douce Panthia dit alors : Que ne commençons-nous, ma soeur, par mettre en pièces celui-ci à la façon des bacchantes ? Ou bien, nous pourrons encore le garrotter bien serré, et le châtrer à notre aise. (3) Non, dit Méroé (car je ne pus méconnaître l'héroïne de l'histoire de Socrate), laissons-le vivre, pour qu'il jette un peu de terre sur le corps de cet autre misérable. (4) Alors, faisant pencher sur l'épaule gauche la tête de Socrate, elle lui plonge dans le cou de l'autre côté l'épée qu'elle tenait, jusqu'à la garde. (5) À l'instant où le sang jaillit, elle le reçut avec précaution dans une petite outre et sans en répandre une seule goutte. Voilà ce que j'ai vu de mes propres yeux. (6) Ce n'est pas tout. Pour ne rien omettre, sans doute, des rites d'un sacrifice, la tendre Méroé enfonce sa main dans la plaie, et, fouillant jusqu'aux viscères de la victime, en retire le cœur de mon malheureux camarade. Le coup lui avait tranché la gorge, et sa voix, ou plutôt un râle inarticulé, se faisait jour, avec l'air des poumons, au travers de l'horrible blessure. (7) Panthia en boucha l'orifice avec l'éponge : Éponge, ma mie, disait-elle, enfant de la mer, garde-toi de l'eau douce. (8) Cela fait, elle relève mon grabat, et, jambe de çà, jambe de là, les voilà qui s'accroupissent sur moi l'une après l'autre, et, lâchant leurs écluses, m'arrosent à l'envi d'une eau qui n'était pas de senteur.

(I, 14, 1) À peine ont-elles repassé le seuil, que les battants de la porte se rejoignent, les gonds se replacent, les barres se rapprochent, les verrous se referment. (2) Quant à moi, j'étais gisant à terre, tout haletant, tout trempé de cette dégoûtante aspersion, nu et transi comme l'enfant sort du ventre de sa mère; ou plutôt j'étais à demi-mort, ne me survivant, en quelque sorte, à moi-même, que pour me sentir dévolu au gibet. (3) Que deviendrai-je, lorsque demain on va voir ce pauvre garçon égorgé ? Quand je dirais ce qui en est, personne voudra-t-il me croire ? Un gaillard comme vous ne pouvoir tenir tête à une femme ? (4) Vous aviez du moins la force de crier au secours. Un homme est égorgé, là sous vos yeux, et vous ne soufflez pas ! (5) Pourquoi n'avez-vous pas été victime du même attentat ? Et les auteurs de cette atroce cruauté en auraient laissé vivre le témoin, tout exprès pour la révéler ! Ah ! vous avez échappé cette fois à la mort ! eh bien ! ce sera la dernière. (6) Voilà ce qui passait et repassait dans ma tête. Et cependant la nuit tirait à sa fin. Dans cette perplexité, je jugeai n'avoir rien de mieux à faire que de partir furtivement avant le jour, et de gagner au pied aussi vite qu'on peut le faire à tâtons. (7) Je prends donc mon léger bagage, et, tirant les verrous, j'introduisis la clef dans la serrure. Mais vingt fois je tourne et retourne en tous sens, avant que cette honnête, cette excellente fermeture qui, pendant la nuit, avait si bien su s'ouvrir d'elle-même, voulût enfin me livrer passage.

