jueves, 16 de septiembre de 2010

Minuscules souveraines



"Mais quel bourdonnement a frappé mes oreilles ?
Ah ! je les reconnois mes aimables abeilles.
Cent fois on a chanté ce peuple industrieux;
Mais comment sans transport voir ces filles des cieux ?
Quel art bâtit leurs murs, quel travail peut suffire
A ces trésors de miel , à ces amas de cire ?
Chacun voit par ses yeux leur police, leurs lois.
L'un lui donne une reine, et les autres des rois.
L'instituteur fameux du conquérant du monde
Voulut que sans époux l'abeille (ni féconde,
Et de sa chasteté Reaumur, moins jaloux,
Prostitua leur reine à de nombreux époux :
Chacun l'aime à son tour; leur auguste maîtresse
Entre tous ces rivaux partage sa tendresse ,
Et les adorateurs qu'enferme son sérail ,
Voués à ce doux Soin, sont exempts de travail.
Mais du miel tous les ans ces artisans habiles ,
Massacrant ces époux devenus inutiles.
En dépeuplent la ruche ; enfin juillet pour eux
De notre affreux septembre est le retour affreux :
Ainsi l'erreur crédule explicoit le mystère.
Enfin, de leur hymen savant dépositaire.
L'aveugle Huber l'a vu par les regards d'autrui.
Et sur ce grand problème un nouveau jour a lui.
La reine, nous dit-il, au jour de l'hyménée
Sort, de ses nouveaux feux inquiète, étonnée.
Aux portes du palais long-temps hésite encor ;
Enfin son aile s'ouvre , elle a pris son essor.
Et , loin des yeux mortels, mystérieuse amante.
Emporte dans les airs l'ardeur qui la tourmente :
Son amant l'observoit , et , plein des mêmes feux ,
Il part , vole, l'atteint , et jouit dans les cieux :
Elle s'élança vierge , elle descend féconde.
Combien d'autres secrets cache une nuit profonde !
Je ne vous dirai point leurs combats éclatants,
Si la mort est donnée à l'un des combattants.
Si ce peuple est régi par une seule reine,
S'il peut d'un ver commun créer sa souveraine;
Si leur cité contient trois peuples à-la-fois,
Epoux , reine , ouvrière , hôtes des mêmes toits ;
D'autres décideront : mais leur noble industrie,
Mais les hardis calculs de leur géométrie,
Leurs fonds pyramidaux savamment compassés,
En six angles égaux leurs bâtiments tracés,
Celte forme élégante autant que régulière,
Qui ménage l'espace autant que la matière;
Cette reine étonnante en sa fécondité,
Qui seule tous les ans fait sa postérité,
Et les profonds respects de son peuple qui l'aime.
Sont toujours un prodige et non pas un problème :
Aussi de nos savants le regard curieux
Souvent pour une ruche abandonne les cieux.
Les Geer, les Reaumur ont décrit ses merveilles.
Et le chantre d'Auguste a chanté les abeilles.

(...)

Souvent aussi l'instinct varie avec les lieux.
Comparez ces fourmis, moins dignes de nos yeux,
Méconnoissant les arts de la paix , de la guerre ,
Durant l'hiver entier sommeillant sous la terre ,
Mais qui rôdent sans cesse, et d'un amas de grains
Remplissent à l'envi leurs greniers souterrains,
A ces nobles fourmis dont se vante l'Afrique,
En trois classes rangeant leur sage république ;
Peuple heureux d'ouvriers , de nobles , de soldats.
Que de grands monuments dans leurs petits états !
De leurs toits, dont dix pieds nous donnent la mesure,
Les yeux aiment à voir la ferme architecture ;
Sur leur cône aplati le buffle quelquefois
Guette, pour l'éviter, le fier tyran des bois.
Au-dedans quelle heureuse et savante industrie
De leurs compartiments règle la symétrie,
Aligne leur cité, dessine leurs maisons;
Leurs escaliers tournants et leurs solides pouls.
Qui par-tout présentant de faciles passages,
Pour alléger leur peine, abrégeai leurs voyages !
Au centre, tout entière à sa postérité,
Et mêlant la grandeur à la captivité.
Leur noble souveraine en une paix profonde
Ne quitte point sa couche incessamment féconde.
Et par son ventre énorme et son énorme poids
Surpasse ses sujets un million de fois.
Quatre-vingt mille enfants la counoissent pour mère ,
Au fond de son palais, auguste sanctuaire.
Des serviteurs , choisis entre tous ses sujets ,
Dans sa chambre royale ont seuls libre accès.
Leur foule emplit ses murs, et par une humble porte,
Déposent en leur lieu les œufs qu'elle transporte.
L'ordre règne par-tout: épars de tout côté
Leurs riches magasins entourent la cité ;
Ailleurs sont élevés les enfants de la reine ;
La cour habite enfin près de sa souveraine ;
Le voyageur de loin découvrant leurs travaux
D'une heureuse peuplade a cru voir les hameaux.
O Nil ! ne vante plus ces niasses colossales ,
Des sommets abyssins orgueilleuses rivales;
L'insecte constructeur est plus grand à mes yeux
Que l'homme amoncelant ces rocs audacieux ;
Et quand une fourmi bâtit des pyramides,
Nos arts semblent bornés et nos travaux timides.


J. Delille

No hay comentarios:

Publicar un comentario en la entrada