(I, 15, 1) Holà ! quelqu'un, m'écriai-je; allons, qu'on m'ouvre, je veux partir avant qu'il soit jour. Le portier, qui était couché à terre, en travers de l'entrée, se réveille à moitié. (2) Eh ! vous ne savez donc pas, dit-il, que les routes sont infestées de brigands, vous qui parlez de partir à cette heure de nuit ? Si quelque crime vous pèse sur la conscience, si vous avez assez de votre vie, nous n'en avons pas, nous, de rechange à mettre en péril pour l'amour de vous. (3) Mais, lui dis-je, dans un instant le jour va paraître. Et d'ailleurs je suis si pauvre ! qu'est-ce que des voleurs pourraient me prendre ? Ne sais-tu pas, imbécile, que dix contre un, fussent-ils autant d'athlètes, ne peuvent dépouiller un homme tout nu ? (4) Le portier n'avait fait que se tourner de l'autre côté, et déjà s'était à moitié rendormi. Bon ! dit-il; et sais-je moi si vous n'avez pas expédié votre camarade, celui que vous amenâtes hier coucher avec vous; et si vous ne cherchez pas à décamper de nuit pour plus de sûreté ? (5) À ces mots (j'en frissonne encore) je crus voir la terre se fendre, me montrant l'abîme du Tartare et la gueule de Cerbère déjà béante pour me saisir. (6) Je vis bien alors que ce n'était pas par bonté d'âme que Méroé avait épargné mon cou; l'aimable créature me réservait pour la croix.

(I, 16,1) Rentré dans ma chambre, je cherchai à la hâte quelque moyen d'en finir avec la vie. (2) Mais je n'avais là sous main que mon grabat pour instrument de suicide. Grabat, lui dis-je, mon cher grabat, compagnon de mes infortunes, témoin avec moi des scènes de cette nuit, (3) seul témoin, hélas ! que je puisse citer de mon innocence devant mes juges, prête-moi ton secours pour descendre plus vite aux enfers. (4) Tout en parlant, je démonte la sangle du fond, je la façonne en manière de hart, je l'assujettis par un bout à l'extrémité d'un chevron qui formait saillie au-dessus de ma fenêtre, et je fais à l'autre bout un nœud coulant. Puis me hissant sur mon lit, pour prendre le fatal élan de plus haut, je passe ma tête dans le noeud; (5) mais au moment où je repoussais du pied le point d'appui, afin que, par le poids du corps et la tension du lien, la strangulation s'opérât d'elle-même, (6) la sangle, qui était vieille et moisie, se rompt tout à coup. Je tombe lourdement sur Socrate, dont le lit se trouvait au-dessous; je l'entraîne dans ma chute, et nous voilà tous deux roulant sur le carreau

(I, 17, 1) Là-dessus le portier entre brusquement, en criant à tue-tête : Où êtes-vous donc maintenant, homme si pressé qui voulez partir, jour ou nuit ? Vous ronflez sous la couverture. (2) Je ne sais si ce fut la commotion, ou l'effet de cette voix discordante, mais voilà Socrate qui se réveille; et, le premier sur pied : Que les voyageurs ont raison, dit-il, de maudire ces valets d'auberge ! (3) Je dormais d'un si bon somme ! et il faut que ce drôle, qui n'entre ici que pour voler, je parie, vienne faire tapage et me réveiller en sursaut. (4) O bonheur inespéré ! comme je me relevai joyeux et alerte ! Honnête portier, m'écriai-je avec effusion, le voilà mon bon camarade, mon bon père, mon bon frère, que tu m'accusais cette nuit, ivrogne que tu es, d'avoir assassiné ! Puis serrant Socrate entre mes bras, je le couvrais de baisers. (5) Mais l'infâme ablution dont m'avaient infecté ces harpies tout à coup le saisissant au nez : (6) Arrière, dit-il en me repoussant; tu ne flaires pas comme baume. Et les quolibets de se succéder sur l'origine de ce parfum. (7) J'étais au supplice, tout en tâchant de riposter par quelque plaisanterie du même ton. Tout à coup, rompant les chiens, je lui frappe sur l'épaule : (8) Allons, dis-je, profitons de cette fraîche matinée pour commencer le voyage. Je reprends mon petit paquet, et, notre écot payé, nous nous mettons en route.

(I, 18, 1) Nous avions déjà fait un bout de chemin quand l'aurore vint à paraître; et tout s'éclaire autour de nous. Alors, d'un oeil empressé, je cherche sur le cou de mon camarade la place où j'avais vu l'épée se plonger. (2) Étrange hallucination ! le sommeil et le vin ont-ils seuls créé ces affreuses images ? (3) Voilà Socrate, sain, dispos, sans une égratignure; plus de blessure, plus d'éponge, pas la moindre trace de cette plaie qui brillait si horriblement tout à l'heure. (4) Puis, m'adressant à lui : Vraiment les médecins ont bien raison, quand ils prétendent que c'est aux excès de table qu'il faut attribuer les mauvais rêves. (5) J'avais trop levé le coude hier au soir. Aussi la nuit ne m'a pas été douce, j'ai bien eu le plus abominable cauchemar... À cette heure encore, je crois me voir souillé, inondé de sang. (6) Non pas de sang, reprit-il d'un ton ricaneur, mais bien de quelque autre chose. (7) Au surplus, j'ai rêvé aussi, moi, et rêvé qu'on me coupait le cou. Une atroce douleur m'a saisi à la gorge; il m'a semblé qu'on m'arrachait le coeur. Tiens, je respire encore à peine; les genoux me tremblent, je chancelle en marchant. Il me faudrait, je crois, quelque chose à manger pour me remettre. (8) Ton déjeuner est tout prêt, lui dis-je en ôtant mon bissac de dessus mon épaule, et m'empressant d'étaler du pain et du fromage devant lui. Asseyons-nous sous ce platane.

(I, 19, 1) De mon côté, je me dispose à prendre ma part du repas, tout en suivant des yeux mon convive, qui dépêchait avidement les morceaux. Tout à coup je le vois qui pâlit, qui jaunit, et va tomber en défaillance. (2) L'altération de sa face était telle, que, mon imagination se peignant déjà les Furies de la veille à nos trousses, (3) l'effroi me saisit comme j'avalais la première bouchée, et le morceau, bien que des plus modestes, s'arrêta dans mon gosier sans pouvoir ni descendre ni remonter. (4) L'endroit était très fréquenté; ce qui mit ma terreur au comble. (5) Deux hommes cheminent ensemble; l'un d'eux meurt assassiné : le moyen de croire à l'innocence de l'autre ? (6) Cependant Socrate ayant donné raisonnablement sur la provende, se mit à crier la soif. (7) Notez qu'une bonne moitié d'un excellent fromage y avait passé. À deux pas du platane coulait une rivière; une belle nappe d'eau, paisible à l'oeil comme un lac, brillante comme l'argent, limpide comme le verre. (8) Vois cette onde, lui dis-je, c'est aussi appétissant que du lait : qui t'empêche de t'en régaler ? Mon homme se lève; et, après avoir cherché une place commode sur le bord s'agenouille et se penche le corps en avant, très empressé de mettre ce liquide en contact avec ses lèvres. (9) Mais à peine en ont-elles effleuré l'extrémité, que je vois soudain sa gorge se rouvrir. L'horrible plaie s'y creuse de nouveau. L'éponge s'en échappe, et avec elle deux ou trois gouttes de sang. (10) Socrate n'était plus qu'un cadavre qui allait choir, la tête la première, dans le fleuve, si je ne l'eusse retenu par un pied et ramené à grand effort sur la berge. (11) Là, après quelques larmes données bien à la hâte à mon pauvre camarade, je couvre son corps de sable, et j'en confie, pour toujours, le dépôt au voisinage de la rivière. (12) Alors, tremblant pour moi-même, je m'enfuis précipitamment par les passes les plus écartées, les plus solitaires. Enfin, la conscience aussi troublée que celle d'un meurtrier, j'ai dit adieu à mon foyer, à ma patrie, et je suis venu, exilé volontaire, m'établir en Étolie, où je me suis remarié...

Apulée

jueves, 28 de octubre de 2010

Thérapeutique Canine



1 Avez-vous une angine?
2 Vous êtes-vous brûlé la bouche ?
3 Avez-vous mal au côté ?
4 Une rage de dents vous fait-elle souffrir ?
5 Les dents de vos enfants poussent-elles mal?

Le CHIEN vous fournira certainement le remède adéquat.

Mais ce n'est pas tout: il en sera de même si

6 une flèche vous a blessé
7 si vous avez la fièvre quarte
8 la gale
9 ou la goutte
10 ou encore la rage
11 et l'hydrophobie
12 si vous avez mal aux oreilles
13 aux organes sexuels
14 à la rate
15 au siège
16 ou aux yeux
17 si votre incontinence d'urine
18 ou vos verrues vous ennuient

le meilleur ami de l'homme ne vous abandonnera pas non plus...


1 Pline, NH, XXX, 35 (ad anginam) . . . corrigiam caninam ter collo circumdatam . . .
2 Op. cit. XXX, 27 Si ferventia os intus exusserint, lacté cariino statim sanabuntur .
3 Id. XXX, 53 (lateris doloribus) . . . canis rabiosi caluariae cini potioni inspergitur.
4 Id. XXX, 21 Cetero dentium doloribus..., medetur canwm qui rabie perierunt capitum cinis crematorum sine carnibus instillatus ex oleo cyprio
per aurem, cuius a parte doleant, caninus dens sinister maximus, circumscarificato qui doleat . . .
5 Id. XXX, 22 Cinis eorum ( = dentés canini) pueros tarde dentientes adjuvat cum mette.
6 Id. XXIX, 58 Sanguine canino contra toxica nihil praestantius putant.
7 Id. XXX, 98 In quartanis medicina clinice propemodum nihil pollet. Quam ob rem, plura eorum remedia ponemus . . . , canis nigri dentem longissimum.
8 Id. XXX, 121 Scabiem vero... ante omnia sanguis caninus sedat.
9 Id. XXX, 76 Podagras lenii. . .fei caninum ita ne manu attingatur sed pinna inlatur.
10 Id. XXIX, 100 Est vermiculus in lingua canum, qui vocatur a Graecis lytta . . . Idem ter igni circumlatus datur morsis a rabioso ne rabidi fiant.
11 Id. XXIX, 98 In canis rabiosi morsu tuetur a pavore aquae canini capitis cinis inlitus volneri. . . Idem et in potione proficit; quidem ob id edendum dederunt; aliqui et vernem e cadavere canino adalligavere menstruave canis in panno subdidere calici aut intus ipsius caudae pilos combustos inseruere volneri. Et XXIX, 99 Est limus salivae sub lingua rabiosi canis, qui datus in potu hydrophobos fieri non patitur.
12 Id. XXIX, 133 Aures purgai fei pecudis cum melle, canini lactis instillatio sedai dolorem . . .
13 Id. XXX, 72. . .testibus vero farina ex ossibus canini capitis sine carne tusis .
14 XXX, 51 Pecudis lien recens magicis praeceptis super dolentem lienem extenditur, . . . Oaninus si viventi eximatur et in cibo sumatur, libérât
eo vitio. Quidam recentem superinligant. Et XXX, 52 Alii duom dierum catuli ex aceto scillite dant ignoranti
vel irenacei lienem, . . .
15 Id. XXX, 69 Sedis vitiis efficacissima sunt oesypum . . . canini capitis cinis . . . , si rhagades sint, cinis fimi canini cum rosaceo . . .
16 Id. XXIX, 117 Glaucomata dicunt Magi cerebro catuli septem dierum emendari specillo demisso in dexteram partem, si dexter oculus curatur, in sinistram, si sinister. . .
17 Id. XXX, 74 . . .ad urinam incontinentiam caninum adipem cum alumine schisto fabae magnitudine. . .
18 Id. XXX, 81 Verrucarum omnia genera urina canis recens cum suo luto inlita, fimi canini cinis cum cera. . .

jueves, 14 de octubre de 2010

Onirocritiques




Quelqu’un songea qu’il buvait de la moutarde si claire et si bien broyée qu’elle était buvable : il advint qu’on lui brassait une accusation de crime, à savoir d’homicide, dont il fut si bien chargé et atteint, qu’il en reçut sentence de mort, et fut exécuté par la justice. Un autre songea que l’eau du Xanthe qui est près de Troie la grande, était toute transmuée en sang, un songe certes épouvantable et merveilleux : qu’en advint-il donc? Il perdit du sang à diverses reprises durant dix ans, et n’en mourut pas, comme on s’y serait attendu, parce que les grandes rivières et de renom ne tarissent pas, mais tirent toujours leur cours immortel.

Un homme songea que son matelas était plein de blé au lieu de plume. Il avait une femme qui jamais n’avait pas fait d’enfants, et cette année-là elle fut enceinte et lui fit un fils.

Un autre songea qu’il allumait sa chandelle à la Lune, et il devint aveugle, car il songea chose impossible. En outre, la Lune n’a point de lumière par elle-même.

Une femme songea qu’elle voyait dans la Lune de tristes images ou ressemblances d’elle-même, et elle enfanta des triplettes, qui au bout du mois moururent : car la Lune n’a qu’un mois de vie.

Un homme songea qu’il voyait son image ou représentation dans la Lune, et il fit des voyages lointains, vagabondant de ci delà longtemps : car le continuel changement de la Lune lui signifiait que souvent il changerait de lieu et d’habitation.

Un personnage songea qu’il avait son membre viril en fer massif, et il eut peu après un fils, par lequel il fut occis, car le fer par sa propre rouille se consume.

Un homme songea qu’un olivier lui sortait de la tête, et il suivit l’étude de philosophie, avec grand courage, et y acquit science et honneur durable, car c’est un arbre toujours vert et solide, et de toute antiquité dédié à la déesse Minerve, réputée déesse de sagesse.

Un maître songea qu’un serviteur qu’il aimait plus tous les autres était transmué en une torche ou flambeau, et il perdit la vue, et fut mené et conduit par ledit serviteur.

Un serviteur songea qu’il voyait tomber du ciel une étoile, et qu’il en sortait une autre de la terre, et qui montait au Ciel. Son maître trépassa et le fils de son maître monta au lieu du père.

Un frère ayant sa sœur bien riche et malade, songea que devant la porte de la maison de celle-ci avait grandi un figuier, dont il cueillit sept figues noires et les mangea : sa sœur trépassa au bout de sept jours, et il fut son héritier.

Un homme songea qu’il dévêtait sa peau et se renouvelait comme un serpent, et le lendemain il mourut, car l’âme qui devait en peu de temps laisser le corps lui représentait telle vision en songe.

Un autre songea que son père retirait sa sœur mariée d’avec son mari, et la donnait en mariage à un autre. Il advint qu’il mourut tôt après : car le père représentait Dieu le Créateur et père céleste de nos âmes : cette sœur représentait l’âme de celui qui songeait, laquelle sœur étant séparée d’avec son époux et donnée à un autre, voulait dire qu’elle serait séparée de son corps, et vivrait et converserait ailleurs : comme quoi les âmes de ceux qui meurent ne font que changer de lieu.

Un homme songea qu’il était gros d’enfant, et qu’il enfantait deux filles noires, et il perdit les deux yeux, ou la vue : car les deux paupières qui couvraient les yeux lui tombèrent.

Un fils étant loin de son pays, songea que sa propre mère l’enfantait derechef, il retourna en son pays, trouva sa mère malade, et fut son héritier par mort, et ce songe voulait lui dire et signifier que par sa mère, de pauvreté il viendrait à richesse.

Un homme songea qu’il mangeait son pain trempé dans du miel, et il appliqua son esprit aux sciences et philosophie, et acquit sagesse, honneurs et biens : le miel donc par ce songe lui signifiait la douceur de la sagesse et le pain opulence.

Un autre songea que de son estomac lui sortaient des épis de blé, et que quelqu’un survint qui les lui arracha, il avait deux fils qui tôt après lui moururent.


Artémidore